SECTION QUATRIÈME
S’il suffisait de constater avec précision les phénomènes objectifs des maladies pour arriver à découvrir la nature et le siège de ces dernières, on pourrait dire que la finesse des organes des sens donne , pour chaque individu , la mesure de son tact chirurgical. Ce serait avancer un paradoxe, soutenable peut-être dans l’esprit de l’école sensualiste du XVIII e siècle, mais qui choquerait aujourd’hui quiconque a goûté la critique pleine à la fois de raison et de finesse que Gall a faite de cette doctrine.
Sans doute , les notions que nous transmettent les organes des sens constituent les matériaux indispensables de notre jugement; mais, l’instrument qui met à l’œuvre ces matériaux et les coordonne , n’offre pas chez tous les individus le même degré de puissance ou de justesse. Les manœuvres exploratrices auxquelles le chirurgien s’est livré , 11e sont que les préliminaires de l’établissement du diagnostic ; leS faits qu’il a constatés, une personne étrangère à l’art de guérir eût pu, jusqu’à un certain point, les apprécier aussi; ils n’acquièrent unè valeur diagnostique réelle que par une série d’opérations intellectuelles, qui font juger des rapports de ressemblance ou de dissemblance de ces faits avec ceux dont la pratique ou l’étude des bons auteurs ont donné la connaissance antérieure.
Arrêtons-nous un instant sur les objets de comparaison que la mémoire doit fournir au chirurgien, occupé de la recherche de la nature ou du siège d’une maladie. L’expérience personnelle d’une part, et de l’autre les faits consignés dans les archives de la science, voilà les deux sources où le chirurgien va puiser ses points de comparaison. Vanter ici les avantages d’une longue pratique ,dire qu’il est d’autant plus facile de reconnaître une maladie qu’on l’a déjà observée plus souvent; ce serait, je pense, développer un lieu commun. Mais, ces habitudes cliniques ne peuvent conduire à la solution de tous les problèmes que la pratique fait rencontrer, si elles ne sont journellement aidées par les connaissances
puisées dans la lecture et la méditation des bons traités de chirurgie et des publications périodiques. Quelque variée qu’elle ait été, l’expérience d’un seul homme ne peut être comparée à l’expérience de tout le monde , et le véritable moyen de mettre cette dernière à profit, de se l’assimiler, c’est l’étude. Hors de là, pas de condition de progrès; car, chacun recommençant en quelque sorte à construire l’édifice de la science, le réduit aux dimensions de son pro pre génie. Je m’attends bien à voir ici dénaturer ma pensée, je ne doute point que quelqu’un ne vienne insinuer que je déprécie la pratique, parce que je recommande l’étude; mais, c’est au lit des malades et dans les salles d’opération que , depuis plusieurs années, je réponds publiquement à de semblables calomnies. Je suis presque honteux de m’être laissé aller à cette réflexion toute personnelle, et qui ne me fût point échappée , si d’indignes attaques ne m’eussent placé dans la nécessité de répondre à d’autres qu’à ceux qui m’argumentent aujourd’hui.
Mais je reviens à l’emploi du raisonnement pour la détermination du diagnostic. Il n’entre pas dans le plan de cette thèse d’analyser la marche de l’esprit humain dans le cas qui nous occupe. Les facultés qu’il emploie ici, il les met en jeu dans presque toutes ses opérations; mais ses méthodes logiques ne sont pas exactement les mêmes pour toutes les circonstances.
Quelquefois l’apparence extérieure ayant, dès le premier abord, fait naître l’idée d’une maladie dé-
terminée, le chirurgien complète, par son investigation ultérieure , ce diagnostic porté d’emblée. Dans cette sorte de jugement à priori, la connaissance du mal conduit le chirurgien à la recherche des signes qui doivent achever sa conviction. Une tumeur dans l’aine fait naître l’idée d’un bubon ; l’examen des parties génitales externes y fait découvrir des ulcérations syphilitiques récentes, et déjà, ce qui n’était que présomption, va prendre un caractère approchant de l’évidence. Le siège particulier de cette tuméfaction a-t-il fait penser que l’affection inflammatoire du ganglion lymphatique n’est pas liée à un état pathologique des organes génitaux ou à l’absorption d’un liquide contagieux; cette conjecture se trouvera appuyée, si l’exploration des membres inférieurs, des fesses , ou de la partie latérale inférieure du tronc, montre un point d’irritatiôtt, une légère solution de continuité qui a pu être le point de départ du mal développé dans l’aine.
