‹ Du diabète phosphatiqueChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE 1IJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1IJ

ÉTIOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — DIAGNOSTIC. PRONOSTIC. — TRAITEMENT.

Sommaire. — Notions insuffisantes en ce qui concerne l'étiologie et l’anatomie pathologique. — Diagnostic. — Diagnostic dilféientiel : Diabète insipide. — Azoturic. — Polyurie avec dépôt phosphaté de Golding Bird. — Diagnostic des différentes formes de phosphaturies diabétiques. — Pronostic : il varie pour chacune de ces formes. — Traitement : toniques, noix vomique, phosphore.

Maintenant, pour compléter le tableau d’ensemble que nous avons essayé d’ébaucher au sujet de la polyurie phosphatique, il nous reste à ajouter, aux considérations du chapitre précédent quelques mots sur les causes qui peuvent favoriser son développement, sur les lésions qu’elle peut entraîner, sur son diagnostic exact, sur l’importance pronostique qu’il faut lui attribuer, enfin sur les moyens que l’art met à notre disposition pour la combattre.

Etiologie. — Dans l’état actuel de nos connaissances, les causes directes de la polyurie phosphatique sont difficiles à déterminer. Seules les causes prédisposantes peuvent à la rigueur être soupçonnés, ce sont : 1° les causes variées et nombreuses capables de produire le nervosisme, pour ce qui est des polyuries phosphatiques de la première catégorie, 2° la prédisposition à la tuberculose, et toutes les causes débilitantes capables d’engen-

di’er la phthisie pour ce qui est de la seconde; l’arthritisme en ce qui concerne la troisième. Hors de celarien de précis, rien de certain; car si on part de cette idée que, dans certains cas la polyurie phosphatique est un diabète sucré latent ou transformé, c’est non-seulement l’étiologie du diabète sucré qu’il faudrait aborder, mais encore l’étude des conditions qui peuvent favoriser une semblable transformation. Or tout ceci est encore entouré de la plus profonde obscurité.

Anatomie pathologique. — Nous ne sommes guère plus avancé quant à ce qui est de l’anatomie pathologique. Nous avons pratiqué seulement 3 ou 4 autopsies. Une fois nous avons trouvé de la dégénérescence graisseuse du rein, une autre fois nous avons observé une néphrite conjonctivale de la substance médullaire ; dans un cas, un rein avait été détruit par une tumeur. Sans doute, le passage continuel à travers le rein d’une urine modifiée dans sa constitution, peut amener dans cet organe de la congestion, ou même une modification de texture; mais il est impossible de voir dans ces lésions la caractéristique anatomique de la maladie. En dehors de la tuberculisation pulmonaire qui peut trouver son explication dans la déminéralisation du tissu même du poumon, nous ne voyons pas de lésion qu’on puisse directement rattacher à la polyurie phosphatique et considérer comme sa détermination anatomique. Toutefois, s’il nous est permis d’exprimer nos présomptions au sujet des organes et des tissus dont la structure doit être modifiée consécutivement à une phosphaturie exagérée et surtout prolongée, nous pouvons dire, qu’un

sujet affecté de phosphaturie diabétique doit probablement présenter des altérations des liquides et des solides.

1° Des liquides. — Il est rationnel de supposer qu’on doit trouver le sang plus riche en éléments phosphorés : en quelque sorte de la phosphatémie. Autrement, il serait impossible d’expliquer une phosphaturie aussi abondante et si longtemps soutenue. Cet excès de sels phosphatés doit être constitué soit parles phosphates de l’alimentation qui ne sont pas utilisés, soit par ceux qui proviennent des désassimilations organiques plus actives.

Nous avons bien essayé de contrôler directement sur l’animal en voie de phosphaturie ces données du raisonnement. Nous avons tout lieu de croire à leur exactitude; mais ces expériences, d’une exécution fort délicate, ne nous ont pas encore donné des résultats assez concluants pour les rapporter ici. Nous nous proposons du reste de les poursuivre dans la suite.

