QUEL EST DE NOS JOURS LE CÉSAR DE L EVANGILE
Quand on cite le texte si souvent et si maladroitement invoqué contre lEglise : Rendez à César ce qui est à César, on ne se demande pas assez ce que c'est aujourd'hui que le César de l'Evangile.
Croit-on par hasard que César soit l'hôte des Tuileries, quel qu'il puisse être?
Ce serait une détestahlc et inexcusable erreur ; car, de l'aveu de tout le monde. César, c'est la souveraine puissance, c'est l'Etat. Or, aujourd'hui, lapersonne assise sur le trône n'est plus à elle seule l Etat, comme autrefois; elle n'est plus que le chef de lEtat ; elle est inviolable et sacrée, mais elle n'est plus toute puissante; elle n'est pas même uniquement souveraine; elle partage l'exercice de la souveraineté avec sept cents individus, qui eux-mêmes tiennent leur mandat, directement ou indirectement ', de la masse des citoyens.
La souveraineté ne réside donc plus dans la royauté
1 Les dépulés pai l'élection directe; les pairs, dans leur étal actuel, par la nomination qu'ils reçoivent de ministres responsables et docilement soumis à la majorité de la Chambre élective.
seule, mais dans la nation toute entière ; c'est la nation qui est César : chaque citoyen est une portion de ce César, et on doit il si's droits le mèiiic respect qu'à ceux de César.
En un nu)l, César c est 1 Klat, et 1 Etat c'est nous.
Qu'on nous entende bien ; nous ne prétendons pas que nous, citoyens catholiques, nous composions k nous seuls lEtat; mais nous en faisons partie intégrante. Personne n'y a un droit supérieur au nùlro; nul pouvoir ne peut y échapper à notre contrôle, ii notre jugement, il nos légitimes efforts pour le contenir, le corriger, et au besoin pour le punir.
11 faut insister sur ce point, parce qu'il tend ii s'établir parmi nous une confusion d'idées à la^uite d'une confusion de langage; parce qu'on est trop souvent tente de prendre pour l'Etal cet ensemble de fonctionnaires qui constituent l'administration, et qui ne sont, ce qu'ils oublient trop sou\ent, pas autre chose que les serviteurs salariés du public, c'est-a-dire les nôtres.
11 résulte de cet état de choses un ensemble de droits et de devoirs nouveaux, qui ne sont encore ni assez praliqiu's, ni même assez compris par les catholiques.
Qu'il nous soil permis ici de signaler avec le plus profond respect et de regretter une omission dans l'enseignement de notre clergé, du reste si intelligent et si admirable. 11 ne nous enseigne pas la pratique de ces devoirs nouveaux, et le moyen de les concilier avec les lois générales de la Religion.
Le plus souvent, il garde à ce sujet un silence complet. Quand il parle, en le croirait involontairement en-
chaîné à doshabiduh's rospoctahles, sans doute, dans leur tem()s, mais qui se Iroiivcnt en conlradiclion complète avec la nature et l'origine des pouvoirs nouveaux.
Ce n'est pas nous certes, ([ui nous croirons investi du droit de substituer un enseic;nement quelconque a celui dont nous regrettons l'absence. Nous nous bornerons à quelques très-courtes considérations, exclusivement empruntées à la région des faits.
Autrefois, c'est-à-dire non pas au moyen-àge , dans les grands siècles de splendeur catholique, où b-s constitutions polili;jues étaient beaucoup plus semblables qu'on ne pense aux constitutions modei'nes', mais sous l'ancien régime tel qu'il s'était constitué depuis l'avénement de la monarchie absolue en Europe et de la maison de Bourbon en France, le devoir politique des chrétiens, tel que le clergé l'enseignait et le pratiquait lui-même, était bien simple. 11 consistait à obéir sans réserve et sans restriction ('sauf en ce qui était expressément contraire à la loi de Dieu^ , à obéir à la royauté, k une royauté essentiellement catjiolique, fille aînée de l'Eglise, instituée par Dieu, seule législatrice et responsable envers Dieu seul.
Tel était, je ne dis pas le droit , mais le fait social du temps de Bossuet.
