‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 109 sur 132 · CINQUIÈME PARTIE. TiW · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE. TiW

nous ne limitons point l'usage du temps passé. » Et voilà comment il se fait, qu'adoptant l'interprétation d'Henri Estienne, certains grammairiens ont appelé notre passé défini prêter// indéfini, indéterminé, il (i mi té.

Et ce qui démontre à mes yeux d'une manière péremptoire que c'est dans H. Estienne que le P. Chifïlet est allé chercher sa théorie du participe passé, ce sont les lignes suivantes qu'il a copiées en les abrégeant : « De cent estrangers à grand peine s'en trouvera il dix qui ne heurtent, voire choppent à ceste différence de nos deux prétérits... Car d'un homme qui fust venu parler à eux depuis un quart d'heure, voire depuis une minute de temps , ils eussent dict : // veint icy, il parla à moy. Et mesmes sans qu'il soit besoing de les escouter long-temps pour en donner sentence, ils font quelquefois leur procès eux-mesmes , quand ils disent : // me veint parler aujourd'hui}. Car ce jourd'huy qu'ils ajoutent porte leur condamnation. » (Ap. Livet, p. 440.)

Robert Estienne me paraît avoir agi bien plus sagement en n'essayant pas de déterminer d'une manière aussi précise l'emploi des deux passés. Il y a, dit-il, deux sortes de prétérit parfaict; « Tune est simple, qui dénote l'action ou passion parfaicte, duquel toutes fois le temps n'est pas bien déterminé, de sorte qu'il despend de quelque autre, comme :je vei le roy lorsqu'il fut couronné ; je fei ce que tu mavois commandé, soudein que je receu tes lettres ; je leu hier les Ici ires que tu m'avois envoyées il y a huict jours. — L'autre est composée du verbe avoir et d'ung participe du temps passé , et signifie le temps du tout passé, ne requérant aucune suite qui luy soit nécessaire pour donner perfection au sens, comme ij'ay veu le Roy , j' ày faict ce que tu m'as commandé, j'ay leu tes lettres. » (Àp. Livet, p. 430.)

Ainsi, d'après H. Estienne et l'Académie, il faut l'intervalle d'une nuit pour être autorisé à employer h' passé défini. Dire : .l' étudiai ce matin « c'est une faute grave. Ou ne doit se servir de prétérit qu'en parlant d'un temps absolumenl écoulé, et dont il ne

reste plus rien. » (B. Jullien, p. 40.) Est-ce bien là une raison logique, et si c'est à trois heures du soir que je dis : J'étudiai ce matin, n'est-il pas évident que l'expression adverbiale à l'aide de laquelle je modifie le verbe , indique par rapport à l'action un temps absolument écoulé et dont il ne reste plus rien? A plus forte raison, si je dis : « J'écrivis cette nuit » au beau milieu de la journée, en plein midi? Qu'y a-t-il en effet de plus tranché, de mieux déterminé que la nuit et le jour? Et peut-on prétendre avec Régnier-Desmarais, qu'en disant, même à 10 heures du matin : J'écrivis cette nuit, je marque un temps dans lequel je sois encore renfermé? Notre vieille langue ignorait toutes ces subtilités :

U ala ma dame saves?

Ils respondent : Ele est alée

En ses cambres tout effraée.

(R. de Mah. Burg. 1,287.

Hui main par un ajornant Chevauchai ma mule anblant, Trouvai gentil pastorele et avenant.

(Th. Fr. au moy. âge, Burg. I, 315. ] Hui main je ehevauchoie Les Toriere d'un bois ; Trouvai gentil bregiere Tant bêle ne vit roys.

(Li Gieus de Rob. Buchon. p. 40G.)

Je chevauchai, je trouvai hui main, aujourd'hui matin, c'est-àdire ce matin. L'intervalle d'une nuit, comme dit l'Académie, ou d'un jour, suivant l'expression de M. Jullien, n'était donc pas nécessaire alors pour autoriser l'emploi de ce prétérit.