2° Des solides. — Plusieurs systèmes organiques doivent subir le contre-coup de l’affection et participer à la déperdition des phosphates, surtout le système osseux et musculaire. -Nous avons pu constater, par une série d’analyses comparatives pratiquées chez deux lapins de même poids, de môme âge et de même portée, mais chez l’un desquels on avait provoqué nettement de la phosphaturie, que les os et les muscles devenaient moins riches en principes phosphatés.

il n’y a là, il est vrai, que dos conjectures, car on ne saurait affirmer que la phosphaturie produite expérimentalement par l’administration de l’acide lactique à

hautes doses, soit de mémo nature que celle qui a été observée chez la plupart do nos malades; mais enün, ce sont des conjectures fort probables.

Diagnostic. — Celui-ci ne peut être établi que sur une analyse méthodique des urines, et sur le dosage exact des sels phosphatés éliminés en 24 heures. Quand l’examen chimique fait constater chez un malade qui présente déjà de la polyurie, de la polydipsie, de l’amaigrissement, etc., une surélimination des principes phosphatés sans glycose, on est autorisé à dire que ce malade est atteint de diabète phospkatirjue . Nous n’insisterons pas ici sur les questions d’analyse, nous donnons dans un appendice, placé à la fin de ce travail, des détails assez circonstanciés pour qu’il soit inutile de nous étendre plus longtemps sur ce point. Ce que nous tenons surtout à mettre en relief, c’est que l’état morbide que nous décrivons n’est ni le diabète insipide, ni le diabète azoturique, ni la polyurie avec dépôt phosphaté dans les urines, décrite par Golding Bird.

Le véritable diabète insipide est caractérisé par de la polyurie, sans augmentation des matériaux solides excrétés en 24 heures. Ce caractère seul suffit pour le distinguer de l’affection qui fait le sujet de cette étude.

Quant à l’azoturie, c’est aussi à l’analyse chimique qu’il faut recourir pour faire le diagnostic différentiel. On peut en effet rencontrer la phosphaturie sans augmentation sensible dans l’excrétion de l’urée; bien qu’on ait avancé que l’acide phosphorique et 1 urée variaient toujours en sens parallèle. Nous tenons à bien établir ici que la phosphaturie diabétique peut être complètement indépendante de l’azoturie, car nous connais-

sons d’habiles cliniciens qui n’admettent pas qu’une élimination exagérée de principes phosphores puisse se faire sans une excrétion correspondante des principes azotés. Assurément ceci peut être vrai pour un certain nombre de faits, et l’on doit en tenir grand compte en présence des assertions, émises par des hommes aussi compétents que M. le professeur agrégé, Ch. Bouchard; cependant il nous est impossible, en face des analyses que nous avons sous les yeux, de ne pas affirmer qu’il peut y avoir phosphaturie sans azoturie. Et nous ne parlons pas seulement de nos analyses personnelles dont, à la rigueur, on pourrait mettre en doute l’exactitude ; nous avons en vue des analyses pratiquées dans le laboratoire de M. Béchamp et dont quelques-unes nous ont été obligeamment communiquées par M. le D1' Alvin ; des dosages consignés dans la thèse du Dr Kiener, et dus à l’habile coopération de Hepp de Strasbourg. Nous voyons enfin dans la série d’analyses pratiquées chez la malade dont le Dr,Birot a rapporté l’observatiou (obs. XVII) que c’est précisément à l’époque où elle excrétait le plus d’acide phosphorique ^7 gr. 02) qu’elle rendait le moins d’urée (16 gr. 087).

Aussi, bien que dans plusieurs denos observations, le chiffre de l’excrétion de l’urée ait été passé sous silence, nous n’en croyons pas moins qu’il peut exister une polyurie avec phosphaturie, sans azoturie. L'observation de Jeanne M... (obs. XI) no laisse aucun doute à cet égard.

