‹ Du diagnostic des maladies des yeux par la chromatoscopie rétinienneChapitre 18 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ANOMALIES DANS LA PERCEPTION DES COULEURS. § 1. — Anomalies de la rétine en général.

Les anomalies dans la conformation des différentes parties de l'œil ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le supposer au premier abord. Il n'y a presque pas une seule membrane de cet organe qui ne puisse présenter des défauts de développement dans sa structure, dans sa forme ou dans ses fonctions.

Von Ammon (1) a démontré qu'une grande partie de ces anomalies dépend d'un arrêt de développement pendant la vie intra-utérine. Il a signalé le premier que le coloboma ou fente congénitale de l'iris s'étend quelquefois jusqu'à la partie postérieure du globe oculaire et donne lieu à un coloboma de la choroïde, de la rétine et quelquefois du corps vitré luimême.

(1) Ammon, Zeil^chrift fur Ophlhalmologlc^ t. I, p. 55.

M. Arlt (1) a trouvé dans les autopsies que dans les cas de coloboma de la choroïde, la rétine peut tapisser toute cette ectasie, ou bien elle passe au-dessus sous forme d'une pellicule transparente. Soit que cette membrane conserve son prolongement en forme de pellicule, soit qu'elle y conserve son épaisseur, il n'est pas douteux que la struclure y est sensiblement différente, puisque la sensibilité dans le champ visuel correspondant est ordinairement abolie, comme il m'a été possible de le démontrer. Ainsi, dans deux cas de coloboma de la rétine et de la choroïde que j'ai pu observer dans la clinique de M. Desmarres, et dans un autre cas analogue que j'ai rencontré parmi les malades de ma propre clinique, il y avait une échancruredu champ visuel très-bien limitée, correspondante au coloboma.

Mais, de même que les anomalies peuvent apparaître sous forme d'absence d'une certaine étendue de la membrane, de même la structure intime et histologique se présente quelquefois anormale et vicieuse.

L'ophthalmoscope nous a révélé une de ces anomalies, qui consiste dans la présence des plaques fibreuses blanches et luisantes au voisinage de la papille, pareilles à celles que l'on peut voir reproduites dans la planche I chromolithographique de mon travail sur les altérations du nerf optique et des maladies cérébrales. Ces anomalies ne sont pas trèsrares, puisque dans une seule année 1861, je l'ai observé (2) chez quatorze malades de la clinique du docteur Desmarres père.

(1) Arlt, Die Krankheilen des Auges, 1853, t. H, p. 127.

(2) Galezowski, Recherches ophlhalmoscopiques su7' les maladies de la rétine et du nerf optique. Paris, 1863, p. 5.

MM. Virchow {i) et Miiller (2) ont démontré, parleurs recherches sur les rétines des lapins, que cette disposition, qui

FiG. 26. — Hypertrophie médullaire du nerf optique dans sa portion oculaire

se trouve constamment chez ces animaux, apparaît quelquefois chez l'homme comme une anomalie. Elle est due m prolongement de l'enveloppe des cylinder axis jusque sur la rétine ou à l'hypertrophie médullaire du nerf optique (fig, 26). Et tandis que les fibres nerveuses du nerf optique ne sont ordinairement constituées dans toute la rétine que par des cylinder axis transparents, dans les cas des plaques fibreuses, certaines fibres nerveuses possèdent dans leur trajet rétinien la gaine de myéline, ce qui donne l'aspect luisant blanchâtre à cette partie de la membrane visuelle.

§ 2. — Anomalie de la rétine au point de vue de ses fonctions chromatiques.

Là possibilité de l'existence d'anomalie dans la composition

(1) Virchow, lur pathol. Anat, der Netzhautu. derSehnerven {Arch, f. path. Anal., 1856, t. X, p. 170).

(2) Miiller, Ueher Nervenverenderungen an der Eintritstelîe des Sehnerven {Arch. f. Ophth. v. Graefe, Bd. IV , Ab. 2).

(*) A, moitié postérieure du bulbe vu d'avant en arrière : de la papille du nerf optique on voit des rayons de fibres blanches se diriger de quatre côtés ditïérents, — B, fibres rétiniennes du nerf optique, grossie à 300 diamètres. — a, Fibre pâle (grise) ordinaire, légèrement variqueuse. — &, fibre dont l'enveloppe médullaire va en augmentant peu à peu de volmme. — c, la même, dont 1g cylindre central est visible (Virchow, la Pathologie cellulaire. Paris, 1868).

Qt la structure de la couche fibreuse nous permet aussi de supposer que les autres parties de la rétine peuvent avoir un développement incomplet ou anor-mal.

L'ophlhalmoscope est impuissant pour nous révéler ces sortes d'imperfections anatomiques; mais, par les symptômes fonctionnels et irréguliers de la rétine, nous sommes naturellement conduits à les accepter.

Une de ces anomalies est l'imperfection dans la perception des couleurs, et que nous appelons avec Brewster : cécité des couleurs [colour blindness).

Comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire plus haut^ l'anomalie de cette nature a été observée par les savants de fous les pays, et suivant Ifes formes et les variétés plus ou moins distinctes, elle était désignée sous des noms différents.

