TROISIÈME GROUPE
Diabète phosphatique alternant ou coexitant avec le diabète sucré.
Obs. XII. — Polydipsie ; polyurie phosphatique ; eczémas ; névro-rétinité plus tard, albuminurie et glycosurie légères.
Monsieur B... vient consulter le Dr Teissier au mois de juin de l’année 1874; il a eu des eczémas qui ont été supprimés à la suite d’un traitement par des eaux thermales sulfureuses. Il se plaint de douleurs rhumatoïdes, mais il accuse surtout de la polydipsie et une polyurie telle qu’il est obligé de se lever au moins 6 fois par nuit pour uriner abondamment.
Ses urines furent examinées le 28 juin 1874 : on n’y trouva ni sucre, ni albumine. Leur densité était de 1,011 ; mais elles comptaient 9 gr. de phosphates calciques par litre, ce qui, en évaluant à un minimum de 3 litres la quantité émise en un jour, portait à au moins 27 gr. les phosphates terreux éliminés en 24 heures. A la même époque, M. B... présenta un peu d’agénésie qui a persisté depuis.
Au commencement d’octobre, comme il souffrait des yeux depuis quelques semaines, il va se soumettre à l’examen de M. le professeur Desgranges qui lui reconnaît une névro-rétinite, avec œdème sousrétinien. A la fin du mois M. B... se trouvant à Paris va demander les conseils de M. Desmarres: celui-ci confirma le diagnostic de M. Desgranges, mais constata que la lésion était en voie de régression.
Le 21 janvier 1875 les urines furent de nouveau examinées par M. Ferrand : on y constata 4 gr. d’albumine ; mais cette quanti: é ne tarda pas à diminuer rapidement, si bien que de nouvelles analyses faites les 27 février, 7 mars et 6 avril permettent de constater seulement soit 1 gr., soit 0,27, soit même 0,20 d’albumine, alors que la quantité des phosphates terreux n’est jamais tombée audessous de 6 gr. par litre. A cette époque M. B... a éprouvé d’horribles crises de dyspnée.
Mon pète à dater de mai 1875 a perdu de vue ce malade; mais M. Ferrand qui a été appelé plusieurs fois dans la suite à pratiquer l’examen des urines jusqu’au moment où M. B... est mort, a bien
voulu nous communiquer les résultats de ses explorations : nous les résumons brièvement.
Extrait sec = 26 gr. 8 D = 1,016.
10 juin.
Phosph. terreux.
Traces d’albumine.
Pas de glycose.
29 juillet.
Phosph. terreux .
Albumine ....
Pas de glycose.
7 octobre.
Phosph. terreux .
Traces d’albumine.
Traces de glycose.
id.
11 octobre. Phosph. terreux .
Albumine
Glycose plus accusée.
22 novembre Phosph. terreux . 10 g.
Albumine ...... 3 g.
La glycose a disparu.
7 décembre. Phosph 12 g.
Albumine 2 g.
Pas de sucre.
Extrait sec = 23 D = 1,014.
Extrait sec = 25 »
Extrait =
Extrait sec = 28 gr. »
Extrait sec = 29 gr. 28 D = 1,018.
Nous regrettons de ne pouvoir donner des renseignements sur les derniers symptômes présentés par M. B... au moment de sa mort. Nous n’en ajoutons pas moins à ce fait une grande importance, car cette alternance évidente entre l’existence de fortes proportions de phosphates et la présence du sucre dans les urines, ne peut manquer d’attirer vivement l’attention.
L’observation qui suit a du reste avec ce fait une grande ressemblance.
Obs. XIII. — Arthritisme ; polyurie pliosphatique ; albuminurie et glycosurie légères alternant avec la phospliaturie ; iritis d gauche, légère opacification du cristallin d droite.
M. X., 60 ans (avril 1874). Depuis plusieurs années, malaises continuels : psoriasis, douleurs rhumatoïdes permanentes, lombago, coliques néphrétiques. Ce malade à un peu maigri, sa bouche est
toujours sèche ; il a de la polyurie; enfin, il 'se présente dans des conditions telles qu’on redoute l’existence du diabète sucré, et qu'on soumet ses urines à l’examen le plus minutieux. On n’y trouve que des traces infinitésimales d’albumine et à peine 0*50 de glycose ; et à cette même époque une diminution notable dans la proportion des phosphates.