Nous nous gardons bien de dire qu’on ne peut rencontrer l’azoturie coïncidant avec de la polyurie phosphatique, car plusieurs des faits que nous rapportons

seraienten contradiction avec une semblable affirmation. Du reste, toutes les fois qu’il y a altération de la nutrition générale, il se peut faire, et meme il se doit faire que la consomption s’affirmant de plus en plus, les urines trahissent, par de fortes proportions d’urée, l’intensité des désassimilations organiques. L’azoturie dans ces cas vient compliquer la situation, elle conserve sa signification pronostique; mais elle n’est pas fatalement liée à la phosphaturie.

Reste enfin la polyurie avec dépôt phosphaté, décrite par Golding Bird. Le diagnostic avec un semblable état morbide n’est pas difficile à faire; car à proprement parler, dans ces cas il n’y a de phosphaturie qu’en apparence, et l’analyse des urines empêchera bien vite la confusion. Les malades dont parle Bird ne sont pas probablement des phosphaturiques ; ce sont des dyspeptiques, rendant des urines très-aqueuses dont la réaction est à peine acide, et qui permettent aux phosphates de se déposer spontanément, sans qu’ils soient excrétés en proportions exagérées. Je ne veux pour preuve de cette assertion qu'un fait des plus curieux que mon père m’a communiqué : il s’agissait d’un ecclésiastique dont les urines laissaient déposer les phosphates qu’elles contenaient avec une facilité telle, que le vase dans lequel il les recueillait était revêtu le matin do véritables stalactites pierreuses. Ces stalactiles composées de sels phosphatés se dissolvaient au contact d’un acide, et si l’on dosait les proportions de phosphore contenues dans le liquide, on ne le trouvait nullement au-dessus de la normale. L’analyse a été faite par un chimiste des plus compétents.

Mais il n’est pas suffisant de reconnaître l’existence

d’une polyurie phosphatique, il est de la plus haute importance d’en déterminer la forme et la nature. Le pronostic et le traitement dépendent de ce diagnostic.

On étudiera avec le plus grand soin le terrain sur lequel la maladie a pris naissance. On supputera avec la plus scrupuleuse attention le tempérament du malade, ses dispositions héréditaires, ses antécédents de famille. On fera peser dans la balance les conditions morales au milieu desquelles il vit, on l’auscultera minutieusement; et alors, si avec un tempérament essentiellement nerveux, une émotivité extrême, uneirritabilité constante, on constate une respiration pure, pas de toux, pas de sueurs nocturnes etc., on aura grand’chance d’avoir affaire à une polyurie phosphatique d’origine nerveuse, à celle dont nous avons fait notre première catégorie.

Que si, d’autre part, il y a des antécédents de phthisie dans la famille, si on trouve de la toux, une respiration un peu suspecte, parfois un peu de fièvre, des sueurs profuses, e!c., alors il faut trembler; on a affaire probablement à un diabète phosphatique qui tournera à la phthisie tuberculeuse.

Enfin, si le malade affecté de polyurie phosphatique, alors même qu’il n’aurait aucun symptôme d’affection de l’appareil pulmonaire, présente les phénomènes d’un diabète permanent, à marche consomptive, s’il maigrit progressivement, etc., quand bien même on ne trouvera pas de sucre dans les urines, il faut se méfier, il peut y en avoir eu (obs. XIV et XVI) et il est possible que cette polyurie phosphatique ne soit qu’un indice révélateur d’un diabète sucré latent. De plus, si l’on peut constater

dans l’excrétion urinaire la présence de l’acide lactique, il nous semble que l’hésitation doit disparaître. Il n’est pas à dire pour cela, que toute phosphaturie diabétique qui ne pourra pas se rattacher directement aux deux premières catégories doive fatalement rentrer dans cette dernière. Nous n’avons pas la prétention d’avoir observé la phosphaturie diabétique sous tous les aspects qu’elle peut revêtir; nous sommes même persuadé que plus tard on sera forcé d’élargir le cadre ; mais pour le moment, nous sommes forcé de nous restreindre aux trois principales formes qu’il nous a été surtout donné de reconnaître.