On a décrit des cas d'anomalie toute particulière, dans lesquels les individus n'avaient aucune notion des couleurs. Ces cas sont de rares exceptions, même dans les anomalies. Mais il n'est pas rare de trouver des personnes qui confondent certaines couleurs ou même certaines nuances et les tons. On trouve le plus grand nombre des personnes, comme dît justement Mo Noël Gueneau deMussy (i), qui ne peuvent pas discerner le vert du rouge, et qui voient rouges tous les objets colorés en vert. Parmi dix personnes affectées de ce vice d'organisation, deux ont été mises en face du prisme solaire, et elles n'y purent distinguer que le rouge, le jaune et le violet. Qui de nous n'a pas rencontré des individus ayant des notions très-exactes des couleurs, et ne pouvant pas pourtant trouver une harmonie dans la disposition des cou-

(1) Noël Gueneau de Mussy, Thèse de doclorat. Paris, 1839, p. 28.

136 CHROMATOSCOPIE RÉTINIENNE.

leurs et des tons dans la toilette, Tembellissement d'appartements, etc. ? Eh bien, je suis convaincu que le manque de goût, chez beaucoup de ces individus, tient à une anomalie de structure et des fonctions chromatiques de leur rétine.

Peut-être, en examinant tous les hommes indistinctement, trouverait-on un nombre beaucoup plus considérable de ces anomalies chromatiques que l'on n'est convenu jusqu'à présent d'accepter. Il serait même désirable que l'examen de la faculté chromatique de l'œil devienne obligatoire dans certains services publics, où le jugement d'un seul individu et son appréciation fausse des objets colorés pourrait porter préjudice à des étabhssements entiers, et souvent même compromettre l'existence et la vie de centaines d'individus.

Cela peut notamment arriver dans les services des chemins de fer avec les aiguilleurs, qui sont chargés de donner les signaux de danger ou de sécurité, ainsi qu'avec les^machinistes et les conducteurs des trains qui sont chargés de conduire les trains des chemins de fer et surveiller tous les signaux qui leur sont donnés sur la voie.

Or, des accidents de chemin de fer sont arrivés en Angleterre par suite des défauts chromatiques chez les aiguilleurs, qui avaient tourné des disques verts pour le rouge et vice versâ,

Wilson et Tyndall, en Angleterre, et Noël, en France, ont attiré l'attention à ce sujet. A une grande distance, en effet, et pendant un brouillard, les signaux verts et rouges, hissés simultanément ou successivement, peuvent produire, même d ans l'œil normal , la sensation du blanc, et dès lors on comprend combien de danger peut résulter d'une pareille erreur, puisque le signal blanc est celui de sécurité, tandis que le rouge et le •vert sont considérés comme des avertissements d'un danger.

ANOMALIE} DANS LA PERCEPTION DES COULEUiRS. 137

Tyndall parle d'un aiguilleur placé à l'entrée d'un tunnel de I 400 mètres, qui fut chargé de répéter les signaux apparaissant à l'autre bout du tunnel. On lui a montré deux signaux rouge et vert presque au même moment et il lui a semblé voir blanc, et il hissa aussitôt le signal de sécurité, d'où les désastres inévitables. Cette erreur est encore plus facile lorsque les individus chargés de cette surveillance sont atteints de dyschromatopsie.

Ces dangers peuvent être prévenus, comme dit M. le docteur Noël (1), de deux manières : « 1° Ce qu'il y aurait de plus simple à faire, serait de faire subir un examen préalable, sur la manière de voir les couleurs, aux individus qui se destinent à celte carrière, pour en éloigner les chromatopseudopses. 2° Un second moyen serait de proscrire l'usage du vert et du rouge comme signaux, puisque ces deux couleurs sont justement les plus faciles à confondre et les plus difficiles à être aperçues de loin. On les remplacerait alors par le jaune et le bleu, qui n'ont pas les mêmes inconvénients. «

En général, on ne croit pas à une très-grande fréquence de cette anomalie chromatique, surtout en France; mais je suis convaincu que si l'on soumettait à cet examen tous les individus engagés dans l'administration des chemins de fer, ainsi que dans la marine, où les signaux jouent aussi un grand rôle, on trouverait leur nombre relativement beaucoup plus considérable que Ton ne pense.

Kelland a reconnu qu'un cinquantième des personnes ne peuvent distinguer le rouge et le vert. Les résultats statistiques de Prévost sont beaucoup plus graves, puisqu'il estime que,

(1) Noël, Courrier des scienceSy 31 juillet 1864.

lo8 CHROMATOSCOPIE RÉTINIENNE»

sur vingt personnes rassemblées au hasard, il y en a au moins une atteinte de cécité des couleurs (i). Wilson a examiné ii5i personnes à Edimbourg, et voici les résultats auxquels

11 est arrivé :

Les personnes confondant le rouge avec le vert, 1 sur 55 le brun. — le vert^ 1 — 60 — le bleu — le vert, 1 — - 46

Dalton estimait le nombre de dyschromatopsiques de 8 à

12 pour 100.

Un fait non moins important dans cette anomalie, c'est qu'elle se rencontre beaucoup plus souvent chez les femmes, et se perpétue même dans les mêmes familles ^ comme dit M. Mackenzie(2).

Toutes ces considérations statistiques, ainsi que Fétiologie qui a été développée par les auteurs, nous semblent aujourd'hui peu concluantes et demandent à être complètement reprises, parce que les observateurs n'ont pas pris en considération rétat pathologique des yeux et surtout des membranes profondes de l'œil,. Et l'on verra, dans les chapitres suivants, combien est fréquente la cécité partielle ou totale des couleurs dans les différentes affections de la rétine et du nerf optique.