Le XVIe siècle , jusqu'à H. Estienne , ignora cette règle ; il ne manqua pourtant pas de grammairiens. Malherbe, le plus poète des grammairiens, et le plus grammairien des poètes, la viole en plusieurs endroits de ses lettres : « // y a environ trois ans que je vous écrivis, mande-t-il à M. de Peiresc. » Demandez à M. de

Wailly ce qu'il faut penser de ce passé défini : « II faut dire avec le passé indéfini, écrit-il dans son livre intitulé Principes généraux et particuliers de la langue franroise (Paris, 1821, p. 263) : // y a deux ans que je ne vous ai vu. Il y a quinze jours que je ne suis sorti. » Du reste Racine ne trouve pas plus grâce à ses yeux que Corneille à ceux de l'Académie: a Racine n'est pas correct, dit-il, quand il fait dire à Théramène :

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Il aurait fallu qui Va apporté, parce que l'action vient de se passer. »

J'avais cru jusqu'ici ce vers un des plus beaux de Racine. Il est

incorrect !

« Que ne fit point ce premier rayon de votre régence!» (Balzac, a la reine régente, 1643.)

La régence n'étant point passée, il eût fallu: Que n'a point fait etc.

« Il y a quinze ans de bon compte qu'elles prirent ma protection contre don Rodrigue. » (Balzac, seconde partie, lettre XV.)

Ce passé défini , comme nous venons de voir, n'est pas approuvé par Wailly dans ces sortes de constructions (').

Il n'est pas permis, d'après lui, de dire: J' étudiai cette nuit. Serons-nous donc forcés de condamner ces vers de Corneille :

Nous parûmes cinq cents . mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port... Le flux les apporta, le reflux les emporte ? (LeCid.act. lV.sc. 3.)

puisque c'est le récit d'un combat livré la nuit précédente que fait Rodrigue, comme l'indiquent clairement ces vers :

(1) Cf. Cyr. de Bergerac, à monseigneur le duc d'Arpajon : * Il y a près d'un an que je me donnay à vous. ■» (Epistre, p. 2.)

Chacun , sans faire aucun bruit,

Passe une bonne part d'une si belle nuit.

Je ne saurais, quant à moi, condamner l'emploi du passé défini dans les exemples ci-dessus. Les événements dont Ton parle sontils passés ? Le temps est-il strictement déterminé, limité, défini par un adverbe de temps ou une expression équivalente , ou la suite même des pensées ? Si l'on peut faire une réponse affirmative à ces questions, et il me semble qu'on ne peut en faire d'autre, l'emploi du passé défini est régulier, conforme à la définition même de ce temps, et c'est en vain que l'on invoquerait l'usage des grands écrivains pour y contredire , puisque c'est dans de grands écrivains, dans Balzac, dans Racine, dans Corneille que j'ai puisé mes autorités. Ceux qui ont pratiqué avec le plus de rigidité la règle qui exige entre deux l'intervalle d'une nuit, pour me servir de l'expression de l'Académie, ceux-là même n'ont pas été sans la violer quelquefois et Mme de Sévigné, qui nous a laissé tant de lettres, les unes où fleurit sans rival le passé indéfini, les autres où le passé défini règne seul, et souverainement, a néanmoins écrit cette phrase qui jure avec sa fidélité ordinaire à la doctrine de l'Académie: « Ce matin , Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs en furent scandalisés. » (A M. de Pomponne, 17 déc. 1664.) Vraiment, cela ne vaut-il pas mieux que de se laisser aller, par une fidélité trop scrupuleuse aux règles , à des phrases de cette sorte : « On a souri de l'emplâtre , qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de bruit. Sur cela, on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure dans la chambre , et en sortant plusieurs ont fait compliment à M. d'Ormesson sur sa fermeté. » (A M. de Pomponne, 27 nov. 1664.)

A l'inverse du passé défini , le passé indéfini qui se rapporte également à un temps complètement écoulé, ne s'applique point h un temps déterminé, limité, défini ; de là son nom. Ou plutôt il