Il est, en dernier lieu, un point qui pourra peut-être plus tard contribuer dans une mesure assez large au diagnostic de ces différentes formes; c’est la recherche de la base à laquelle l’acide phosphorique éliminé se trouve lié. Pour le moment nos connaissances sur ce sujet sont trop restreintes; bornons-nous à signaler le bénéfice qu’on en pourra retirer.

Pronostic. — Il est facile de comprendre, d’après ce que nous venons de dire, que toute phosphaturie accompagnée de polyurie ne doit pas avoir la même importance pronostique. Les polyuries phosphatiques d’origine nerveuse ne sont pas graves. A moins de complications elles ne doivent pas avoir d’issue fatale. Elles doivent toujours s’améliorer ; seulement la durée du temps nécessaire à la guérison est des plus variables.

Quant à celles que nous considérons comme le prélude, comme le signe précurseur de la phthisie pulmonaire (que ce soit une simple modalité de la phthisie, ou qu’il faille les considérer comme des diabètes termi-

nés par phthisie), elles ont une signification fort grave. Outre qu’elles indiquent que le parenchyme pulmonaire est atteint, elles jettent les malades dans un état de débilité extrême, qui les épuise rapidement et les conduit à la consomption.

Cependant, une médication bien dirigée peut retarder le terme fatal.

Pour les phosphaturies diabétiques qui sont comme l’indice d’un diabète sucré latent, c’est l’avenir destiné ordinairement aux glycosuriques qui les attend. Des haut et des bas, des améliorations et des rechutes. Mais, si dans le cours d'un diabète sucré, on voit le sucre diminuer progressivement et les phosphates augmenter au contraire, dans les urines; si cette augmentation persiste, il est à craindre qu’elle ne soit le prélude des accidents consomptifs qui entraîneront le malade, peut-être de la phthisie pulmonaire ; ce qui est conforme du reste à ce que nous avons écrit sur l’élimination des phosphates dans 1a, tuberculose.

Quant aux faits spéciaux, et mal déterminés qui pourraient être observés en dehors de nos trois premières catégories, nous n’avons pas à y insister, les phénomènes prédominants serviraient de guides.

Traitement. — Nous divisons l’étude du traitement à appliquer à la phosphaturie diabétique en deux parties distinctes :

Dans la première nous recherchons l’ensemble des moyens auxquels on peut avoir recours pour diminuer l’excrétion des phosphates en général.

Dans la seconde, nous spécifions l’ordre de médiea-

ments qui convient à chacun ces différents types que nous avons établis.

A. La thérapeutique de la phosphaturie diabétique doit reposer sur cette considération que les phosphates qui sont éliminés en excès par l’excrétion urinaire résultent soit d’un défaut dans l’assimilation, soit d’une dénutrition trop active. En partant de cette idée, il est facile de comprendre que la médication devra tendre à remplir une double indication: 1° assurer d’une part l’assimilation des phosphates en régularisant les fonctions nutritives, 2° suppléer d’autre part aux pertes journalières par des agents appropriés.

Etudions séparément les deux ordres de médicaments appelés à. concourir à ce double résultat.

Parmi les médicaments qui assurent une assimilation plus facile aux principes phosphorés introduits journellement par l’alimentation dans le torrent circulatoire, il faut compter : la noix vomique , le café , l'arsenic , l'huile de foie de morue , les toniques, les bains de mer , enfin la teinture de phosphore.

L’huile de foie de morue et les bains de mer ont été conseillés par Bischoff. Nous n’avons pas de ces agents une expérience personnelle quant à ce qui est de leur influence sur l’élimination des phosphates. Néanmoins nous croyons que l’huile de foie de morue doit diminuer leur excrétion. Tout le monde sait le bénéfice qu’on peut tirer de son administration au début de la phthisie pulmonaire; ce fait seul, étant donné les idées que nous avons émises sur l’élimination des phosphates dans la tuberculose, doit nous faire croire à son efficacité.