Cette anomalie des fonctions visuelles de l'œil ne peut s'accomplir sans qu'il y ait un arrêt de développement dans les éléments rétiniens qui concourent à la perception de différentes couleurs. !i y a évidemnient un organe de moins ou plutôt un arrêt dans le développement de cet organe chromatique.

(1) Prevostj Mémoires de la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève, 1849, t. Xn, p. 196.

(2) Mackenzie, Traité des maladies des yeux, t. Il, p. 678.

La théorie que nous avons développée plus haut sur la fonction chromatique de la rétine nous paraît le mieux répondre à toutes ces questions. C'est dans les cônes que se produit la classification et la localisation des différentes couleurs, puisque les rayons colorés, en frappant une de ses surfaces, ne peuj vent arriver à la base qu'après avoir subi une déviation plus I ou moins grande. Or, les études faites par les auteurs modernes, sur la nature des rayons colorés et leurs degrés de réfrangibilité, nous ont appris que chaque couleur a son degré de réfrangibilité et que cette réfrangibilité est constamment la même pour le même milieu réfringent. Dans les cônes de la rétine, nous avons démontré que les rayons rouges sont déviés le moins; par conséquent, ils se trouvent concentrés près de l'axe du cône en a, tandis que les rayons violets arrivent vers le cercle le plus externe de la base, en^(fig. 22).

On peut maintenant admettre que la base des cônes présente un arrêt de développement; que le canal central, qui se trouve situé dans l'axe, et où passe le filet nerveux, que ce canal, dis-je, est plus large, et qu'il est même élargi à la base et que ses parois sont plus épaisses et empiètent sur la surface spectrale. Les rayons rouges arrivent donc sur l'endroit qui leur est destiné par la réfraction, mais ils trouvent là une partie insensible et ne donnent par conséquent aucune impression au cerveau. La même chose peut avoir lieu pour les rayons violets. L'enveloppe des cônes peut être épaissie à la base ou bien les cônes peuvent être échancrés à l'endroit correspondant à la couletu^ violette, et il n'y aura nécessairement aucune impression.

Parmi les cas de cécité congénitale des couleurs, on trouve

140 CHROMATOSCOPÎE RÉTINIENNE.

le plus grand nombre de ceux qui confondent le rouge avec le vert, et, nous savons par les études des lois physiques des couleurs, que le vert est le complémentaire du rouge.

La même chose a lieu pour les autres couleurs, et sous ce rapport Topinion de M . Gueneau de Mussy est tout à fait exacte, lorsqu'il déclare que : 1° en général, les personnes affectées de vice d'organisation confondent entre elles les couleurs qui sont complémentaires lune de l'autre-, aussi, l'erreur qui se répète le plus souvent est la confusion du vert et du rouge, du jaune et du bleu; 2° presque constamment, de deux couleurs réciproquement complémentaires, la plus réfrangible produit la sensation de celle qui l'est moins (1).

Pourquoi le complément se fait-il entre les deux couleurs éloignées dans le spectre et non entre celles qui se suivent, il ne nous est point permis aujourd'hui de le résoudre d'une manière satisfaisante. Mais nous pouvons, jusqu'à un certain point, comprendre que si les deux couleurs concourent à former par leur mélange l'impression blanche, et que l'une d'elles manque, l'autre deviendra apparente et se laissera impressionner par chacune des deux lumières colorées, et notamment par celle qui est conservée, et la complémentaire, c'est-à-dire par la couleur dont l'organe direct de l'impression est absent.

Les deux couleurs éloignées dans le spectre possèdent des qualités de similitude qui leur permettent de se compléter et même de se confondre, parce que étant ordinairement séparées parles autres couleurs, la confusion ne pourrait avoir lieu dans les cas ordinaires. Tout au contraire, si les deux couleurs

(1) Noël Gueneau de Mussy, loc, cit., p. 29.

1 voisines, en se mélangeant, pouvaient produire du blanc, il en résulterait nécessairement et à chaque instant des effets [ faux, des confusions continuelles des couleurs réelles, et notre j rétine serait incapable de prononcer un jugement exact sur les j couleurs principales et ses nombreuses nuances.

Telle est notre manière de voir sur cette question délicate de la physiologie colorée de la rétine ; elle nous semble le mieux répondre à toutes les exigences de la science, et permet mieux que toutes les hypothèses précédentes d'expliquer les différents phénomènes morbides et anormaux de la physiologie de la rétine.

§ 3.— Différentes formes de cécité congénitale des couleurs.

Il est bien rare de trouver des personnes qui n'aient aucune notion des couleurs, pourtant si l'on se reporte aux travaux spéciaux publiés à ce sujet, on trouvera des faits incontestables de l'existence de cette anomalie.

Ces faits sont rares et ils peuvent constituer une forme de dyschromatopsie à part. M. Szokalski a fait de ces faits une première classe à' achromatopseudopsie . Cet auteur s'est occupé dans son remarquable travail sur les couleurs (1) des différentes variétés d'achromatopseudopsies, comme il les appelle, et il les range toutes dans les cinq classes suivantes : 1'" classe qui comprend tous les individus qui n'ont aucune notion des couleurs, et ne voient les objets qui les entourent qu'en blanc ou en noir; 2^ classe se rapportant à tous ceux qui ne distinguent que le jaune, le blanc et le noir; dans la 3' classe sont compris ceux qui ne pejuvent distinguer le bleu du rouge;

(1) Szokalski, loc. cit , p. 59.

