‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 32 sur 132 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Doucement, notre épouse, Dit le bonhomme. Or sus, monsieur, sortez. Ça , que je racle un peu de tous côtés Votre cuvier, et puis que je Varrouse. (Le Cuvier.)

C'est ici, je crois, le dernier exemple de la voyelle o sonnant on, que l'on rencontre dans un ouvrage littéraire. Mais si les poètes et les prosateurs ont abandonné cette prononciation, elle règne encore, dans un petit nombre de mots , il est vrai , et au barreau , et dans la chaire, et au sein de quelques salons où la poursuivent impitoyablement les grammairiens :

« En matière de prononciation, dit le P. Chifïlet, dans son Essay d'une parfaite grammaire franeoise, dont la première édition parut à Anvers en 1659, la dernière à Paris en 1697, il n'est pas bon de courir après les nouveautés (il appelle cette prononciation une nouveauté!), d'autant qu'il arrive assez souvent qu'elles passent comme un torrent; et venant à déchoir, elles laissent la peine de les désapprendre à ceux qui les ont voulu mettre en crédit. J'ay veu le temps que presque toute la France étoit pleine de chouses; tous ceux qui se piquoient d'être diserts chousoient à chaque période. Et je me souviens qu'en une belle assemblée un certain lisant hautement ces vers :

Jetez-lui des lys et des roses, Ayant fait de si belles choses;

quand il fut arrivé à choses, il s'arrêta, craignant défaire une rime ridicule; puis n'osant démentir sa nouvelle prononciation, il dit bravement chouses. Mais il n'y eut personne de ceux qui l'entendoient , qui ne baissât la tête , pour rire à son aise , sans lui donner trop de confusion. Enfin la pauvre chôme vint a tel mépris que quelques railleurs disoient que ce n'estoit plus que la femelle d'un chou, w Je laisse à qui de droit la responsabilité du trait d'esprit final. « Chouse, dit ailleurs plus simplement le même auteur, n'est qu'une impertinence; dites chose; » et plus loin ; « L'on écrit et l'on prononce Pentecôte, et non Penîeeoute. »

Ainsi l'on peut considérer la prononciation de Yo en ou, comme entièrement abolie dès la seconde moitié du XVIIe siècle , mais seulement dans les mots ou Yo n'est pas suivi d'un m ou d'un n. La règle de Palsgrave en effet subsiste toujours , et le lecteur la reconnaîtra, telle que je l'ai citée au cours de ce chapitre dans les lignes suivantes du P. Chifflet : « En omme et onne Yo n'est pas tout-àfait prononcé comme ou, quoiqu'il s'abaisse un peu pour s'unir à Ym et kYn, mais si après om et on suit une autre consonne que 1'/» ou Yn, om et on se prononcent comme oun , ou comme en latin umbra, sunt , pungunt. Ex.: Nombre, conférence, ronce, répondre, ronfler, songer, congé, trompeur, quiconque, etc. lisez noumbre, counférence , rounce, etc., etc. De plus aux monosyllabes bon, don, fond, gond, l'on, mon, ton, son, nom, pont, rompt, rond, etc. lisez bon n , doun, founil, gound, etc. » Y a-t-il beaucoup de personnes, même parmi les plus lettrées, qui croient que Louis XIV prononçât tous ces mots absolument comme le paysan blaisois d'aujourd'hui?

Cette prononciation fit son entrée toutes voiles dehors dans le XVIIIe siècle. On peut dire qu'elle s'y maintint pendant toute la première moitié : ce Bien des gens, dit l'auteur de la Biblioth. des Enf. (p. 158. — 1733.) prononcent en oun la nazale on des mots pont, ton, sort, qu'ils prononcent pount, toun, soun. » Et ailleurs : « On entend des prédicateurs et des personnes d'esprit qui prononcent des houmes, la ville de Roume, au lieu de dire des hommes, la ville de Rome; la dernière prononciation n'est- elle pas la meilleure? w (p. 142.) Certainement, pour que le grammairien n'osât pas se prononcer d'une manière plus affirmative, il fallait que l'influence du son ou fut encore bien puissante et bien répandue. Ici nous perdons complètement sa trace. Ni Wailly (1754), ni Restaut (1761) , ni Fauleau (1781) , ni aucun autre ne lui accordent même un souvenir. C'en est fait de lui , et il se confine désormais dans ces couches inférieures de la société ou le linguiste va le découvrir et l'étudier, mais où le grammairien ne se risque pas.

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