Les agents thérapeutiques dont nous avons le mieux

apprécié la valeur sont : la noix vomique, certains toniques (café, alcool), l’arsenic et la teinture éthérée de phosphore. Notre opinion est basée sur des observations rigoureuses que nous croyons utile de relater ici; nous en rapporterons 3 ou 4 seulement.

ObS. I. — ■ Victor P Rachitisme ; cachexie tuberculeuse ; 9 grammes de phos-

phate terreux en 24 heures.

On donne un 1/2 litre de café, mélangé avec 80 grammes de rhum.

Huit jours après, urines claires acides: densité, 1,018; phosphates terreux, 5 g r. 90.

Quinze jours après, le traitement a.yant été suspendu, phosphates terreux, 7 gr. 92.

Vingt-cinq jours après, traité par le café et la noix vomique, phosphates terreux, 8 g r. 80.

Voyant que l’administration de ce médicament ne donnait pas des résultats fort satisfaisants, on a recours à l’arsenic (10 à 12 gouttes liq. Boudin).

Le 7 juillet 1875. Après quinze jours de traitement, on constate que les urines ont à peu près les mêmes caractères; elles contiennent 8 grammes de phosphates terreux. On donne alors 12 gouttes de teinture éthérée de phosphore.

Le 15. Les urines marquent : densité, 1,014; les phosphates terreux sont tombés à 3 grammes.

Le 25. Le traitement ayant été suspendu, les phosphates terreux sont remontés à 9 grammes.

Il est facile de juger par simple lecture des chiffres qui précèdent que là, où la noix vomique et les toniques n’avaient pas réussi, la teinture de phosphore a eu une action incontestable.

Ajoutons que la diminution dans l’excrétion des sels phosphatés a été suivie d’une amélioration sensible dans l’état général. Le malade étant arrivé aux dernières limi-

tes de la cachexie tuberculeuse, on ne pouvait évidemment pas espérer la guérison, mais grâce à cette médication, il a retrouvé quelques jours de bien-être relatif, un peu de force, du goût à l’alimentation, etc.

Obs. II. Joseph G.... Hypochondrie ; polyurie pliosphatique ; excrétion de 10 grammes de phosphate terreux par litre.

Le 1C1 mai. Le malade est mis à l’usage de l’extrait de noix vomique, on donne 0 gr. 04 en deux fois.

Le 8. Urines très-acides, densité. 1,013; phosp. terreux, 4 gr. 50.

Le 15. Urines très-claires, peu acides, densité, 1,022; phosphates terreux, 3 gr. 75.

Le 17. Le traitement ayant été supprimé, phosp. terreux, 2 gr. 25.

Le 20. Le traitement n’ayant pas été repris, phosphates terreux, 5 gr. 50.

Le malade est est alors remis à l’usage de la noix vomique.

Le 30. On trouve, phosphates terreux, 3 gr. 40.

Le traitement est de nouveau suspendu, on administre la douche froide.

Le 15 juillet. Les urines examinées donnent : phosphates terfeux, 7 grammes.

Alors, on prescrit la teinture éthérée de phosphore, qui ranime davantage les forces. Dix jours après, les urines d’une densité égale à 1,024 ne contiennent plus que 4 gr. 50 de phosphates terreux.

Le malade, se sentant amélioré, réclame sa sortie.

Cette observation nous montre que la noix vomique diminue évidemment l’excrétion phosphatée ; que ce soit en favorisant l’assimilation des phosphates, que ce soit en ralentissant les désassimilations, peu importe; le fait est là indiscutable. Toutefois, il est à remarquer que, bien que sous son influence l’élimination des phosphates ait diminué plus que sous celle de la teinture de phos-

phore, l’amélioration de l’état général a correspondu surtout k l’administration de la teinture de phosphore.

ORS. III. — Phthisie pulmonaire avancée; douleurs ostëocopes ; urines acides: densité , 1,022, phosphates terreux , 9 grammes.