1^*2 CHROMATOSCOPÎE RÉTINIENNE, 1

la 4' classe embrasse tous ceux qui confondent le rouge avec le vert, et auquel groupe appartenait le célèbre physicien anglais, Dalton, dont le nom a servi plus tard pour appeler cetle altération du mot daltonisme. Enfin, à la 5' classe, M. Szokalski rapporte les personnes qui distinguent les couleurs primitives mais ne peuvent reconnaître des combinaisons différentes de ces couleurs ainsi que leurs nuances.

Cette division a été faite avec beaucoup de soins, et les études qui se rattachent à chacune de ses classes sont faites très-scrupuleusement. Mais nous dirons avec M. Desmarres père (1), qu'au point de vue pratique ces divisions nous semblent un peu multipliées, et ne reposent sur aucune base importante.

La division la plus naturelle devrait, ce nous semble, s'appuyer sur l'absence complète de sens chromatique, la cécité pour une ou plusieurs couleurs principales, et sur l'impossibilité de distinguer les nuances et les tons des couleurs.

En partant de ce principe, nous divisons les dyschromatopsies congénitales eo trois groupes :

Le premier groupe contient ceux qui ne reconnaissent point de couleurs. Dans le deuxième groupe nous rangerons îous ceux qui ne distinguent pas une des couleurs principales, elle troisième groupe se l'apporte à tous ceux qui ne peuvent distinguer des teintes et des nuances secondaires ainsi que des tons.

Selon l'hypothèse de Th. Young et que M. Helmholtz défend avec son talent remarquable, la couleur invisible est

(1) ÎJesmarres, Traité des maladies des yeux, 1858, p. 695.

toiijo'jrs une des couleurs fondamentales. Or, il serait difficile dans ces cas d'expliquer le S"" groupe de dyschromatopsie dans laquelle les malades ne sont insensibles que pour des nuances et des tons secondaires, tandis qu'ils perçoivent les couleurs principales. Il y a là évidemment une confirmation j de notre manière de voir, sur la physiologie des fonctions I chromatiques de l'œil.

A. Premier groupe des cécités congénitales des couleurs.

Pour le premier groupe de cécité des couleurs congénitales on ne connaît jusqu'à présent que des faits très rares.

Ainsi, on connaît l'histoire d'un nommé Harris, cordonnier à Mary-Port, qui ne distinguait que le noir et le blanc, M. Huddart {\), lui ayant demandé si tout ce qu'on appelait couleurs, n'était autre chose que des nuances de clair et de noir, ou bien s'il croyait qu'il y eût encore quelque autre différence, Harris lui répondit, en hésitant, qu'il croyait remarquer encore quelque autre chose, mais dont il ne pouvait se rendi^e aucun compte. Un autre fait de même nature a été rapporté par Rosier (2), et il s'agissait cette fois d'un nommé Colîardeau qui s'occupait de la peinture, mais il connaissait si mal les couleurs, qu'il ne manquait pas, comme dit Rosier, de défigurer son ouvrage lorsqu'il voulait les employer. Un troisième fait non moins intéressant se trouve rapporté par d'Hombres-Firmas (3).

(1) Huddart, Philosoph. Transac, vol. LXVII, p. 260, 1777.

(2) Rosier^ Observations sur la physiq. et l'histoire natur., voL XIII, p. 87,

(3) D'Hombres-Firmas, Comptes rendus de V Académie des sciences, 1849, 2^^ partie.

ilid CHROMATOSCOPIE RÉTINIENNE.

Il est moins connu, c'est pourquoi nous croyons utile de le reproduire ici.

Observation III.— 'De..:, d'Anduze, d'un tempérament sec, bilieux, mélancolique, menant une vie très-active, parvint à un âge assez avancé sans que la plupart de ses concitoyens eussent rien remarqué d'extraordinaire dans sa vision. Ceux qui le fréquentaient plus habituellement, et quelques-uns de ses condisciples savaient, ainsi que sa femme, sa fille et son gendre, qu'il ne connaissait pas les couleurs, qu'elles lui paraissaient toutes des nuances plus ou moins grises entre le noir et le blanc; mais on lui aurait fait de la peine, si l'on avait eu Tair de s'apercevoir du défaut de sa vue.

M. De..., étant venu demander un habillement à un marchand tailleur d'Alais, vit sur l'étalage une belle pièce d'Elbeuf mauve, et la choisit sans vouloir convenir qu'il eût changé d'idée lorsqu'on lui dépha le drap.

Il avait dans sa chambre de travail des gravures coloriées et des gravures ordinaires : leur principale différence à ses yeux, était que les unes étaient un peu plus claires que les autres.

Il savait, par tradition, que les feuilles des végétaux et des herbes étaient vertes, que le ciel était bleu, le sang rouge; mais il n'aurait pas appelé vert, bleus et rouges, des fleurs, des étoffes, des papiers de ces couleurs.

Il avait la prétention d'être connaisseur en peinture ; il discutait devant un tableau, sur la composition, le dessin, le clair-obscur ; quant au coloris, il évitait adroitement de se compromettre auprès des amateurs qui étaient avec lui.

Cet homme, comme dit M. d'Hombres-Firmas, peignait passablement, et il avait peint dans sa chambre des panneaux

sur lesquels les terrains, les arbres, les maisons et les personnages étaient faits en bleu (1).