ne s'y appliquait point au XVIIe siècle, excepté quand le temps dont on parlait, jour, semaine, mois, an ou siècle n'était pas complètement écoulé. Les exemples suivants, en faisant mieux comprendre ma pensée, appuieront mon explication: « Je me soutins hier d'un sonnet ou d'un madrigal, je ne vous sçaurois dire lequel des deux, qui m'a esté dit par je ne sçay qui, et je ne sçay quand. » (Le Pays, p. 324, lettr. XXV.) L'adverbe hier limitant l'idée de se souvenir, l'auteur emploie le passé défini: Je me souvins. Par je ne sçay qui et je ne sais quand exprimant des idées indéterminées, s'il en fut, l'auteur se sert du passé indéfini. De même dans cette phrase de Mmu de Sévigné, où l'idée de coula' esl déterminée par l'idée antérieure de voir, laquelle n'est elle-même déterminée par rien : « J'ai vu la mère de M. Fouquet ; elle me conta de quelle façon elle avait fait donner cette emplâtre, etc. (A M. de Pomponne, iinov. 1664. )De même aujourd'hui ne pourrai-je dire : J' étudiai hier , j' étudiai ce malin, puisque le temps est déterminé, et: J'ai beaucoup lu et beaucoup étudié, puisque le temps n'est pas défini ?

Cependant, et quoique les écrivains du XVIIe siècle n'emploienl jamais que le passé défini avec les adverbes de temps et surtout avec hier, avant-hier, ou les locutions adverbiales comme il y a trois jours, mercredi dernier, etc., les grammairiens autorisent déjà à se servir du passé indéfini , même avec ces expressions , qui le dénaturent en le modifiant. En effet tout en conservant la forme du passé indéfini , il prend dès lors le sens d'un passé défini, ce qui prouve en somme que ces temps doivent leur signification moins à leur essence môme, qu'aux mots qui les modifient, de sorte que leur emploi devient moins une question dérègles, qu'une question de goût littéraire, de tact grammatical, d'appropriation du temps aux nuances si multiples et si variées de la pensée.

Le résultat de cette liberté laissée parles grammairiens dans la pratique de ces temps et dans la suppléance du passé défini par l'indéfini, c'est que de nos jours celui-ci a presque entièrement

supplanté celui-là. L'usage ne fait plus entre eux dans le style des lettres, ni des conversations familières cette différence que l'Académie et les grammairiens essayèrent d'établir dans la première moitié du XVIIe siècle, mais à laquelle nos grands écrivains , si ce n'est peut-être Boileau, ne se plièrent jamais complètement. Je dirai plus, les deux premières personnes du pluriel: Nous aimâmes, nous reçûmes, vous finîtes, vous entretintes, ont revêtu une nuance de ridicule inconnue au grand siècle ; elles semblent attester une affectation , un purisme qui fait sourire; on se plaît à les mettre dans la bouche de M. Prudhomme, cette caricature du bourgeois contemporain. Ce n'est certes pas au temps de Molière et de Regnard que l'on se fut servi dans la comédie du passé défini, comme d'un moyen de provoquer l'hilarité des spectateurs.

— Que devint votre père? dit un personnage d'un vaudeville, que l'on jouait jadis au Palais-Royal.

— Il partit pour l'Australie.

— Et votre mère ?

— Elle le suivit.

— Et votre frère ?

— Il mourut.

— Que fit votre sœur, seule, a Paris?

— Elle convola.

Je ne donne pas ce dialogue, seul souvenir qui me soit resté d'une bouffonnerie dont le titre m'échappe, comme un modèle de plaisanterie fine et délicate. Les grammairiens d'ailleurs n'admettent pas que la grammaire qui, selon une pensée de Balzac, (') empruntée par Molière, sait régenter jusqu'aux rois, prête matière à la plaisanterie; mais je le cite comme un signe des temps,

(1) «C'est une nation redoutable à tout le monde (que les grammairiens). Elle pense que les sceptres doivent relever de ses férules, et si on veut la croire, sa juridiction s'estend jusques sur les testes couronnées , si elles veulent introduire quelque nouveau mot. » (Balzac, Livre III, lettr. XV, à M. de la Roche Hely.)

comme une preuve de la déchéance du passé défini. Rien n'est compromis, surtout en France, comme un personnage ridicule. On n'a pas encore songé et pour cause à traiter de même le passé indéfini.

Mais si le passé défini a perdu de notre temps dans le style familier le rôle qu'il partageait autrefois régulièrement avec le passé indéfini, comme l'attestent et les grammaires du XVIIe siècle et les lettres de Mme de Sévigné et de Boileau, il a singulièrement empiété sur le domaine du passé indéfini, en pénétrant dans les récits, dont l'auteur, contrairement aux règles anciennes que les grammairiens contemporains essaient, mais en vain, de maintenir, loin d'être séparé par une nuit des événements qu'il raconte, en est à peine éloigné de quelques heures.