Mais, quelques mois plus tard toutes traces d’albumine ou de sucre disparaissent ; les phosphates au contraire augmentent de quantité, si bien que les urines qui en contenaient auparavant un chiffre audessous de la normale en présentent des proportions élevées.
Enfin, deux mois après, alors que l’albumine et le sucre ont complètement disparu, tandis que les phosphates se sont accusés de plus en plus, M. X. est frappé d’iritis du côté gauche, iritis grave qui a été suivie de nombreuses adhérences et d’un affaiblissement notable de la vue.
Pendant deux ans, sous l’influence d’un traitement parles alcalins (Vichy, Vais), les toniques amers, vin quinquina, gouttes de Baumé, la santé s’améliore beaucoup, la soif exagérée, et la sécheresse de la bouche diminuent. Etat général très-satisfaisant.
A la fin de l’hiver 1875-1876, envies fréquentes d’uriner, sans excrétion urinaire très-abondante, un peu plus tard légères douleurs au col delà vessie, parfois un peu d’hématurie. Eaux d’Evian juillet 1876.
En septembre apparition de quelques vertiges, un peu de trouble de la vue à droite. Retour de la soif et de la sécheresse de la bouche. A l’examen ophthalmoscopique on découvre quelques tractus blanchâtres dans le cristallin et un peu d’injection des vaisseaux de la choroïde.
L’analyse des urines donne à ce moment : D = 1 ,018. 30, 70 extrait brut ; pas de trace de glycose ; traces d’albumine ; 3 gr. phosphates terreux par litre.
M. X. est remis au quinquina, à l’usage des eaux alcalines et ferrugineuses et aux gouttes de Baumé. Nouvelle amélioration.
Obs. XIV. — Diabète sucré ; disparition brusque du sucre dans les urines ; polyurie phospliatique consécutive ; consomption (observation communiquée par le professeur Teissier).
M. F.., de Naples, 55 ans; a eu dans sa jeunesse une entérite
rebelle: a conservé depuis une grande disposition à contracter delà diarrhée.
Depuis deux ans ce malade éprouve une soif exagérée avec une polyurie assez marquée. En même temps se sont développées des hémorrhoïdes.
Au mois d’octobre 1874. M. F. a été opéré de ses hémorrhoïdes. A partir de cette époque la polyurie a augmenté, la soif aussi, mais l'appétit a toujours été modéré.
Au mois de janvier 1875 les urines sont examinées: on y trouve 100 g r. de sucre.
En février, l’amaigrissement suivant une marche toujours croissante, on pratique un nouvel examen des urines. On constate avec étonnement l’absence absolue du sucre, mais on note une augmentation dans les proportions des phosphates terreux. Les analyses ont été faites à Naples, ce qui nous a empêché d’avoir des renseignements plus complets.
En mai 1875, M. F... vient consulter le professeur Teissier qui constate chez lui un grand amaigrissement, une disposition excessive à la diarrhée, enfin du gonflement du foie.
A ce moment les urines examinées par M. Ferrand, ne présentent pas la moindre trace de sucre ou d’albumine, mais elles contiennent 4 gr. 60 de phosphates terreux par litre.
M. F..., n’ayant fait qu’un court séjour à Lyon, n’a pu être suivi. Nous regrettons vivement de n’avoir pu assister à l’évolution d’une maladie aussi intéressante. Néanmoins nous n’avons pas hésité à publier le fait tout incomplet qu’il soit, car dans l'étude d’une question aussi complexe, nous devons utiliser tous les matériaux qui peuvent noos servir à l'éclairer même dans une mesure très-restreinte.
Or il y a là pour nous un fait clinique de la plus haute importance, c’est la transformation brusque d’un diabète glycosurique, en diabète phosphatique.
L’observation suivante nous paraît devoir se placer à coté de ces derniers faits; caron y voit la polyurie phos-
phatique, bien qu’à une échéance plus reculée, succéder aussi à la glycosurie.
ObS. XV. — Polyurie ; dyspepsie gastro-intestinale de nature arthritique ;
phosphaturie succédant à la glycosurie (communiquée par le professeur Teis
sier).
M. X..., 76 ans, ancien homme d’Etat, une des gloires du barreau et de la tribune parlementaire, a été affecté depuis l’âge de 50 ans d’une dyspepsie gastro-intestinale qui l’astreignait à de grandes précautions de régime, et pour laquelle il se rendait aux eaux d’Evian chaque année. Cette dyspepsie était probablement liée à une disposition arthritique, car ses urines étaient souvent chargées d’acide urique, et l’irritation des voies digestives alternait souvent avec une irritation bronchique.