Il n'y a donc jusqu'à présent que trois faits bien connus de la cécité complète des couleurs. La rareté aussi exceptionnelle de cette anomalie pouvait même faire douter de l'existence possible d'une absence complète chez ces individus de toute notion des couleurs, et M. Szokalski, en parlant de l'observation rapportée par Rosier (2) d'un nommé Collardeau, déclare qu'il lui est impossible d'admettre que cet individu méconnaissait complètement les couleurs , puisque , selon Rosier, il ne confondait que les trois couleurs primitives, le dieu, le jaune et iQwuge^ et qu'il se servait constammentdes couleurs dans la peinture de ses tableaux (3).

En présence des faits rares de la cécité complète des couleurs, il m'a semblé très-important de rapporler l'observation suivante, que j'ai recueillie sur une personne de ma connaissance, et qui n'a pas la moindre notion des couleurs.

Voici l'histoire de ce malade intéressant :

Observation IV. — M. E , âgé de quarante-six ans,

homme de lettres très-distingué, vint me consulter il y a déjà trois ou quatre ans pour ses yeux qui étaient très-faibles. Il était myope et avait besoin des lunettes que je lui choisis à cette époque. Sa vue n'a pas baissé depuis. Le 24 février 1868, il m'a déclaré dans une conversation qu'il ne connaissait point les couleurs depuis son enfance, et que tous les objets lui paraissent noirs, gris ou blancs ; les tableaux peints à l'huile lui

(1) D'Hombres-Firmas, Comptes rendus de l'Académie des sciencesj 18/i9, 2° partie.

(2) Rosier, Observatmis sur la physique et VhiAnlre naturelle, 1779, vol. XIII, p. 87.

(3) Szokalski, Essai sur les sensations des couleurs, etc., p. G2.

GALEZOWSKl. 10

146 CHROMATOSCOPiE RÉTINIENNE.

font l'effet d'une gravure ou d'une photographie. Les gazons vôrts des prairies, les feuilles d'arbres et les forêts ne sont pour lui que des feuilles grises ou noires. Une rose est grisâtre, et il ne connaît les couleurs des différents objetsque par l'habitude d'avoir étudié et entendu dire. En l'examinant alorsen présence de mon oncle, le docteur SéverinGalezowski, ancien professeur de chirurgie à l'Université de Vilna, j'ai pu constater que le malade avait le nystagmus ; sa vue était bonne, il pouvait lire les caractères tins de l'imprimé. En lui présentant les différentes couleurs de mon échelle chromatique, les plus vives teintes comme les plus faibles, nous avons pu nous convaincre qu'il n'en reconnaissait aucune. Le rouge cramoisi est noir; l'orangé paraît grisâtre et plus foncé que le bleu; le vert, le bleu, le violet, etc., toutes ces couleurs ne diffèrent entre elles que parce qu'elles lui paraissent plus ou moins sombres. L'ophthalmoscope n'a dévoilé aucune altération dans la réline ni dans le nerf optique.

Personne de ses parents n'a jamais accusé rien de semblable dans la vue, et le malade se croit être le seul dans sa famille atteint de cette infirmité.

Ce fait est un des plus remarquables de tous ceux qui on t été observés jusqu'à présent sur la cécité complète des couleurs^ et aucun doute n'est plus permis à son égard.

On voit d'après cette énumération que les éléments colorés de la rétine manquent rarement complètement, mais si de pareils faits se présentaient de nouveau à l'investigation des praticiens, il serait intéressant de rechercher l'état dans lequel se trouveraient les cônes delà rétine. Selon notre hypothèse, ces éléments devraient être ou incomplètement déve-loppés, ou peut-être même ils seraient complètement absent,

et les fonctions visuelles se passeraient toutes dans les bâtonnets.

B. Deuxième groupe de cécités congénitales des couleurs.

Le deuxième groupe doit comprendre tous les cas de dyschromatopsie, dans lesquels il y a l'absence de la perception d'une ou de plusieurs couleurs principales du spectre. Les individus chez lesquels cette anomalie atteint le plus fort degré, ne distinguent habituellement que le jaune ou le bleu; toutes les autres couleurs principales et notamment le rouge, l'orangé, le vert et le violet sont confondus par eux avec le jaune ou le bleu, selon l'intensité plus ou moins grande de couleur et un éclairage plus ou moins vif. Les nuances plus faibles au contraire de toutes ces couleurs sont confondues avec le blanc ou le gris. Ainsi, le rose et le jaune pâle leur paraissent blancs, le vert clair, le violet et le brun clair sont pris pour du gris. M. Sous (1), en faisant la statistique des daltoniens a remarqué que le plus souvent on constatait chez eux l'absence delà perception du rouge; ensuite vient le vert qui est confondu avec le bleu, puis s'éteignent successivement It^ violet, l'orangé, le bleu et en dernier lieu le jaune.

Il est très-rare de trouver des personnes qui ne distinguent de naissance qu'une seule couleur jaune du spectre. Pourtant les auteurs en ont signalé l'existence, et Ruete (2) a nommé akyanoplepsie (non-vision du bleu), l'état dans lequel les malades ne distinguent que le blanc, le noir et le jaune. Pour ces gens, cependant, tout n'est pas jaune, dit M. Goubert (3); les

(1) Sous, Dm daifomsme, thèse de 1865.

(2) Ruete, Traité d'ophthalmologie, etc.

(3) Goubert, De la chromatopsie ou cécité des couleurs, thèse de Paris, 1866, p. 51.

î/|8 , , CHUOMATOSCOPIE RÉTINIENNE.

autres couleurs se rangent entre le jaune, le blanc, le noir et leurs mélanges. Elles paraissent en général des gris plus ou moins foncés. 11 y a même des cas dans lesquels lexamen de la force chromatique de l'œil devient difficile et les conclusions que l'on fait sur les assertions simples des malades induisent facilement en erreur.

