‹ Du devoir des catholiques dans les électionsChapitre 3 sur 8 · SUR QUI POUVONS-NOUS COMPTER · texte numérisé non relu

SUR QUI POUVONS-NOUS COMPTER

Mais, dira-t-on, pour introduire graduellement les réformes nécessaires dans le déplorable système qui régit en France les consciences et les intellii^ences, est-il bien nécessaire que les catholiques interviennent comme tels dans les luttes publiques, dans l'arène des partis? N'y ferons-nous pas plus de mal que de bien a notre propre cause? Ne pouvons-nous pas nous ûer aux grands partis qui reniplissent déjà la sphère politique? Au parti libéral, puisqu'il s'agit de la liberté de conscience, la plus précieuse des libertés? Au parti conservateur, puisqu'il s'agit de la Religion, principe de tout ordre et de toute conservation?

A ces objections que l'on nous oppose si souvent et qui réussissent si bien à prolonger l'assoupissement des catholiques, nous n'avons qu'une réponse à faire. Non; ni le parti soi-disant libéral, ni le parti conservateur ne nous accorderont ce que nous désirons, il moins d'y être contraints, parce qu'ils ne veulent pas ce que nous voulons, et de plus, parce qu'ils ne peuvent pas ce que nous pouvons. Ils ne veulent de la liberté, ui l'un ni l'autre,

et ils ne peuvent ni l'ini ni l'aiilre se dévouer exclusivement h sa conquête, comme c'est notre droit et surtout notre devoir.

El d'abord , (piil ne soit plus question de l'ancien parti libéral 1 Qui n(> sait qu'il n'existe j)Ius que de nom, et (|u'après avoir tralii tous les principes et tous les intérêts de la liberté, il a fini par accepter pour chefs ceux-là même qui l'avaient couvert de leur mépris, ceux qui, après avoir poursuivi par des lois impitoyables la presse, l'associalicn, toutes les formes de la discussion politique et de l'action sociale, sont venus concentrer tous leurs préjugés et toutes leurs passions dans une haineacharnée contre la Liberté de renseignement et de la conscience! Après avoir longtemps fait illusion au monde, ces comédiens du libéralisme ont jeté le masque : depuis qu'ils ont entrevu que la liberté pouvait servir à Dieu et à son Eglise, ils lui ont déclaré la guerre. Son nom même est banni de leurs lèvres; ces Gers patriotes, ces ardents apôtres de l'indépendance, cesBrutus de la basoche ne parlent, n'écrivent, n'agissent plus que dans le but de restreindre ou de confisquer la liberté, et d imposer au gouvernement lobligalion d'être plus arbitraire, plus envabissani, plus fiscal, plus persécuteur, plus implacable' encore qu'il n'a envie de l'être.

Ah! nous l'avouons, le rôle des catholiques réclamant

1 Soijcz implacnblcs! Discours de M. Diii)in aîné, proeurenrgéncral, conire les préU'nliDns du clergé, et'-,, le 16 mars I8'ii. Je elle ex midi tu , comme témoin auriculaire; dans la version eorrieée du Moniteur, on a mis : Soyez inflexibles.

la liberté pour eux et pour tous, eût été à la fois difficile et chétif, en présence du grand paiii libéral de la restauration, si ce parti était reste fidèle aux principes, aux instincts qui l'ont quelquefois animé, et qui se personnifiaient dans le plus illustre de ses chefs, M. de La Fayette? On sait, en efi'et, que cet bomme éminent et généreux, quoique malbeureusemenl étranger à la foi et à la pratique duCatbolicisnie, ne voulut jamais s'associer aux aileinles portées par l'esprit révolutionnaire aux droits de la conscience; on sait (luaux Tbéatins, en 1 70 I , il défendit la liberté religieuse des prèlres insermentés, au risque desavieet de sa popularité, qui lui était mille fois plus cbère que la vie; on sait même qu'après 1830 il protesta avec énergie contre les pillages et les profanations. Pour lui et quelques-uns de ses amis, la persécution était non-seulement odieuse et cruelle, mais encore de mauvais goût. Ils eussent volontiers donné la liberté à l'Eglise, moitié par logique, moitié par dédain, et ne lui eussent pas fait 1 bonneur de la craindre.