En voici plusieurs exemples :

1° Extr. du journal le XIXe siècle, 13 juin 1873. « Le Droit raconte que la nuit dernière, vers deux heures et demie du matin, on agitait violemment la sonnette du sieur M. .., pharmacien, etc. » Je cite cette première phrase pour bien montrer que le récit a lieu le jour même de l'événement, et qu'il n'y a point entre les deux l'intervalle dune nuit. Le narrateur continue : « Il ouvrit la fenêtre. . . et demanda. . . On lui répondit. . . Le sieur M. . . s'empressa. . . Il vit entrer. . . ; ils dirent au pharmacien. . . Le pharmacien pansa la blessure, y mil un appareil et questionna. . . qui put. . . Les deux individus déclarèrent. . . : ils sortirent. . . Le sieur M. . . s'aperçut. . . 11 avertit. . . On fit des recherches. . ., etc.

2° Extr. du journal ['Univers, L2I juin 1873. — « On écrit de Boulognesur-Mer, 7 juin, au Constitutionnel : Cette nuit de deux a trois heures du matin... huit individus ont attaqué a Fimproviste deux gendarmes, etc. Ceux-ci heureusement purent. . . L'un d'eux le traversa. . . son camarade fracassa. . . ; un troisième reçut. . . Leurs complices purent. . . etc.

On pourrait citer mille exemples semblables puisés dans les journaux les plus littéraires (l). Voulez-vous transformer ce style

(1) Cf. dans Figaro du 15 ou 10 juillet 1873, le récit de l'incendie des magasins du grand Moiige : « Nous t'en 0/15 d'assister, etc. »

contemporain en style du XVIIIe siècle? A part quelques expressions , quelques tournures , et même parfois quelques solécismes (') dont on n'eût point fait usage au XVIIe siècle, vous n'avez qu'à remplacer les parfaits définis par des indéfinis , et le tour est fait.

Et comme preuve à l'appui, voici un passage de Mme de Sévigné : « M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or ; il a trèsbien répondu. Plusieurs juges Vont salué ; M. le chancelier en a fait reproche, et a dit que ce n'était point la coutume, etc. » Et elle continue sur ce ton, si bien qu'en douze lignes vous vous heurtez à douze passés indéfinis. Aussi, et surtout dans ses lettres sur le procès de Fouquet, écrites à la suite des séances dont elle rend compte, Mme de Sévigné n'échappe-t-elle pas à cette langueur et à cette monotonie de style, qu'amène la répétition trop fréquente des a et des ont, accompagnement inséparable du passé indéfini (/). Malgré son attachement à la règle et sa préoccupation de l'observer, le cours de la narration, dont le passé défini est le véritable temps, l'entraîne si bien, qu'oubliant la grammaire et les grammairiens elle laisse tout à coup échapper un passé défini, bien que son récit ait lieu le jour même de l'événement : « Aujourd'hui (vendredi) 21 , on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres.. J'ai été à Sle-Marie , où j'ai vu Madame votre tante... De là je vais à Port-Royal ; j'y trouve un certain grand solitaire , que vous connaissez, qui commença (3) par me dire, etc. » (à M. de Pomponne, 20nov. 1664.)

Quelles conclusions tirerai-je de cette discussion déjà un peu longue ? Les voici :

(11 Voir des exemples de ces solécismes quotidiens commis par les journaux dans le Courrier de Vaagclas, col. 9, Passe-temps grammatical.

(2) « La langue française traîne et languit par ses verbes auxiliaires où elle est infailliblement assujettie, et qui sont toujours les mêmes. ■■> (Boileau, Lett. à Brossette, 1705.)

(3) Remarquez bien cette succession de temps différents, passé indéfini, présent, passé déûni. N'est-ce pas une inconséquence de la part des grammairiens de condamner ici le passé défini et d'approuver l'ind. prés., temps beaucoup plus éloigné du passé indéfini?

\° Il vaut mieux dans la conversation employer le passé indéfini.

2° Il vaut mieux, clans le style littéraire, employer, ou du moins commencer par employer le passé indéfini, si l'événement vient de se passer, mais ce serait, à mes yeux, une rigueur trop grande que d'interdire à l'écrivain dans le récit des détails, qui se déterminent mutuellement par leur succession môme, l'emploi du passé défini, temps si bien approprié à la narration, que des grammairiens l'ont appelé passé historique.