Celte difficulté tient d'abord à ce que beaucoup d'individus ne connaissent pas bien les dénominations des couleurs. D'autres personnes, sans distinguer les couleurs ou les nuances des couleurs, se sont tellement exercées à retenir dans leur esprit la couleur propre à tel ou tel autre objet cité, qu'ils répondent sans se tromper quoique avec hésitation et après avoir réfléchi aux questions qu'on leur adresse à ce sujet. De là les erreurs dans les observations. Il peut aussi arriver que les dénominations qu'ils donnent aux couleurs soient exactes, mais y a4-il chez eux une perception normale des teinles et des nuances, personne ne saurait l'affirmer et le prouver.

Il est une autre variété de dyschromatopsie appartenant à cette variété qui se rencontre beaucoup plus souvent : c'est la perceptivité de deux couleurs principales : du jaune et du hleu^ tandis que les autres couleurs sont confondues avec ces deux ou bien elles sont prises pour des couleurs mélangées.

Dans cette forme d'anomalie chromatique, 'nous pouvons ranger les deux observations remarquables de Dalton et de Sommer. Les deux célèbres auteurs, l'un anglais et l'autre allemand, ont été eux-mêmes atteints de cette infirmité, et les phénomènes qu'ils éprouvaient sont décrits avec beaucoup de clarté et de précision.

ANOMALIE DANS LA PERCEPTION DES COULEURS. IftO

Voici rhistoire du défaut dont Sommer lui-même était atteint et d'après sa propre narration (1).

Observation V. — « Ma vue, excellente dans la jeunesse, s'est beaucoup affaiblie ; cependant je vois encore très-bien de près et de loin. Les mouches volantes qui me passent devant les yeux depuis une dizaine d'années m'alarmèrent au commencement parce que je prenais ce phénomène comme un prodrome d'amaurose, mais son état stationnaire me tranquillisa bientôt.

Mais ces phénomènes n avaient pas de rapports avec l'imperfection de ma vue relative d la distinction des couleurs, qui me venait de naissance, et je me rappelle une foule d'aventures comiques auxquelles elle donna lieu dans mon enfance.

» Je distingue toujours au soleil le jaune du bleu, le bleu clair du vert, le rouge foncé du noir; je reconnais très-bien ce dernier des couleurs claires, mais je le confonds souvent avec le vert et le bleu foncés. Le jaune, le noir^ le bleu jpTononcéy voilà i^our moi les couleurs fondamentales,

» Si je tiens à côté l'un de l'autre une feuille d'arbre et un bâton de cire d'Espagne, je reconnais très-bien la différence d'intensité des deux couleurs, mais je ne pourrais affirmer que Tun de ces objets soit vert et l'autre rouge. Le hleu peu prononcé et le rouge peu intense ont pour moi une grande ressemblance.

»En général, je confonds le hleu avec le rouge, le vert avec le brun, X orangé avec le brunûûv et une foule d'autres couleurs composées. Je ne connais que de nom le cramoisi, le pourpre, le Ulas^ X^ yonceau, etc.

(1) Sommer, Journal de Graefe et de Walther, t. V, p. 20.

150 CHROMATOSCOPIE RÉTINIENNE.

» Il y a dans le monde une foule d'objets qui ont chacun une couleur particulière, ce qui m'empêche de faire autant de bévues qu'on pourrait bien le présumer. Ainsi je nomme trèsbien l'habit vert d'un chasseur; je ne me trompe pas ordinairement quand je parle des tuiles, delà viande, qui sont rouges, et du ciel qui est bleu ; mais si le moindre changement de couleur vient à s'opérer dans ces objets, mon jugement alors est promptement et nécessairement en défaut.

» La lumière artificielle bouleverse pour moi toutes les nuances et je n'ose alors indiquer précisément des couleurs que je reconnais très-bien au soleil, parce que je ne manque pas de me tromper.

» L'arc-en-ciel me semble composé de bleu et de jaune, je sens bien cependant qu'il y a plus de deux nuances, mais je ne pourrais pas les distinguer ni même en saisir la différence. »

L'observation suivante nous donnera une idée exacte de la perversion de la sensibilité chromatique des yeux du célèbre chimiste anglais Dalton, dont le nom a servi à la dénomination de ce genre de défaut par le terme de daltonisme. Voici quelques détails de cette observation, rapportés par lui-même (I).

Observation VL — « Quand je fis mon cours d'étude sur les sciences, l'optique fixa particulièrement mon attention, et la théorie de la lumière et des couleurs m'était familière avant que j'eusse découvert le défaut de ma vision, défaut que j'ai toujours attribué à la confusion qui règne dans la terminologie des couleurs.

