‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 107 sur 132 · DES SUBSTANTIFS ESTROPIÉS · texte numérisé non relu

DES SUBSTANTIFS ESTROPIÉS

Un grand nombre de substantifs prennent en passant par la bouche du paysan une forme toute différente du français. Les règles et les usages de la langue aux époques antérieures sont impuissants à en donner l'explication, et il faut l'attribuer, non pas seulement à l'ignorance de celui qui parle, mais encore à l'idée particulière qu'il se fait de l'harmonie du langage. Quand le paysan dit un levier pour un évier, un lliouis de cave pour un huis de cave, un nhaim pour un haim, nous trouvons en français des précédents analogues dans lierre pour l'ierre, lendemain pour lendemain, un nombril pour un omhril, mais quelle raison, sinon celle que j'ai donnée tout-à-1'heure, pourrait expliquer la transformation de cassonade en castonnade, /il d'archal en fil d'arêchal, babines en babouines, bouilloire en bouillotte? Je comprends par des exemples semblables que je retrouve dans l'ancienne langue que frangipane devienne franchipale; cérébral, célébrai ; et augola, angora; mais

(1) « C'est une remarque que j'ai faite et que je donne pour véritable. » (N«1Ia« ohs. p. 6.)

(2) Cf. Boileau, Lett. à Brossette, 9 avril 1702: « Excusez motpataraffrs. ■>

qui m'expliquera généràrium pour géranium, cacaphonie pour cacophonie, colaphane pour colophane, pal fermier pour palfrenier, un clincailler pour un quincaillier, etc.? Les mots tirés des langues étrangères éprouvent surtout d'étranges métamorphoses ; qui reconnaîtrait laudanum dans Veau d'ânon? Ne nous en étonnons point quand nous entendons tous les jours dire autour de nous un aréoslat pour un aérostat, un fluccia, pour un fuchsia, etc., et souvenons-nous bien que le paysan qui ne connaît ni l'étymologie ni l'orthographe n'obéit en parlant qu'à ces deux seules règles, la tradition ou le sentiment de l'harmonie.

Pu reste, parmi les mots estropiés par nos paysans, je ne voudrais pas jurer que quelques-uns du moins n'aient pas été usités dans l'ancienne langue. D'un côté, je n'ai pu tout lire , et de l'autre il peut se faire qu'aucun des auteurs qui nous restent du moyen âge et des siècles suivants n'ait employé des mots qui cependant avaient cours au moment où ils écrivaient. Nous ne trouvons dans les auteurs grecs anciens le mot >Igoç que comme nom propre , et cependant il est usité aujourd'hui comme nom commun dans les montagnes de l'Àrcadie ('). N'est-il pas à croire qu'il y était employé autrefois avec la même signification qu'aujourd'hui, celle de lynx, de loup-cervier, ou d'un animal analogue? De même qui ne croirait en entendant un paysan blaisois dire : « On gnia fait un bel épitace! » (-) que ce mot est un mot estropié, transformé, et qui n'a jamais existé dans la langue? Et en effet cette opinion serait vraisemblable, si nous ne lisions pas dans le roman du Renart :

(1) Je n'ai jamais roncontré frailté pour fragilité dans nos anciens auteurs. Il est cependant formé de fragilitatem aussi régulièrement que beauté, bonté, farté, santé de bellitatem, etc., et nous avons fraile, frêle de fragilis. Il a dû exister dans le dial. normand; sans quoi, où l'Anglais l'aurait-il emprunté?

Frailty, thy name is woinan.

(Shaksp. Hamlet.)

(2) Epitace prend parfois dans la bouche du peuple un sens plus général, et signifie espèce d'inscription, par ex. une enseigne.

Ainz ont écrit uneespitace Desoz cel arbre en une place :

Ci gist Copée, suer Pin tain.

(Vers 10121.)

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