Une autre méthode , fréquemment applicable dans les cas difficiles, consiste à éliminer par voie d 'exclusion toutes les maladies qui ont quelque rapport de nature ou de siège avec celle dont on cherche à établir le diagnostic , de manière à arriver à celle-ci. Ce procédé, qui a quelque chose de brillant et qui parait rigoureux au premier abord, a cependant, plus que tout autre peut-être, ses difficultés et ses dangers. Il suppose, chez celui qui le met en pratique, la connaissance exacte et la mé-
moire actuelle de toutes les affections qui peuvent se présenter dans le lieu où. siège le mal. Cette condition est déjà difficile à remplir ; mais à supposer que le chirurgien ait ce degré d’instruction et cette fidélité de mémoire qui lui permettent d’entreprendre le travail d’élimination dont il est question ici; qui peut répondre qu’il n’aura pas affaire à quelqu’une de ces maladies anormales qui, pour la première fois peut-être, se seront montrées dans la partie soumise à l’examen? Ajoutez à cela que les affections pathologiques n’offrent point ces caractères constans qui permettraient de leur appliquer la méthode dichotomique, si avantageuse en histoire naturelle, lorsqu’il est question de parvenir par voie d’exclusion à la détermination d’un animal ou d’une plante. En considérant, cependant, qu’il y a quelques chances d’arriver juste, si l’on part de la supposition qu’on a devant les yeux quelques-uns de ces cas que la pratique journalière fait rencontrer dans la partie affectée, je suis loin de rejeter le procédé logique de l’exclusion pour la solution des problèmes de diagnostic en chirurgie.
Pour retirer de cette manière de procéder tous les avantages qu’elle renferme, il faut, on le pense bien, que la comparaison porte sur le plus grand nombre de cas pathologiques possible; et , tout en fixant spécialement son attention sur ceux de ces cas pathologiques qui sont propres à la région affectée, le chirurgien doit admettre la possibilité d’y rencontrer une de ces dégénérescences, un de
ces produits anormaux qui se développent dans toutes ou presque toutes les parties du corps ; squirrhe, encéphaloïde , mélanose , ky 3 te, lipome , tubercule, abcès froids, etc.
C’est particulièrement à celte classe presque toute chirurgicale de maladies que l’on nomme tumeurs , classe dont les ordres, les genres et les espèces variées àl’infini, offrentsisouventles écueils contre lesquels vient échouer la sagacité du praticien 5 c’est, dis-je, à cette classe de maladies qu’il convient d’appliquer la méthode dont nous nous occupons. Il ne serait pas impossible, peut-être, de rédiger une sorte de manuel pratique pour l’emploi de la méthode d’exclusion à la détermination d’une tumeur ; mais ce travail serait déplacé dans une dissertation générale.
De quelque manière qu’il soit arrivé à soupçonner la nature et le siège des cas pathologiques , objet de ses recherches, le chirurgien, ainsi que je l’ai dit plus haut, 11e peut asseoir définitivement son diagnostic que sur la comparaison de ce fait avec celui auquel on l’assimile. On peut rencontrer ici deux routes près que également dangereuses, et l’on court le risque de se fourvoyer dans l’une ou dans l’autre, si, dans cette opération de l’intelligence, on s'attache trop exclusivement aux ressemblances ou aux différences des objets. La première manière deprocéder peut conduire à l’erreur, en faisantregardercomme semblables ou identiques deux affections qui n’ont cependant que quelques points de ressemblance 5 la deuxième
conduit à l’incertitude, en faisant méconnaître des analogies assez évidentes pour légitimer l’établis sement du diagnostic. Pour peu qu’on y réfléchisse, on verra que ces deux tendances de l’esprit humain, tendances opposées l’une à l’autre, et dont Bâcon a si bien signalé l’influence sur les sciences et la philosophie, sont pour quelque chose dans la conduite presque irréfléchie de quelques chirurgiens et dans l’excessive timidité de quelques autres. Je ne puis résister au désir de citer ici le passage auquel je viens dé faire allusion; voici les paroles de l’illustre chappelier : « Maximum et velut radicale discrimen » jpgejiiorum, quoad philosophiam et scientias, » iUqd est : quod alia ingénia sint fortiora et ap~ » tiora ad notandas rerum differentias ; alia ad no- » taudas rerum similitudines. Ingénia etiam con- » stantja et acpta, figere cpptemplationes et morari » pt hærere in omni suhtilitate differentiariim pos- » Sunt; ingénia autem sublimia eLdisqursiva, etiam » lenuissimas et catholicas rerum similitudines et » agnosçunt et componunt. Utrumque autem in- )> genium facilè labitpr in excessum, prensando aut 9 gfadps rerum aut timbras». (IY ovum organum, etc ., iib. I, aph. 55 .)
HAPITRE III.
Dans le chapitre précédent, nous avons essayé de démontrer que les sources du diagnostic dans les maladies chirurgicales sont nombreuses et que le chirurgien, tirant le plus souvent de l’inspection directe du malles élémens de sa conviction, a moins de chances que le médecin de rester dans l’incertitude et le doute. Nous devons avouer maintenant que , dans un bon nombre de circonstances , il éprouve un véritable embarras à assigner le caractère et la nature d’une affection chirurgicale. Quelquefois même les maladies se présentent avec des symptômes tellement obscurs qu’il est complètement impossible de se prononcer sur leur nature. Ces cas devront certainement être très rares pour un chirurgien instruit et expérimenté, qui puisera dans le souvenir de sa pratique, ou dans les annales de la science, des faits propres à le mettre sur la voie du diagnostic. Il ne faut pas, dans les circonstances difficiles, se croire obligé à porter incontinent un diagnostic; il faut alors savoir rester dans le doute.