Ai-je besoin de dire qu'il n'en reste pas trace aujourd'hui?
Dans cet ancien étal de choses, le cierge n'avait affaire
1 Ecoutons encore M. Giiizot. « Nulle loi n'est légiiime, si elle n n'est consenlie par cpliii qui doit payer ; nul n\'sl tenu d'obéir auv «lois qu'il n'a pas consenties. Ces m:ixiines apparliennenlà l'école ". féodale, etc. » Histoirp dp In CivUisntion.
qu'à deux sortes d'aiitorilés ou do forces laïques dans lesquelles toutes les autres pouvaient se rcsiitiier uses yeux : le roi el le marguillicr; le niarguillier, ou tout aulreofficierqui faisait les affaires temporelles de l'Eglise, cl le roi, à qui tout remontait et de (jui tout di'scendait dans Tordre civil, temporel, politi(iue, qui représentait vis-à-vis de l'Eglise le pcu|)le chrétien tout entier.
Aujourd'hui, par une prétention oîi le ridicule le dispute à l'audace, l'administration des cultes essaye de se substituer à tous les droits et h toutes les fondions de ce roi d'autrefois , tandis qu'à vrai dire le seul rôle qui lui convienne est celui du bedeau, du marguillicr, du gérant des affaires temporelles de l'Eglise.
Ce qui a remplacé le roi d'autrefois, c'est nous, nous tous citoyens catholiques , humblement prosternes devant Dieu et devant ses prêtres , au pied de l'autel et dans le confessionnal, mais qui, hors de là, n'avons icibas d'autre maître que la loi, et une loi qui est faite et défaite par nous-mêmes ou par nos mandataires.
Nous devons obéissance à cette loi tant qu'elle existe, et aux magistrats qu'elle institue , sans quoi il n'y aurait pas d'ordre possible ; mais nous avons le droit, le devoir, la mission d'en surveiller l'exécution et d'en poursuivre la réforme par notre action directe et périodique sur ceux qui l'ont faite et qui peuvent la défaire , toutes les fois qu'elle nous paraît contraire à nos intérêts, à nos droits, et surtout à la loi de Dieu et de son Eglise.
Nous vivons sous une royauté héréditaire, cela est vrai ; mais sous une royauté tempérée par l'im-
position d'un contrat et Févontiialité d'une déposition'.Nous vivons sous un roi qui rogne, et même qui gouverne, lorsqu'il a , comme aujourd'hui , la capacité nécessaire pour cela, mais qui ne peut pas accomplir le moindre acte de son gouvernement sans l'intervenlioa des ministres, lesquels sont directement responsables envers nous.
Tels sont les principes du pouvoir établi , non pas seulement en France, mais en Angleterre , en Belgique, en Espagne, en Portugal, dans la majorité des pays catholiques.
Ce système de gouvernement, ces principes politiques, ce n'est pas nous qui en sommes les auteurs. Au contraire, ils ont été établis sans nous et en partie contre nous.
Pour ma part , je les admire , je les accepte avec les mille imperfections, les mille inconséquences qui en sont inséparables, comme de toutes les institutions humaines ; je regarde cette forme de gouvernement comme la plus légitime, la plus naturelle à notre degré de civilisation , la plus conforme aux véritables traditions catholiques, aux véritables intérêts de la justice, de la liberté de l'Eglise; et, s'il le fallait, je donnerais ma vie pour la défendre.
Mais là n'est pas la question. Nous n'avons pas à en
1 N'oublions jamais le commentaire du droit public de la France, si loyalement proclamé par le ministre actuel de l'Intérieur, M. le comte Duchàtel, à la tribune des Députes : «Si au- «jourd'hui le pouvoir royal se conduisait vis-à-vis delà constitution n du pays comme le pouvoir royal en 1 830, nous serions tous déliés « de notre serment. .> Moniteur du 27 janvier 184i, p. 167.
discuter les mérites , mais les conséffiiences. A ceux qm préfèrent ou {jtii regrettent le droit divin, linamissibilité du pouvoir, le César personnel, infaillihle et inviolable des temps passés, je no demande pas d'approuver la théorie mo lerne de la souverainiste, mais simplement de la reconnaître comme un fait accompli, qu'il n'est donné à personne de pouvoir changer (|uant à présent, et dont il faut tirer le meilleur parti possible, sous peine d'être éternellemenl dupe ou victime.