Je le répèle : en présence d'une pareille attitude, et dans l'état des idées et des habitudes de la France , les efforts des catholiques auraient été peut-être superflus, peut-être imprudents. Mais, on le sait de reste, l'opposition soi-disant libérale de nos jours a donné le démenti le plus scandaleux aux tendances que nous signalons chez M. de La Fayette et les siens. A l'exception d un petit groupe d'hommes de cœur et d'esprit, dont nous parlerons plus loin, elle a formellement abdiqué toutes les doctriiii's désialité, de tfdérancp, de nublicité, din-

dcpcndance que des catholiques comme M. de Carné et des protestants comme M. de Gasparin sont forcés de lui rappeler chaque jour. Elle les a abdi([uées pour devenir l'acolyte de la police, du fisc et des parquets. Dans une occasion récente et solennelle , lors du vote contre les Jésuites, les soldats les plus distingués de cette armée déshonorée, ceux qui ont écrit de beaux volumes sur la liberté civile et religieuse au-delà des mers, sur l'influence salutaire de la Religion dans les démocraties, sur l'urgente nécessité de la liberté d'association , n'ont su que rester cloués sur leurs bancs, quand il s'agissait de sauver l'honneur de la démocratie, le principe de l'association, et le droit de la liberté.

En présence d'une si honteuse désertion , faut-il gémir et se décourager? Non; tout au contraire, il faut y puiser un motif de consolation et de sécurité. En effet, on ne peut le nier, les antécédents de ce qu'on appelait autrefois le parti libéral, en France, nesont pas brillants. Il était l'héritier naturel et avoué des sanglants excès de la Révolution, des complaisances politiques de l'Empire, des déclamations voltairiennes du libéralisme sous la Restauration. Bien des âmes candides et sincères pouvaient reculer devant la pensée d'embrasser une cause servie par de pareils soldats, de crainte d'être confondus avec eux et de devenirsoliilaires de leur passé. Aujourd'hui, cette confusion n est plus à craindre; encore une fois les masques sont tombés. Le monde sait désormais que les libéraux, ou UbcrcUres, sont ceux qui veulent le moins de la liberté. Ce n est pas eux qui nous la donneront ou

qui nous l'enseigneront. Nous pouvons donc l'aimer, la vraie et franche liberté, sans réserve et sans honte, et lui demander, à elle seule , la garantie de notre avenir. Dieu a voulu que nos efforts laborieux et prolongés nous tinssent lieu de ce secours, que des mains suspectes auraient pu nous donner; il a voulu que notre salut ne vînt pas d'autrui , mais de lui et de nous-mêmes.

Grâces vous soient donc rendues, ô Dieu de justice et de vérité! vous avez permis que cette belle liberté , pure et sainte dans son essence, faite surtout pour vos enfants et votre Église, vous avez permis qu'elle fût purifiée de 1 attouchement de ces partis qui 1 ont si longtemps exploitée , souillée, ensanglantée! La voilà qui, dégagée de leur étreinte impure, nous appartient désormais : elle va servir d'arme et de sauvegarde à l'Église que vous avez fondée, et qui a horreur de tout autre sang que de celui de Jésus-Christ I

Mais le gouvernement, appuyé par le parti conservateur, nous donnera-t-il celte émancipation que nous refuse l'opposition, le parti faussement nommé libéral?

Cette question est plus compliquée; mais sa solution n'est pas moins évidente.

Le gouvernement ne peut ni ne veut nous émanciper, ou du moins il ne le pourra ni ne le voudra, que lorsqu il y sera forcé.

Il ne le pourra pas. A ce sujet, écoutez M. Thiers, toujours dans son mémorable discours du 27 mai 1846. Celte fois il est tout à fait dans la vérilé. Il dit à

M. Guizot, en rappelant les paroles de celui-ci, si rassurantes pour les catholiques :

« Je sais bien que tout ce que vous faites espérer vous

« ne pouvez pas l'accorder Je sais bien que si vous

« vouliez donner tout ce que vous avez fait espérer, nous « vous en empèclierions, et (pie nous serions sur ce point « j)liis forls que vous; mais vous ne pouirez donner tout « ce que vous avez fait espérer. »

M. Thiers a mille fois raison. Le ç;ouvernenient ne pourra pas donner ce (piil a l'ail espérer, tant que les catholi(iues n'exerceront pas sur lui ce que les Anglais appellent dans leur langage politique a pressure from icilhnnt, c'est-à-dire une action étrangère à la sphère ordinaire des pouvoirs publics, mais qui est le fruit d'un grand et sérieux mouvement d'opinion au'juel la législation en vigueur ne suffit point, et qui demande impérieusement la satisfaction i]\w à de légitimes besoins.

J ajoute, san« hésiter, que le gouvernement nelevoudra pas, parce que, de mémoire d homme, on n'a jamais vu un pouvoir constitué se dépouiller d'une partie de ses attributions, à moins d'y èt-e co'.^.lraint. Seulement, il y a différentes manières de le contraindre. L'heureuse constitution dont la France jouit offre à toute opinion sérieuse et considérable le moyen légal et certain de contraindre le gouvernement. Les gouvernements sages mesurent et comprennent la valeur d'une telle opinion; ils lui cèdent peu à peu, et ac(îuièrent ainsi un nouvel élément de force et de durée. Les gouvernements insensés résistent, s'opiniàtrent et succombent. Ils succombent.

non pas toujours sons les coups de la force qu'ils ont méconnue, mais par un juste et prompt arrêt de la souveraine Sagesse dont ils ont méconnu les lois.