De plus, le passé défini, outre qu'il est moins usité dans la conversation, plus distingué, plus littéraire, plus commode par sa brièveté même à la poésie, suppose un récit plus continu que le passé indéfini. « Je suis allé hier à Blois, » est une phrase qui vous parait complète et après laquelle vous n'attendez plus rien. Si je vous disais : « J'allai hier à Mois, » ne vous semble-t-il pas que vous attendriez après cette proposition une autre pour la compléter, par exemple : « et j'y ris voire frère qui me chargea d'une commission pour vous. » En un mot, je considère le passé défini, employé dans des propositions isolées , telles qu'en citent les grammairiens : « J'écrivis hier, j'étudiai cette nuit, je lus la semaine dernière, etc., comme une pierre d'attente, qui en appelle d'autres à se ranger auprès d'elle et à constituer un édifice complet. Voilà pourquoi je préfère le passé indéfini dans la conversation, très coupée de sa nature, et le passé défini dans la narration, n'y eût -il qu'une heure entre l'événement et le récit.

Du reste, aucune langue néo-latine ne connaît ces distinctions subtiles entre les deux passés, et le P. Chifflet est le premier à faire remarquer que les Espagnols disent très bien : « Yo comiesta manana en casa de mi amigo. »

Quand j'aurai ajouté que le passé défini est souvent élégamment employé pour l'imparfait et le plus-que-parfait, le passé indéfini pour le futur antérieur, j'aurai, je crois, épuisé ce qu'il est possible de dire sur ces deux temps.

Exemples :

Passé indéfini : Avez-vous bientôt fini? pour aurez-vous...

Passé défini : « Tout le changement que Ton a vu en lui durant ce temps la est qu'au lieu qu'il n'avait accoutumé de sortir qu'accompagné de deux cents gardes, il se promena (*) tous les jours suivi seulement de cinq ou six gentilhomme*. » (Voiture, Lettre sur la reprise de Corbie, 1636.)

« Les livres des Prœnestins nous apprennent que Numérius Suflucius avait été souvent averti en songe... que la peur lui fit tenter l'entreprise... que de la pierre fendue jaillirent des sorts, etc. » (3) (J. V. Leclerc, trad. du de Divinalione.)

« On raconte qu'à l'endroit où s'élève aujourd'hui le temple de la Forlune, le miel avait coulé d'un olivier, que les aruspices consultés répondirent que cet événement présageait aux sorts une grande célébrité, que du bois de cet olivier on fit une cassette, où on les enferma, etc. » (3) (Trad. du de Divinalione.)

Evidemment, c'est une raison d'élégance qui dans chacun de ces passages pousse l'écrivain à remplacer le plus-que-parfait, amené naturellement par le mouvement de la phrase , par le passé défini. Pourquoi, par le même motif, ne l'autoriserait-on pas, même dans le récit d'un événement passé le jour même, à faire succéder le passé défini à l'indéfini ?

Il est facile de voir maintenant pourquoi nos paysans se servent du passé indéfini, à l'exclusion de l'autre. Il est simple et n'a rien d'affecté ; il rend à lui seul, pouvant devenir défini par l'adjonction d'un adverbe de temps, toutes les nuances de la pensée, et

(1) Julleville (Le Discours français, Eug. Belin, 1868, p. 117.) donne : « il se promena ; » Feugère (More, chois, à l'usage des cl. de gram. Delalain, 1854, p. 14) : « il s'est promené. »

(2) * Numerium SufTucium, Prœnestinorum monumenta déclarant, somniis crebris, quurn juberetur certo in loco silicein csedere, id agere cœpisse ; itaque perfracto saxo sortes erupisse. » (De Div. II. 41.)

(3) <•- Fertur mel fluxisse ex oleâ, in eo loco, quo nunc Fortunœ œdes sita est ; aruspices respondisse magnâ nobilitate eas sortes futuras ; arcani denique ex ligno oleœ factarn, eàque conditas sortes, etc. » (Cicéron, de Div. II. 41.)

enfin dans la bouche de la population rustique il prête moins aux erreurs et aux pat-à-qu'est-ce.