Or, il en résulte pour nous, non-s 'nlemenl un droit, mais un devoir, un devoir strict et de premier ordre. De même qu'il y a devoir pour tout homme vivant en communauté d'en supporter les charges, ainsi il y a devoir pour tout homme investi dune part d'autorité ou de souveraineté d'exercer cette part, pour le bien, avec conscience et avec courage.
Comme on la si bien étal)li cette année même dans la chaire de i\otre-Dame \ on est libre de sacrifier un droit, on ne l'est pas de renoncer à un devoir.
Tout ce que les grands orateurs chrétiens de notre patrie ont si bien prêché aux rois absolus, même au temps de la plus grande servilité monarchique, sur les obligations et la responsabilité du pouvoir devant Dieu, tout cela s'applique à nous , dépositaires en vertu des lois de notre pays, d'un pouvoir limité, mais souverain^.
1 Conforences du P. Lacordaire, Avent de IS'i.").
2 Nous ne faisons que répéter i-i la doeirino proclamée dans les mandcmenls des evèques de l'.elgique et de Suisse, sur la nêcessilé pour les catholiques dp prendre, part aux élections.
Dieu a déposé entre nos mains une portion de l'autorité, de la souveraineté de ce i;rund pays chrétien. Encore une fois, il y en a fort peu d'entre nous qui l'aient voulu ou désiré ; encore une fois cela s'est fait sans nous et contre nous ; mais cela est. Cette autorité , nous l'avons , et nous en sommes responsables devant nos enfants, devant notre conscience et devant Dieu.
11 est certain que tout père de famille, tout catholique électeur, est en cette qualité appelé à juger en dernier ressort la politique et la législation de la France.
Il est certain que tout citoyen qui n'est pas électeur politique est au moins électeur municipal, que de plus il est ou peut être journaliste, ou pétitionnaire, et que par l'un ou l'autre de ces moyens il est appelé à agir sur les électeurs, sur leurs mandataires, à contrôler ainsi et je dis de plus à casser ou à confirmer tous les actes des houimes investis de l'autorité executive, depuis le roi jusqu au percepteur.
Nos adversaires ont usé et usent tous les jours de ce droit, de cette faculté. Seuls, jusqu'à présent, nous n'avons ni su ni voulu les imiter. En sera-t-il toujours ainsi ?
11 est vrai que trop souvent les mêmes hommes qui avaient réclamé et conquis ces principes de la vie politi{|ue sous la Restauration, ces mêmes hommes, par un merveilleux phénomène de mauvaise foi, se sont depuis retournés contre nous pour nous interdire de les revendicpier et d'en user à notre tour dans l'intérêt de la Liberté religieuse, poumons enchaîner dans les traditions
les plus oppressives cl les plus absurdes de l'ancien régime. Sans entrer dans des détails fastidieux à ce sujet, des noms propres suflironl pour explicjuer ma pensée. Il suffit de nommer M. Dupin aîné, M. Isambert et M. Odilon-Barrot, pour définir et constater une tentative aussi inique qu'impuissante : inique, parce qu'elle viole les conditions mêmes de notre adhésion au pacte social ; impuissante, parce qu'elle n'a pas prévalu et qu'elle ne prévaudra pas contre l'irrésistible entraînement de la logique, de la justice et de l'égalité.
En un mot, ce que nos adversaires ont fait contre nous, ne le ferons-nous point, non pas contre eux, mais pour leur bien et le nôtre, pour nos enfants et pourDieu?
Ce qu'ils ont fait pour le mal, ne le ferons-nous pas pour le bien?
Ce qu'ils ont proclamé et ol)tenu comme un droit, ne l'accomplirons-nous pas comme un devoir?
Il nous sera demandé par Dieu et par la postérité un compte sévère de notre droit et de notre devoir; ce compte, sommes-nous prêts à le rendre?