Toute victoire qui vaut la peine d'être p;agnée doit s'acheter par l'effort, par le sacritice , par la lutte. Croire que parce qu'on s'est plaint hier on sera exaucé demain, sans peine, sans souci et sans vertu, c'est la plus niaise et la plus dangereuse des illusions. 11 faut ajouter que c'est lillusion la plus commune aux catholiques de France.

Nous aimons à être dupes, et dupes de l'habileté la plus vulgaire. Si nous le sommes encore maintenant, il faudra bien reconnaître que nous le sommes par goût et par nature, sans prétexte et sans excuse.

Voici la traduction en langue usuelle du fameux discours de M. Guizot :

« Vous faites beaucoup de bruit depuis trois ans. « Vous cherchez à faire croire que vous êtes quelque « chose dans le pays. Âpres tout, cela peut être. Mais « si cela est, prouvez-le autrement que par de vaines « paroles. Je vous attends aux prochaines élections. « Si vous y montrez une force réelle et sérieuse, je « ne demande pas mieux que de traiter avec vous. « Mais si vous n'êtes rien, si vous ne savez rien faire ni « rien empêcher par vous-mêmes, alors, de grâce, tai- '( sez-vous, el laissez-moi traiter en paix avec vos ad verce saires, qui, eux du moins, savent agir et me forcer de « de compter avec eux. »

Que Ion tienne pour certain que tel est le fond de sa

pensée. Et qui pourrait s'en étonner? Qui pourrait demander autre chose à un homme pratique, dominé par les exigences de la politique, étranger aux croyances et aux obligations qu'impose le Catholicisme ? Pourquoi donc irait-il se compromettre pour des hommes qui, avant tout, veulent éviter de se compromettre pour leur propre cause?

C est donc avec la plus profonde conviction que nous dirons aux catholiques : l'accomplissement des promesses de M. Guizot dépend exclusivement de votre attitude aux élections. Si vous votez contre lui, il vous craindra; si vous votez pour lui, il sera votre obligé. Dans l'un ou l'autre cas, il comptera avec vous. Mais si vous ne faites rien, il se moiiiiera de vous, et, à son point de vue, il aura cent fois raison.

Malheur à nous si les promesses de M. Guizot allaient être un prétexte pour nous désarmer, nous assoupir et nous taire! Attendons au moins, pour nous reposer, que la journée soit finie; elle commence à peine. On prend en pilié les vainqueurs qui s'endorment sur leurs lauriers. Que dire de soldats qui s'endormiraient sur leurs armes avant môme d'avoir gagné un semblant de victoire?

Mais, peut-être, le grand parti conservateur qui compose l'armée ministérielle interviendra-t il en notre faveur, et, pendant que nous dormirons k l'ombre, daignera-t-il forcer la main au gouvernement, et courra-t-il les chances dune lutte avec l'Université et le voltairianisine pour nous récompenser de notre abstention.

Ici encore, erreur complète et funeste. Le parti conservateur se décompose en une foule de nuances : il en est qui ont plus ou moins de bienveillance pour l'Eglise; il n'en est aucune qui ne redoute et ne repousse la Liberté de l'Eglise. Ces grands politiques veulent bien de son concours, ils ne veulent à aucun prix de son indépendance.

Là, comme ailleurs, la Liberté religieuse n'a pour amis que des individus, que des exceptions. Les deux grands partis du gouvernement et de l'opposition se ressemblent et se valent sous ce rapport.

Ils se personnifient parfaitement, à mon gré, dans l'œuvre presque simultanée de leurs chefs les plus éminents , dans les deux célèbres rapports qui furent faits en 1844 sur la loi contre la Liberté d'enseignement, celui de M. Thiers et celui de M. le duc de Broglie.

Si la haine de 1 indépendance spirituelle , de la famille et du citoyen, si la prétention de tout absorber au profit de lElal, se montrent plus à nu dans le manifeste de M. Thiers; qui pourrait oublier la hautaine indifférence, le froid dédain pour toutes les plaintes et tous les droits des catholiques, qui caractérisent l'œuvre, le langage et les propositions de 31. le duc de Broglie? Nulle part ne se révèle mieux cette impatience de l'orgueil politique, cette surprise malveillante, ce dépit mal déguise qui animent les soi-disant conservateurs, k l'égard d'un droit ancien qu'ils ne veulent pas reconnaître, d'une force nouvelle avec laquelle ils ne veulent pas compter, d'une opinion indépendante qui dérange les combinaisons habituelles de leur stratégie parlementaire.