Je présume que la disparition du passé défini dans le dialecte blaisois ne date guère que de la fin du règne de Louis XIV. Je le trouve dans une chanson et un noël qui me paraissent de cette époque :

Je prends des ribans sans chagrin

Que noute damoiselle

Me baillit en temps un matin, etc.

(La grande Bible des Noèls, p. 30(>.

A dîner j'avins des poâs, .retins quate, j'en avins troàs; La mariée licha le pot, etc.

(Chanson du pays blaisois.)

J'ai constaté un fait ; le passé défini est entièrement inusité dans la conversation. Peut-être dans leurs chants (je n'en connais point de contemporains ), nos paysans l'emploient-ils encore. Dans ce cas , il serait spécialement réservé pour la poésie.

Une conséquence naturelle de la disparition du passé défini est la suppression dupasse antérieur défini, comme l'appelle Restaut: « Les prétérits antérieurs, dit ce grammairien, ont entre eux la même différence qui existe entre les deux prétérits dont nous venons de parler, et ils doivent s'employer dans le même sens. Le premier alors peut s'appeler prétérit antérieur défini; le second, prétérit antérieur indéfini. « La campagne hlaisoise n'use jamais que de ce dernier: « Quand f ai eu labouré, j'sis parti ; » et non pas; « Quand j'eus labouré, j'sis parti; » et encore moins: « Quand j'eus labouré, je partis. »

£ II. Le dialecte blaisois, au lieu de l'imparfait du subjonctif, se sert ou du subjonctif présent ou plus généralement du conditionnel simple : Je rourée ben qu'vous ceinderiez ou que vous ceigniez; » et non pas; « « Je coudrais bien que roux dussiez. »

Je ne saurais, pour moD compte, tout patriotisme de clocher

mis de côté, blâmer le paysan blaisois, d'employer cette tournure par le conditionnel , commune à l'espagnol et à plusieurs langues du nord. « Je sais que la règle est l'arche sainte , dit G. Sand (Impressions et souvenirs), mais je n'ai pas fait de grammaire, j'ai le droit de critique. Par exemple, que pensez-vous de ce subjonctif qui oblige un amoureux à dire en scène : Âh ! si j'étais sûr que vous m'aimassiez, que mes paroles vous touchassent , que mes pleurs vous persuadassent, que vous daignassiez m' épouser, que vous vous le proposassiez , que vous vous déclarassiez à vos parents, etc. (') Si cette grammaire était débitée sérieusement sur un théâtre, il y aurait dans la salle un rire inextinguible. Qu'est-ce donc qu'un temps de verbe dont on ne peut se servir, ne fût-ce qu'une fois dans une tirade, sans blesser l'oreille et chasser l'émotion? Ne serait-ce pas assez de le conserver clans les verbes auxiliaires ? ne faudrait-il pas le proscrire de l'enseignement pour les autres verbes, comme les gens qui se respectent le bannissent de leur langage et de leur style ? Tout le monde entend « je veux qu'ils s'y habituent. » Entendrait-on moins bien «je voudrais qu'ils s'y habituent m que « habituassent ? » Ce vœu de G. Sand est comblé depuis long-temps par nos paysans ; ils ont banni l'imp. du subj. de leur langage : « J'vourée qui s y habitaient ou qui s'y habiteuraint. » diraient-ils.

(1) Un journal de Biois, La France centrale, avait autrefois publié la strophe suivante :

Fallait-il que je vous aimasse

Pour que vous me dédaignassiez ,

Et qu'à vos pieds je soupirasse

Pour que vous me repoussassiez !

Fallait-il que je vous suivisse,

Pour que vous me condamnassiez,

Et qu'à vos genoux je me misse,

Pour que de mes pleurs vous rissiez !

— « Monsieur, dit un personnage du Théâtre de la Foire, je voudrais que vous me coupassiez les cheveux. » — Monsieur, répond le perruquier oifensé, je les taille et ne les coupasse pas. *

Je soupçonne que cette confusion entre le conditionnel et l'imp. du subj . date du moyen-âge où l'emploi de ces deux temps n'était pas déterminé comme aujourd'hui. Non pas que j'aie jamais rencontré en aucun auteur cette tournure, allemande en français ; car, si l'on trouve souvent l'imp. du subj. usité, là où nous emploierions aujourd'hui le conditionnel , (voir par exemple Og. de Danemarche , vers 61 2 et 871 ; Part, de Blois, v. 2617 et 6991 ; Ch. des Saxons, II, p. 133, et dans Burguy, passim ('), et jusqu'au XVIe siècle, dans Montaigne), il est faux de dire que la réciproque soit vraie. Peut-être même le hlaisois a-t-il emprunté directement et sans transition dans ces sortes de phrases ce conditionnel au latin, où, comme l'on sait, le conditionnel et l'imp. du subj. revêtent la même forme.