A partir de 70 ans, M. X. éprouve des envies d'uriner plus fréquentes, l’excrétion urinaire devient plus abondante et la soif plus vive. L’urine fut alors examinée à Nice : on y constata la présence d’une petite quantité de sucre. Nous ne connaissons pas le chiffre précis qui fut trouvé, mais il devait être peu élevé, car le professeur Combal qui fut consulté quelques jours après ne conseilla aucune modification importante dans le régime habituel.
En mai 1876, les envies d’uriner étaient devenues plus pénibles, M. X. fit pratiquer une analyse par notre chimiste expert M. Ferrand qui ne trouva ni glycose, ni albumine, mais 9 grammes de phosphates terreux par litre.
Cette élimination considérable de phosphates coïncida non-seulement avec une excrétion plus abondante des urines, mais avec le commencement d’un grand affaiblissement général. Peu de temps après M. X. contracta une bronchite profonde contre laquelle l’organisme n’eut pas la force de lutter. L’affaissement général augmenta rapidement etM. X. s’éteignit en juillet 1876.
Mon père n’a appris qu’après la mort de M. X..., le résultat de l’analyse pratiquée autrefois à Mice. Rien donc pendant le temps où il a eu l’occasion et 1 honneur de le voir, ne pouvait lui indiquer que M. X... fût véritablement diabétique. Mon père néanmoins en pré-
sence d’une polyurie phosphatique si intense, le regarda comme sous le coup d’un état morbide général fort grave, et porta un pronostic fâcheux qui malheureusement se réalisa plus tôt encore qu’il ne l’avait prévu.
Dans les faits que nous venons de citer, quand l’élimination des phosphates atteignait de fortes proportions, on a pu voir le sucre disparaître complètement des urines. Les observations qui vont suivre, quoique moins concluantes, n’en sont pas moins instructives ; car on y peut aussi remarquer ce fait intéressant qu’à mesure que l’élimination du sucre paraît diminuer, sans disparaître toutefois, l’élimination de l’acide phosphorique semble s’élever au contraire,
Obs. XVI. — Diabète sucré ; phosphaturie ; V acide phosphorique éliminé varie en raison inverse de la porportion de sucre excrété.
François Landry, âgé de 34 ans, entre le 5 mai 1875, à l’Hôtel- Dieu, salle Saint-Bruno, avec tous les signes d’un diabète sucré d’apparence grave. Polyurie, polydipsie tyrannique ; polyphagie marquée, amaigrissement progressif, troubles de la vue, etc. Il ne tousse pas, et l’examen scrupuleux de ses organes respiratoires ne révèle point de lésion appréciable.
Ses urines examinées à ce moment sont très-acides, d’une densité élevée 1,030, le sucre y existe en abondance; chauffées avec la liqueur cupro-potassique elles se prennent presque immédiatement sous forme de magmarouge-orangé ; elles sont fort abondantes 5 ou 6 litres en 24 heures), chaque litre contient à peine 0,60 d'acide phosphorique.
Versle milieu de juillet, l’état de la santé est à peu près stationnaire; pourtant le malade a quelques quintes de toux, pas d’expectoration et pas le moindre signe d’altération des sommets, cependant. Nouvel examen des urines ; toujours abondantes quoique les urines des 24 heures n’aient pas été recueillies : mais elles réduisent à peine la liqueur cupro-potassique ; en revanche elles donnent 3 g. d'acide phosphorique par litre.
François Landry, quitte l’Hôtel-Dieu à la fin de juillet ; mais ses forces l’abandonnent de plus en plus et il est obligé d’y revenir le 18 septembre 1875 ; il est admis à la salle Saint-Charles.
Là, nous l’avons retrouvé le 10 mars 1876. Il est fort affaibli, la toux qui était rare il y a quelques mois, est devenue très-fréquente elle est accompagnée d’une expectoration muqueuse et jaunâtre. Il y a une dyspnée intense ; l’haleine est repoussante, le sommeil fait complètement défaut.
Il n’y a jamais eu d’hémoptysie.
Maigreur très-prononcée, appétit presque nul, faiblesse extrême, langue rouge vif très-sèche ; depuis 3 semaines otite interne du côté gauche.