» Dans le courant de Tannée 1790, je m'occupais de bota-

(1) Dalton, Memoirs of the lUerary Society of Manchester , vol, V, p. 25.

nique, et cette étude dirigea particulièrement mon esprit vers les couleurs. Si une couleur était Manche, jaune ou verte, je l'appelais sans hésiter par son propre nom ; tandis que je ne faisais presque pas de différence entre le bleu pourpre^ le violet et le cramoisi,

» Cependant la particularité de ma vision ne me fut bien connue que dans l'automne de 1792. Un jour, j'examinais une fleur de Géranium zonale à la lumière d'une bougie. Cette fleur qui, au jour, me paraît hleue et qui en réalité est violette^ me parut d'une couleur /w^^, tout à fait opposée au hleu. Je demandai si ce changement des couleurs devenait apparent pour tout le monde, et jugez de mon étonnement lorsque j'ai appris que personne, excepté mon frère, ne voyait comme moi. »

Cette observation avait appris à Dalton que sa vision différait de celle de tout le monde, et c'est depuis ce temps qu'il a commencé à étudier sérieusement l'état de sa vue. D'abord il a examiné le spectre solaire et s'est bientôt convaincu qu'au lieu de sept couleurs du spectre, il n'en voyait que trois : le jaune^ \%bleu et le pourpre,

« Mon jaune, dit Dalton, contient le rouge, V orangé, le jaune et le vert de tout le monde ; mon bleu se confond tellement avec le pourpre que je ne reconnais là presque qu'une seule et même couleur. La partie du spectre qu'on appelle rouge me semble à peine quelque chose de plus qu'une ombre ou qu'une absence de lumière. Le jaune, \ orangé et le vert sont pour moi la même couleur avec différents degrés d'intensité. Le -point du spectre où le z;^r/ touche au bleu m'offre un contraste extrêmement frappant et une différence des plus tranchées. Au jour, le cramoisi ressemble, selon moi, au

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bleu auquel on a mêlé un peu de brun foncé. Une taclie d'encre ordinaire sur du papier blanc est pour moi de la même couleur que la figure d'une personne florissante de santé. Le sang ressemble au vert foncé des bouteilles. A la lumière d'une bougie le rouge et l'écarlate deviennent plus brillants et plus vifs.

» Le vert au jour me semble peu différent du rouge. L'orangé et le vert clair se ressemblent aussi beaucoup; le vert, le plus agréable pour moi, c'est le vert très-saturé, et je le distingue d'autant mieux qu'il lire davantage sur le jaune.

» Quant i\u jaune et à l'orangé, ma vision est absolument la même que celle de tout le monde. »

On remarque dans l'observation de Dalton, qu'à part le ^aune et Yorangé, qu'il distinguait comme tout le monde, il avait aussi une notion du bleu, mais cette couleur ressemblait au pourpre. Le rouge ressemblait au vert, et le cramoisi au ' bleu pâle, mais à la lumière d'une bougie, ces deux couleurs devenaient excessivement vives et éclatantes.

Herschel (1) rapporte le fait non moins intéressant observé par lui sur la personne de Troughton. Ce dernier ne pouvait distinguer que les teintes du bleu et du jaune : ainsi, tous les rayons colorés plus réfrangibles produisaient constamment la sensation du bleu, et ceux qui étaient les moins réfrangibles faisaient voir au malade la couleur jaune.

En général, les défauts de cette nature et les anomalies chromatiques se rapportant à ce groupe ne sont pas très-fréquents, et on les observe le plus souvent sur plusieurs mem-

(1) Herschel, Encyclopœdia melropolilana, p. 435. Article Light.

brcs de la même famille, comme cela est justement arrivé pour la famille de Dalton.

Il arrive bien plus souvent de rencontrer des personnes, dont le défaut de la perception chromatique se borne ù une seule couleur et à des nuances secondaires de couleurs, ce que nous rapportons au groupe suivant.

Le troisième groupe comprend une forme de dyschromatopsie qui, quoique moins développée et moins grave, n'en constitue pas moins une anomalie des plus désagréables et gênante pour ceux qui en sont atteints. Nous voulons parler ici des individus qui connaissent les couleurs principales du spectre, mais qui n'ont aucune notion des couleurs composées et surtout de leurs différentes teintes et nuances.

Les observations rapportées par Sommer, Szokalski et celles que nous avons observées et décrivons plus loin, indiquent suffisamment combien cette forme est caractéristique et ne ressemble en rien aux autres formes.

Ces individus reconnaissent facilement toutes les couleurs principales, surtout lorsqu'elles sont bien accentuées, telles que rouge écarlate, orangé, jaune gomme-gutte, bleu d'outremer, etc. Mais aussitôt qu'on montre à ces individus les nuances plus pâles, et que la couleur occupe un petit espace tel qu'une petite bande, une strie ou un point, la confusion devient imminente. Alors, il leur est tout à fait impossible de distinguer s'il s'agit du rose ou d'autres nuances moins foncées du rouge; les nuances faibles du violet, du bleu ou du vert sont confondues avec le gris, le brun, le bleu, etc., les

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unes sont substituées aux autres sans que le malade s'en aperçoive.

La loi du contraste des couleurs n'existe pas non plus pour ces individus, leur jugement ne pouvant s'exercer que sur un trop petit nombre d'éléments chromatiques.

En voyant de pareilles anomalies, on ne saurait dire, toujours, que le manque dégoût dépend exclusivement delà fausseté du jugement ; il faut y ajouter, dit Goubert, la perception imparfaite. Pour comprendre en effet et admirer le heau^ il faut non-seulement de la justesse d'esprit, mais aussi un appareil chromatique parfait dans l'œil, qui puisse saisir et accorder les différents tons et rendre possible la combinaison des couleurs composées et l'harmonie des tons. Tel individu sera artiste de cœur, mais son sens visuel ne lui permettra de réaliser ni de comprendre le beau de la nature et de l'art de la même manière que nous le comprenons, parce que son organe percepteur est en défaut.

Le docteur Potton (1) a remarqué que parmi les jeunes gens qui sont occupés dans la soierie ou dans la teinture à Lyon, il y en a beaucoup qui ne savent pas associer les diverses nuances, et commettent continuellement des erreurs.