« Combien y en a-t-il, écrit Vaugelas, qui disent j'ay sentu pourj'ay senty, faisions à l'optatif et au subj. pour fassions ! » Or, faisions est encore aujourd'hui un subj. prés, en blaisois ; j'en conclus, puisque Vaugelas en signale l'emploi à l'optatif, comme on disait alors , à l'imp. du subj. comme nous dirions aujourd'hui, que des deux tournures que j'ai indiquées , l'une par le subj . prés, dans la proposition subordonnée, l'autre par le conditionnel, le verbe de la proposition principale étant au conditionnel lui-même, la première était très usitée au temps de Vaugelas.

(juant à la seconde, voici ce qu'en dit le P. Chifflet : « Quant à l'usage de l'optatif , les Allemands et les Flamans ont bien de la peine à prendre la coutume d'en user, parce que leur langue n'a

] Cf. I.i Rom. de la Guerre de Troie; Mais je de ce séure fusse Que in t'amor avoir crusse,

.•spmise me presisses El que jamais ne me guer^isses Quanl en ta terre retomaisses, Que tu ici ne me laiasses, Que m'emportaùses avolc toi...

Ch. Gidel, Et. sur la lia. greeq. mvd. p. 201.;

point d'optatif, hormis le second imparfait : Je dirois,je ferois, etc. Par exemple, ils disent: Je voudrois que vous feriez cela, au lieu de dire que vous fissiez cela, etc. » La conclusion à tirer de ce passage, c'est qu'au XVIIe siècle , cette tournure n'existait que dans la bouche des étrangers. Est-ce à dire que le paysan blaisois ne l'employait pas? non, sans doute ; je suis, quant à moi, porté à croire qu'il l'a toujours employée ; j'ajouterai même que je l'ai rencontrée également dans la Touraine, le Maine et l'Anjou ('). Il n'en est pas moins extraordinaire que l'on n'en surprenne aucune trace dans les auteurs à une époque où la conversation et la littérature n'offraient point un style distinct et tranché, comme il arriva plus tard (2).

Un corollaire tout naturel delà suppression de l'imp. du subj. dans notre dialecte, c'est la suppression du plus- que- parfait du subj. et de la seconde forme du conditionnel passé: J'eusse fait. Au lieu de dire : J'eusse voulu qu'il fût venu, nos paysans diront : J'aurais voulu qu'il serait venu. N'est-ce pas la traduction exacte, mais sous une autre forme, de la même pensée exprimée en latin. Voluissem en effet ne correspond-il pas directement à : Que j'eusse voulu, j'eusse voulu, j'aurais voulu ; Venissem à que je fusse venu, je fusse venu, je serais venu? Et n'est-il pas probable que dès l'origine et pendant la formation progressive du roman, il se soit produit, entre ces deux formes d'un usage d'abord indéterminé et confus, une distinction devenue peu à peu plus tranchée, une

(1) Elle existe aussi en Normandie. Tirez une ligne de Falaise à Vire, ou plutôt un peu au-dessus de ces deux villes, en suivant le 49° de longitude, au sud c'est le conditionnel qu'on emploie, au nord le prés, du subj. (Renseignement fourni par un érudit normand, M. Coueffin, juge au tribunal de La Flèche.)

(2) Les seules tournures analogues que j'aye rencontrées, c'est dans Régnier :

J'ay peur que tout-à-fait je deviendray rimeur.