Au sommet gauche ; matité dans le tiers sup. en arrière ; la percussion est douloureuse à ce niveau, l’expiration rude et soufflante.
Examen des urines : 4,500 cc. acides-sirupeuses et très-limpides.
Sucre 195 gr. 50 en 24 heures.
Acide phosphorique. ... 4 » id.
Le 6 avril, la cachexie fait de rapides progrès, l’affaiblissement est à son comble ; le malade ne mange plus.
Urines des 24 h. 1,200 cc. acides, densité 1,033.
Sucre 56, 68
Urée 21
Acide chlorhydrique . . . 1,584
Acide phosphorique. ... 3, 25
Acide sulfurique 1, 37
A dater de cette époque les accidents du côté de l’appareil pulmonaire s’accentuent progressivement ; des cavernes se creusent et le malade meurt le 20 mai avec des signes de phthisie avancée.
Nous avons pu recueillir les urines des 24 heures qui ont précédé la mort: nous les avons trouvées composées de la façon qui suit.
Quantité 780. Réaction alcaline. Densité 1,022.
Urée. 15,370
Acide phosphorique. . . . 1,25
Acide chlorhydrique . . . 1,378
Traces de sucre à peine appréciables.
L’autopsie ne nous arien révélé de bien spécial. Les reins étaient
sains. Le foie ne paraissait pas altéré bien qu’il fût évidemment d un petit volume.
Les poumons étaient farcis d'excavations et de noyaux tubercueux.
Le cerveau était intact, sauf cependant le plancher du quatrième ventricule qui offrait une surface ramollie et présentant les caractères d’une bouillie jaunâtre.
A côté de ce fait qui semble montrer que dans certains cas de diabète, il peut y avoir une sorte d’alternance entre l’excrétion du sucre et l’élimination de proportions anormales de phosphates, nous croyons devoir placer une autre observation, à laquelle des analyses pratiquées sous l’habile direction du professeur Béchamp de Montpellier, donnent un caractère de rigueur et d’exactitude tel qu’il ne faut pas voir entre ces faits une simple coïncidence, mais une relation étroite dont nous aurons plus tard, si possible, à débrouiller les causes.
Nous ne faisons que donner le résumé de cette observation dont la rédaction compte près de 40 pages, elle a été présentée le 24 mars 1874 , à la Société de médecine et de chirurgie pratiques de Montpellier, par le Dr Joseph Birot, lauréat de la Faculté.
Obs.XVII. La-nommée Louise Flatel, domestique, âgée de 69 ans, entre à l’hôpital en août 1871, avec de véritables signes de cachexie sénile ; cinq mois après, on diagnostique un diabète sucré. La cause de ce diabète est totalement inconnue. Aucun antécédent héréditaire. Comme antécédents personnels, on ne trouve que des parturitions répétées, puis une petite vérole en mai 1871.
On note successivement :
En août 1871, premier érysipèle phlegmoneux de la jambe.
En octobre, deuxième érysipèle à la face.
En décembre, plcuro-pneumonie, diarrhée, infiltration généra-
lisée. A cette époque, on constate la présence du sucre dans les urines.
Une légère rémission entre le 22 janvier 1872 et le 6 février.
A cette date, se fait une nouvelle poussée pleuro-pneumonique.
Le 23 février. Troisième érysipèle à la face.
En mars, accroissement de tous les accidents généraux.
Le 9. Nouvelle poussée du côté du thorax.
Le 23. Quatrième et dernier érysipèle phlegmoneux avec gangrène.
Mort le 23 mars.
L’autopsie révèle une hypertrophie et une dégénérescence du foie, une dégénérescence graisseuse des reins, enfin des tubercules en voie de ramollissement aux sommets des poumons.
Nous joignons à ce résumé des symptômes éprouvés par la malade, le détail de neuf analyses pratiquées par M. Birot aux différentes périodes de la maladie; ces analyses ont porté sur tous les éléments de l’urine ; mais pour éviter la confusion, nous ne relatons que les substances dont l’évaluation se rattache directement à la question.
Quantité.
Sucre.
Urée.
Ac. phos.
8 décembre 1871.
traces
3 janvier 1872.
YI.
2 février 1872.
5 mars 1872.
Par l’examen des chiffres qui précèdent il est aisé de se convaincre que c’est précisément à l’époque où cette malade excrétait le moins de sucre, que 1 acide phosphorique a atteint son élimination maximum.