Le 21 juin 1875. Après huit jours de traitement par la noix vomique, les urines ont une densité de 1,016, l’élimination des phosphates calciques atteint 6 grammes. On administre alors comparativement la liqueur de Boudin. Mais, le 2 juillet, on constate que l’excrétion phosphatique est remontée à près de 9 grammes. On redonne la noix vomique et on trouve, le 21 juilet ; urines acides: densité, 1,017 ; phosphates terreux, 3 grammes. Cependant l’état général ne s’améliore guère, et quelques jours après, le malade succombe dans une cachexie profonde.

Dans cette 3e observation l’action de la noix vomique nous apparaît très-nettement, celle de l’arsenic est plus douteuse.

Obs. IV. — Il en est de même dans ce quatrième fait, où il s’agit d'un jeune garçon de 19 ans (Hyacinthe P....), qui était atteint de broncho-pneumonie , mais derrière laquelle il était permis de soupçonner (comme l’avenir l’a démontré du reste l’existence d’une phthisie commençante. L’excrétion des phosphates terreux s’élevait à 9 gr. 45 par 24 heures.

Le 18 juin 1875, on donne 0 gr. 04 d’extrait de noix vomique en deux fois, et le 30 juin, l’excrétion phosphatée était évaluée seulement à 4 gr. 50.

Il ressort de tout ceci que la noix vomique fait tomber incontestablement le chiffre des phosphates éliminés par les urines. Mais nous ne voyons pas que sous son influence, les malades aient éprouvé une amélioration générale bien sensible. Il n’en n’est pas de meme de la teinture éthérée de phosphore qui agit très-rapidement,

relève les forces, donne du ton au malade et retarde aussi assez notablement l’élimination des phosphates. C’est le seul médicament qui ait eu une action véritablement efficace chez Jeanne M... (obs. XI) et une autre malade (Cl... L.), une névropathique qui excrétait 6gr. 3 d’acide phosphorique et qui au bout de quatre jours de traitement par la teinture de phosphore n’en rendait plus que 2 gr. 20.

En résumé, les médicaments qui nous ont le mieux réussi sont : la teinture éthérée de phosphore, puis la noix vomique, enfin les toniques (café, alcool, etc.) L’action de l’arsenic n’est pas suffisamment élucidée.

La seconde classe de médicaments, c’est-à-dire la catégorie des substances destinées à suppléer aux pertes journalières de notre économie en principes phosphorés, comprend toute la série des préparations phosphatés. Inutile de les énumérer ici. Disons seulement qu’elles agiront d’autant mieux, qu’elles seront associées à celles du groupe précédent; ces dernières assurant préalablement le bon fonctionnement des voies digestives et des forces assimilatrices.

Il est un agent thérapeutique qu’on peut naturellement rapprocher des précédents et auquel on pourra souvent avoir recours avec avantage, c' est le lait, qui doit agir de deux façons : 1° par ses propriétés nutritives et reconstituantes; 2° par les éléments phosphatés qu’il renferme en notables proportions.

Je ne m'étendrai pas ici sur le mode d’action des phosphates et du phosphore, une pareille discussion m’entraînerait beaucoup trop loin. Du reste, de nombreux mémoires ont déjà été publiés à ce sujet. Le pro-

fesseur Gublor (1) à insisté longuement dans deux excellents articles sur cette importante question. Enfin, tout récemment encore MM. Paquelin et Jolly (2) viennent de présenter une étude sérieuse sur le même point.

Mais ici nous n’avons pas l’intention de faire de la physiologie, nous ne quittons pas le terrain clinique et nous nous bornons à rapporter les résultats de nos propres observations.

Ces résultats concordent du reste à peu près avec ceux auxquels Golding Bird (3) est arrivé, et qu’il signale comme étant les plus propres à faire diminuer l’excrétion des phosphates. Bird emploie les toniques, les amers, mais surtout la strychnine et l’acide phosphorique. L’acide phosphorique agirait en diminuant l’alcalinité des urines. Pour le célèbre urologue anglais, l’acide phosphorique ne coagulant pas l’albumine est le seul acide qui soit sûrement absorbé et dont l’action soit en conséquence efficace.

