CHAPITRE lîl
L'action de la lumière sur la réline ne peut se dissiper brusquement, mais elle persiste ordinairement pendant un certain temps. Cela est facile à démontrer en faisant regarder d'abord un objet fortement éclairé, pour diriger ensuite l'œil de l'observateur sur une surface tout à fait noire. La première impression lumineuse va persister, et l'observateur verra sur le fond noir l'objet lumineux qu'il a fixé pendant quelque temps. Les travaux intéressants de Plateau, d'Arcy, Faraday et Savart, faits sur ce sujet, ont même conduit à des résultats remarquables sous les rapports de la durée de l'impression.
Mais il y a un autre fait, non moins important, de la physiologie rétinienne, qui consiste à voir des phénomènes chromatiques des images accidentelles. Ce sont des couleurs accidentelles ^ comme dit Buffon (1 ) .
Voici la manière dont ce phénomène peut être observé, d'après M. Longet (2) : Lorsqu'on fixe un objet coloré pendant un temps plus ou moins long, et qu'on dirige ensuite son regard sur un fond blanc, on aperçoit l'image de la même forme que l'objet, mais dont la couleur est complémentaire.
Selon M. Helmholtz (â), ces images sont positives ou négatives, suivant les circonstances. L'image positive possède avec la grande clarté la même couleur que l'objet, tandis que l'image négative présente la couleur complémentaire. L'image
(1) Buffon, Suir lez couleurs accidentelles {Mém. de Vàcad. roy. des sciences, année 1743, p. 147).
(2) Longet^ Traité de physiologie, Paris, 1850, t. II, p. 97.
(3) Helmholtz, loc» cit., p. 4&4.
négative présente la couleur complémentaire, du moins dès qu'elle est complètement et fortement développée. Pendant que les images positives se produisent, d'après cet auteur, par l'action momentanée de la lumière primaire, les images accidentelles négatives s'obtiennent mieux lorsqu'on a fixé longtemps l'objet.
Mackenzie appelle ces sensations colorées, consécutives à la première impression, sensations consécutives ou spectres ^ qui peuvent être divisés en spectre oculaire direct et spectre oculaire inverse. Ces divisions correspondent, comme on voit, aux dénominations adoptées par M. Helmholtz.
Plateau (i) a fait à ce sujet des recherches les plus remarquables, et les résultats auxquels il est arrivé sont du plus haut intérêt. Il a démontré que, tandis que deux couleurs réelles complémentaires, impressionnant simultanément ou successivement les mêmes éléments rétiniens, engendrent la sensation du blanc, deux couleurs complémentaires accidentelles produisent l'opposé du blanc, et notamment le noir.
Ces données sont complètement justes, et peuvent être démontrées par les expériences suivantes :
Une étoffe noire est étendue sur le plancher, au miheu de laquelle on place un carton de 20 centimètres de long sur 10 de large divisé en deux moitiés, dont une est rouge et l'autre de la couleur verte complémentaire de la précédente ; un point noir marque le centre de chaque carré. L'observateur se place devant ces carrés, le dos tourné à la fenêtre, mais évitant de les masquer avec son ombre, et regarde successivement chaque point noir. Après une minute de cette expérience, il couvre soigneusement ses yeux, et ne tarde pas à
(1) Plateau, Âm. de chim. et de phys., t. LYIII.
apercevoir trois carrés, vert^ noir et rouge. Le noir est donc le résultat du mélange de deux couleurs accidentelles complémentaires, tandis que nous avons démontré plus haut que le mélange de deux couleurs réelles complémentaires produit dans notre œil la sensation du blanc.
Il n'en est pas de même avec les couleurs mixtes, et l'expérience analogue permet de se convaincre que, de même que les couleurs réelles, les deux couleurs accidentelles non complémentaires, en se mélangeant, donnent une couleur mixte identique dans l'un comme dans l'autre cas.
De pareilles expériences ont été faites par Fechner (1), Seguin (2), et les résultats analogues ont été obtenus.
M. Helmboltz (3) , sans se contenter des expériences sur les couleurs pigmentaires, a voulu vérifier ces résultats sur les couleurs spectrales pures. Il a disposé à cet effet, dans le champ d'une lunette, différentes parties du speclre, de telle façon que l'œil de l'observateur n'y voyait rien autre que la couleur spectrale sans la moindre trace de la lumière blanche. Sur ce champ coloré de la lunette, Helmboltz projette des images accidentelles de couleurs spectrales complémentaires, au moyen d'un miroir placé devant l'oculaire sous un angle de /i5 degrés. L'observateur voit alors le cercle entier sur lequel se dessine l'image accidentelle du cercle coloré ; tout au contraire, si l'on enlève le petit miroir, il voit le spectre tout à fait pur. Par les combinaisons de ces différentes couleurs accidentelles et spectrales, Helmboltz est arrivé à faire cette conclusion, que les couleurs objectives les plus saturées qu'il y ait et les couleurs
(1) Fechner, Vogg, 4nn., t. L, p. 220.