On trouve le même défaut chez les modistes, les fleuristes, les couturières, de même que parmi les dames du monde qui se distinguent particulièrement par leur manque de goût que l'on reconnaît souvent dans leur mise et le choix des robes, des rubans et de toutes les autres ornementations.

Très-souvent, la cause de ce qu'on appelle le goût bizarre et le goût excentrique réside dans l'imperfection du sens

(1) Potton, Xnn, d'ophthalm., t. II.

chromatique, que l'on aurait souvent la plus grande peine à constater. Les individus atteints de cette infirmité cherchent à la corriger par l'exercice et l'étude comparative des couleurs et des objets, et ne répondent que d'une manière évasive et approximative à nos questions.

. Mais l'imperfection pour les nuances des couleurs peut varier à l'infini, et tandis que les uns ne pourront distinguer les nuances très-accusées comme le rose, l'orangé pâle et le vert clair, d'autres au contraire, seront capables de distinguer trois, quatre ou six tons, mais pas au delà.

M. Chevreul a établi mille quatre cent quarante tons différents, dont plusieurs seront certainement méconnus par les individus le mieux doués de la faculté visuelle. L'erreur sera encore plus facile à la lumière artificielle qu'au grand jour.

Mais entre ce nombre des tons établis par Chevreul et celui de dix-huit mille nuances qu'on aurait compté dans les peintures du Vatican, il y a une différence considérable, et certainement on ne trouverait pas beaucoup d'yeux qui soient capables de saisir toutes ces innombrables variétés. Tout dépend ici du degré de développement de la sensibilité rétinienne, qui peut être en partie augmentée et perfectionnée par l'exercice, ainsi que des subdivisions chromatiques à la base de chaque cône qui sont seules capables de sentir les couleurs ainsi que leurs innombrables nuances.

Mais on comprend très-bien que ces degrés très-faibles d'imperfection de l'organe visuel ne peuvent être pris toujours pour une anomalie, et dans un bon nombre de cas, on serait plutôt porté à admettre'que l'excessive sensibilité chromatique d'un œil constitue un état particulier qui fait exception à l'état normal, propre à la majorité des individus. C'est pourquoi on est

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souvent tres-embarrassé de faire la distinclion entre une ano- i malie chromatique et une simple bizarrerie du goût ou un manque d'instruction suffisante.

Voici une observation que nous avons recueillie dans notre : clinique.

Observation VII. — M. P..., âgé de vingt-sept ans, employé dans une administration de Paris, vint me consulter le 29 octobre 1867 pour ses yeux, dont il voit trouble depuis ; son enfance, malgré toutes les lunettes dont il s'est jamais servi. Cette difficulté pour se procurer des lunettes convenables provenait de ce que ses yeux présentaient une anomalie de réfraction complexe : astigmatisme hypermétropique, et en lui choisissant les verres convexes avec une surface sphérique, n'' 18, et une autre surface n° 12 cylindrique verticale pour l'œil droit et n° 20 cylindrique vertical pour l'œil gauche, je suis parvenu à lui rétablir Tacuité de la vision au point qu'il peut aujourd'hui lire les caractères n* 1 de l'imprimé.

Mais il n'a pas été difficile de reconnaître que le malade avait aussi une anomalie dans la faculté chromatique de ses yeux. Il distingue bien les couleurs principales, très-bien lorsqu'elles sont très-saturées, mais il confond complètement certaines nuances, surtout celles de certaines couleurs. Il distingue très-bien le bleu, le jaune et le rouge carmin; les couleurs suivantes au contraire sont facilement confondues : le vert avec le rouge; ainsi sa femme me dit qu'ayant à choisir | entre deux étoffes pour sa robe, il n'a pas pu trouver la différence entre l'étoffe rouge et la verte. Il n'y a que la masse de la couleur verte, les feuilles des arbres, qu'il distingue comme telle, mais le vert un peu plus foncé lui paraît rouge et un

peu plus pâle lui paraît jaune. 11 n'a aucune notion de l'orangé qui lui semble jaune, le vermillon est vert; l'outremer est violet; le rose est gris, le jaune pâle est blanc. Toutes les nuances du violet il les reconnaît avec la plus grande facilité et beaucoup plus facilement que celles du rouge et du jaune.

Ces mêmes malades doivent être soumis non-seulement à Texamen au moyen de l'échelle chromatique, mais il faut les faire regarder à travers des verres diversement colorés.

Follin (1) a remarqué que ces malades, en fixant les papiers de différentes couleurs à travers des verres colorés, voient ces papiers très-difteremment colorés. Ainsi, en examinant à travers un verre rouge un papier d'un beau rouge et un papier vert, qu'il lient â l'œil nu pour semblables, le papier rouge, comme dit M. Follin, lui semble alors trèsclair et l'autre tout â fait sombre. Si, au contraire, il regarde à travers un verre vert, c'est le papier rouge qui paraît plus sombre et le papier vert plus clair; et il en est de même pour tous les autres cas.

On voit que par ce moyen les personnes qui ne distinguent pas certaines couleurs peuvent jusqu'à une certaine mesure saisir des différences de nuances et des tons qui Jeur échappent â l'œil nu. Il nous semble que ces malades pourraient de cette façon exercer leurs yeux à voir souvent les couleurs qu'ils ne connaissent pas, afin de pouvoir peu à peu perfectionner ce sens et éviter des erreurs par trop grossières.

(1) Follin, Leçons sur l'exploration de l'œil. Paris, 1863^ p. 179.

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