Prout a conseillé l’opium et la morphine. Ure a recommandé l’acide benzoïque. Mais ces médicaments n’ayant pas paru à ces auteurs donner tout ce qu’ils semblaient attendre deux, nous ne les avons pas expérimentés.

B. La même médication ne doit pas être indifféremment applicable à tous les cas de phosphaturiès diabétiques. On agira do façon différente suivant le diagnostic que l’on aura porté.

1° Si c’est à une polyurie phosphatique d’origine purement nerveuse que l’on a affaire, c’est sur les anti-

(1) A: Gublcr. Commentaires thérapeutiques du Codex médicamentarius. 2e édition, Paris, 1874, p. 501.

(2) Paquelin et Jolly. France Médicale, année 187G, p. G4G.

(3) Golding Bird. Loc. cit.

Teissier. 7

spasmodiques et les toniques qu’il faudra insister. On donnera le eastoréum, la valériane et ses préparations qui, suivant les belles recherches de M. Ch. Bouchard, diminuent la polyurie d’une façon évidente, mais on administrera surtout la noix vomique, dont l’efficacité nous semble tout à fait hors de doute.

L’hydrothérapie nous paraît aussi appelée à rendre dans ces cas-là d’importants services, ainsi que les eaux minérales qui s’adressent à l’élément nerveux, telles que celles do Néris, Plombières, etc.

On ne recourra au phosphore qu’en cas d’insuccès des précédentes médications.

2° Si la polyurie phosphatique semble être l’indice précurseur d’une phthisie pulmonaire, c’ost le traitement de la phthisie au début qu’il faudra instituer : donner l’huile de foie de morue, l’arsenic, mais surtout les préparations phosphatées et le lait.

On répudiera énergiquement le fer, car, comme Trousseau l’a écrit, et comme tous les praticiens l’ont observé, le fer est l’ennemi du tubercule (1). Le phosphore pourra aussi être prescrit; mais il faut l’administrer avec prudence, car c’est un médicament très-excitant; il ne s’en faut servir que lorsque les autres moyens ont été jugés insuffisants.

Si l’on acquiert la conviction qu’on se trouve en présence d’un diabète sucré latent, c’est au traitement du diabète qu’il faudra recourir en premier lieu ; sauf à parer ensuite par les moyens appropriés aux différentes localisations ou complications qui pourraient se produire.

Eviter les féculents et le sucre dont l’ingestion ne pourrait qu’aggraver la maladie en apportant de nou-

(1) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel- Dieu, \Silj 5e édition

veaux éléments de combustion. On donnera la noix vomique, le quinquina, mais on insistera surtout sur les alcalins, dont l’emploi ne peut manquer d’être utile. Il ne peuvent, en augmentant l’alcalinité du sang, que s’opposer aux fermentations acides, c’est-à-dire à la production d’un état chimique si favorable comme on le sait à la dissolution des sels phosphatés. Mais je n’insiste pas sur ce point, car je ne veux pas aborder l’étude générale du traitement du diabète sucré.

Nous répéterons ici ce que nous avons dit, à propos du diagnostic et du pronostic : nous ne pouvons insister que sur les indications offertes par les faits à caractères bien définis. Pour les autres, on se comportera suivant les symptômes spéciaux les plus accentués, tout en combattant la polyurie et la phosphaturie par les substances recommandées; on s’attachera surtout à soutenir les forces dont la phosphaturie permanente trahit toujours une notable diminution.

Bien que ces recherches soient encore incomplètes nous n’avons pas cru devoir les passer sous silence, elles devaient nécessairement avoir leur place dans un travail d’ensemble sur la polyurie phosphatique; car s’il est un objet qu’on ne doit jamais perdre de vue dans l’étude des maladies, c’est la recherche des moyens propres à les guérir.

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