INTRODUCTION XIII
— "Epargnez un père de famille , vingt-trois ans de services , médaille pour la prise de Wama, deux blessures , une balle d'outre en outre , décoration pour un service irréprochable de vingt ans," répétait machinalement le maître de poste, sans être trop effrayé.
Comme l'affaire n'avançait pas , l'officier s'en prit à un jeune garçon de seize à dix-sept ans. — "Comment , dit-il , tu me ris au nez , tu me ris au nez ! Je t'apprendrai à ne pas respecter les épaulettes" — et il s'élança sur le jeune homme ; celuici , esquivant le coup de poing dont l'officier le menaçait, se mit à courir ; l'officier voulut le poursuivre , mais la neige était si profonde , qu'il s'enfonça jusqu'aux genoux. Les paysans éclatèrent de rire. — "Mais c'est ime révolte !— c'est ime révolte !" cria l'officier , et il ordonnait impérieusement au jeune garçon , qui grimpait comme une écureuil à la cime d'un arbre, de descendre. — "Non , répondit l'autre , je ne descendrai pas, — tu me battras..." — "Descends, mauvais garnement, descends," ajoutait le maître de poste. Le jeune homme secouait la tête.
— "Voilà ! continua le maître de poste, parlant à l'officier , votre grâce , vous pouvez juger par vous-même maintenant, à quels hommes nous avons à faire depuis le matin jusqu'au soir — pires que des Turcs ! — Quand est-ce que Dieu me délivrera de cet enfer? je n'y reste qu'à cause des trois années qui me manquent pour la pension. — Mais , votre grâce, soyez tranquille, je viendrai à bout de ces brigands-là, et ils vous mèneront môme