(2) Seguin^ ^nna/es de chimie, t. XLI, p. 415.
(3) Helmboltz, loc. cit., p. 487.
spectrales pures ne produisent 'pas encore^ dans F œil non fatigué, la sensation de couleur la plus saturée ; on ne pourrait l'obtenir quen rendant préalablement F œil insensible pour la couleur complémentaire.
Ces phénomènes chromatiques des images colorées peuvent devenir excessivement prononcés, et persister pendant on temps tellement long, qu'ils acquièrent même les caractères d'un fait pathologique. Cela s'observe surtout chez les personnes qui ont été impressionnées par une très-vive lumière, et surtout par la lumière du soleil ,
Buffon (1) raconte qu'un de ses amis était tellement impressionné parla lumière du soleil, qu'il avait examinée pendant une éclipse, que, pendant plus de trois semaines, il apercevait une image colorée du soleil sur les objets qu'il fixait. En mênie temps, les sensations colorées étaient perverties d'une manière très-sensible : ainsi, sur le oadre doré jaune, il apercevait une tache de pourpre, tandis que cette tache était d'une couleur verte lorsqu'il dirigeait son regard sur une surface d'un bleu foncé.
Boyle (2) rapporte le cas d'un savant, qui, ayant regardé le soleil au télescope sans verres foncés ni colorés, ressentit un spectre coloré tellenoent vif, que pendant neuf ou dix ans ce phénomène avait persisté dans son œil.
Quelquefois, il peut même arriver que l'impression produite sur une rétine peut être transmise à l'autre œii, comme on peut juger par l'observation faite par Newton sur ses propres yeux (3),
(1) Buffon, loc. cit., p. 155.
(2) Boyle, Experiments and considérations touching colours. London^ 1670.
(3) Lord King, Vie de Locke. London, 1830, vol. I, p. liOb. — Mackensie, loc. cit,, t. n, p. 672.
Le docteur Parry (1) a eu roccasion d'observer chez quatre de ses malades le phénomène morbide de cette nature, que les objets leur apparaissaient d'une autre couleur qu'ils avaient en réalité. Un fait des plus intéressants est décrit par cet auteur, et, malgré qu'il l'ait rapporté aux affections appelées chrupsie^ nous croyons, avec Mackensie, qu'il est dû à l'effet de lumière . et constitue le phénomène chromatique des imagées accidentelles. Voici les détails de cette intéressante observation.
Observation II. — Dans le mois de juillet, une dame d'un âge avancé se rendit de Londres sur la côte orientale du comté de Kent, où elle se logea dans une maison ayant vue immédiatement sur la mer, et fort exposée, par conséquent, aux rayonnements du soleil du matin.
Les rideaux de son lit et de ses fenêtres étaient blancs, de sorte que son appartement était très-clair. Après y avoir séjourné dix jours, un soir, au soleil couchant, les premières franges des nuages lui apparurent rouges, et bientôt après cette même couleur se répandit sur tous les objets environnants. Ce phénomène devenait surtout apparent lorsqu'elle regardait quelque chose de blanc, comme une feuille de papier, un jeu de cartes ou une robe de femme. Il dura toute la nuit. Le lendemain matin la vue était parfaitement rétabhe. Mais à mesure que le soir approchait, les mêmes phénomènes se reproduisaient, et ils continuèrent de revenir régulièrement tous les soirs, la vue redevenant naturelle le matin, tant qu'elle prolongea son séjour dans cet endroit, où elle resta trois semaines à partir du début de l'affection. Après son arrivée à Londres, le docteur Heberden la vit et constata le même phénomène,
(1) Parry, Médical Transactions of the Collège of Physicians. London, 1813, vol. IV, p. 56,
qui n'avait disparu que quinze jours plus tard et d'une manière tout à fait brusque. Pendant l'attaque, la vue de la malade ne paraissait souffrir autrement que d'un léger degré de confusion produite par la coloration anormale de tous les objets.
Tous ces phénomènes ne peuvent être expliqués autrement que par une anesthésie des cônes, et en particulier de certains de ses segments de la base, d'où résulte naturellement, tantôt la perception affaiblie pour le rouge, tantôt pour le bleu ou le vert, etc. , selon les cas particuliers.
Dans les maladies de la rétine et du nerf optique, nous avons eu l'occasion d'observer ce même phénomène chromatique des images accidentelles fortement accentué ; dans les amblyopies toxiques, produites par l'alcoolisme, ce symptôme s'observe même plus fréquemment que dans toutes les autres maladies. Évidemment, il ne peut y être expliqué autrement que par la dépression des éléments chromatiques et visuels de la rétine.