Et plus anciennement dans Palsgrave (p. 621) : « Si vous vouldriez parler à mon père, le voylà en ce pré. »

Cf. Brantôme, Vies des grands Capitaines, liwl, p. 11. « Il faut que je les continue, jusqu'à ce que je n'en pourray plus. »

sorte de bifurcation , pour ainsi dire, dans l'un des sentiers de laquelle s'engagent certains dialectes, clans l'autre certains autres et parmi eux le dialecte blaisois ? Je sais bien que ceci est une hypothèse, quel'imp. dusubj. est plus usité aux Xe et XIe siècles et dans un plus grand nombre de cas que le conditionnel, que l'on disait mieux par exemple : « S'an fust m'arme plus lie. » (Ch. des Saxons, II, p. 133.) (*) que: S'an astreiet ou s'an serreit m'arme plus lie ; mais je ne vois que cette hypothèse qui puisse donner une explication plausible de la préférence donnée par le dialecte blaisois au conditionnel sur l'imp. du subj.

Ainsi pour me résumer le dialecte blaisois manque de l'imp. et du plus-que-parf. dusubj. et tandis qu'en français l'on compte jusqu'à cinq formes de passé : J'aimai, j'ai aimé, j'eus aimé, j'ai eu aimé, j'eus eu aimé, le blaisois n'en admet que deux : J'ai aimé et j'ai eu aimé.

De l'a-cuxiliaire AVOIR.

Le verbe avoir étant non-seulement l'auxiliaire qui sert à conjuguer les temps composés des autres verbes, mais encore étant, à la différence du verbe être , son propre auxiliaire à lui-même , c'est par lui logiquement que je dois commencer l'étude de la conjugaison.

INDICAT. PRÉSENT.

Je T'as

Il ou aile at

J'avons, j'avouns, j'avains

V'avéc

Iz ont, ount, avaint

Il ou all'ont, etc.

(1) Aussi mon Ame en serait plus joyeuse.

1° j'é. — Ainsi noté, parce que la prononciation n'en est jamais ouverte. Meigret le note ainsi : J'ey.

2° t'as. — « In lu as, thouhast, thebothe vowels u and a must be souncle , howbeit the Picardes sounde it after tbe saydrule (d'après la règle qui veut que je me ay, je le ay sonnent je m'ay, je t'ay) sayeng las for tu as, tes for tu es, thou arte. » (Giles du Guez, pag.

N'est par merveille se tJas soi.

(Jubinal, Nvoau Recueil, ï, p. 169,)

Se t'as lettre.

(Buchon, p. 79.)

3° il at. — Ainsi écrit parce qu'il sonne souvent ainsi devant une voyelle. La conjugaison primitive conservait de même à la troisième pers. sing. le t final du latin : II liât, habel ; il aimet, amat. Nous avons gardé ce t dans la conjugaison interrogative : Aime-t-il. On en retrouve la trace dans quelques vieilles chansons : Que par tout en vait la parole.

(Rom. de la Rose.) Malborough s'en vat en guerre.

(Chans. de Malborough.)

4° j'avons. — Cette locution, inconnue à la langue primitive , apparaît à la fin du XVe siècle , règne même à la cour au XVIe, à la fin duquel elle disparaît.

« f avons espérance qu'il fera beau temps, veu ce que disent les es toilles, que j'avons eu le loysir de voir. » (Lettres de la reine de Navarre.)

« In comune speclie they use to saye : Je allons bien, je ferons bien, j'avons fait un grant exploit, etc. » (Palsgr. p. 331.) A-t-il dit a la cour : Parla, f avons été , Il voudrait beaucoup mieux, pour lui qu'il eut pété. (DuLorens, sat. XXVI.)

Pour j'avons on dit quelquefois j'ons , forme dont je ne connais pas d'exemple avant le XVIIe siècle. (Voir à la fin du volume le Noël en langage paysan).

Jolibois. On dit : j'ons été là et la.

Sansregret. J'ons été?.. N'est-ce pas vrai qu'il faut dire f avons été. La Ramée. J'avons! tu gn'es pas non pus, toi, avec ton f avons. Ou dit: Nous ont été queuque part. (Vadé, les Raccoleurs.)

5° v'avez. — Je ne trouve d'exemple (') de cette locution ni dans l'ancienne langue, ni même dans la nouvelle, chez les écrivains qui ont fait parler les paysans et les gens de la halle. Vadé lui-même met vous avez clans la bouche de ses harangères :

Vous avez vos dégoûts, j'avons itou les nôtres. (Les Bouquets poissards, H.)

6° iz ont. —

« Ils aiment se prononce iz aiment. » (L. Chifflet.)

Je parlerai plus loin de avaint qui est réellement une forme d'imparfait employée pour le présent.

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