La grande majorité des hommes d'Etat du parti consorvatour subit le joug mesquin , niais impérieux, des rancunes et des jalousies qui ont dicté ces deux rapports. Il y a plus; pendant qu'une partie notable de la jeunesse libérale se détache de la vieille gauche et arbore des principes plus solides cl des goûts plus généreux, un mouvement en sens inverse se fait remarfjuerau sein du parti conservateur. La, les fils sont plus ennemis du droit et de la liberté que ne l'ont jamais été les pères; il s'élève parmi eux une école de jeunes écrivains doués de science et de talent, mais dépourvus à la fois d'enthousiasme et de modestie , c'est-à-dire de tout ce qui fait la force et le charme de la jeunesse. Systématiquement hostiles à toute pensée d'affranchissement et d'indépendance, apologistes outrés de toutes les corruptions et de toutes les prohibitions administratives, tenant à la fois du pédant et du roué, ils ont pris le parti de s'enorgueillir de la servitude dont ils aspirent à être les ins- Iruir.enls, et s efforcent d'ériger en théories arrogantes les misères et les faiblesses de leur parti. L'indépendance de 1 Eglise est l'objet spécial de leurs antipathies; ils travaillent avec zèle à ressusciter, au profit de la monarchie bourgeoise, de la bureaucratie des cultes, de M. Martin et de M. Dcssauret, cette aveugle docilité, cette subordination excessivequ'une fidélité naïve et une théologie étroite inspiraient au cierge d'autrefois pour les fils de saint Louis et de Louis XIV. C'est assez dire qu'ils savent évoquer, même sans y croire, et ranger en bataille, dans un ordre nouveau, tous les sophismes,

toutes les chicanes du gallicanisme contre les conquêtes de la liberté et les droits de la conscience.

N'oublions pas non plus qu'au parti conservateur se rattachent plus ou moins tous ces demi-calholiquesqui, par amour de la paix , n'hésitent jamais à sacrifier les droits de la vérité et delà justice, et, déplus, tous ces faux catholiques que l'on retrouve au premier rang des ennemis de la Liberté religieuse. On sait quelles sont les allures de ceux-ci : on les a vus ne jamais mancjuer une occasion de trahir l'Eglise, apporter toujours au secours de ses antagonistes le poids de leur expérience ou de leur autorité, ne nionter jamais à la tribune pour la défendre, mais toujours pour la livrer, et pousser la fidélité à leurs \ieilles traditions de familles gallicanes ou jansénistes jusqu'à servir d'auxiliaires et d'échos à M. Thiersou iiM. Sue, afin de satisfaire leur haine surannée contre Rome et les Jésuites. Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est l'intluence déplorable que ces deux sortes de catholiques, ces hommes à transactions et ces hommes à préjugés , ont exercée sur nos assemblées délibérantes; ce qu'on ne sait pas assez, c'est combien d'hommes timides, incertains, ignorants, ont été entraînés au mal par l'exemple et l'autorité de ces juges iniques et d'autant plus coupables qu'ils connaissaient mieux la victime qu'ils ont livrée.

Lorsque j'ai établi, il y adenxans, une distinction, qui est devenue un lieu commun, entre les fils des Croisés et les fils de Voltaire, j'oubliais une troisième catégorie : celle des fils de Pilale. C'est une antique et nombreuse

lignée; jai eu trop de fois l'occasion de la rencontrer sur mon chemin pour qu il ne me soit pas permis de réparer cette omission.

A cette progéniture de l'homme d'état romain on crie de toutes parts, comme à leur trop fameux ancêtre : Si dimitlîs hune , non es amicus Cœsaris. Là-dessus ils commencent à trembler et à pactiser avec l'ennemi : Cum audîsset hune sennoncm, mayis timuil. Abandonnons la vérité, se disent-ils ; immolons-la, pour le bien de la paix d'abord , puis pour le nôtre ; d'ailleurs elle se défendra bien toute seule; ce sont ses imprudents défenseurs qui font tout le mal ; enfin César a aussi des droits, et nous sommes ses amis, ses ministres : Si dimitlîs hune , non es amieus Cœsaris.

Eh bien, nous n'hésitons pas à le dire, il y a chez ces hommes une double erreur.

Ils se trompent d'abord, comme Pilate s'est trompé; car il eût été bien plus l'ami de César en sauvant le Christ qu'en l'immolant.

Ils se trompent ensuite en ce qu'ils ne comprennent pas quel est le véritable César de nos jours.

Ceci mérite un examen court, mais spécial.

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