‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 44 sur 132 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la prononciation de la cliphtliongne AU.

Règle. — Au se prononce ou, comme dans autre, faute, cause, vaurien, se vautrer et quelquefois dans les terminaisons en

(1) Dans Nicot, il faut pour trouver marrines chercher parrins , pag. '102, éd. de 1606. en haut de la col. 2 : parrins et marrines; advocatio initialis, etc.

aux, aut , ot, eaux comme chevaux, echeveaiix, sabots, crapaud, etc., pron. : oûte, foûtc, couse, voûrien, se voâlrer, chcvoux, ech'voux et eg'voux, crapoue et carpoue, etc.

1° C'était une règle, dont l'on trouve des traces dans la première moitié du XIIIe siècle, et peut-être date-t-elle de plus loin, que la diphthongue au an commencement des mots sonnât ou. Le premier grammairien qui l'ait formulée est Palsgrave, p. 14.

« Au sonne en français comme en anglais dans ces mots : a dawe , a mawe, an hawe. Exception : Quand un mot français commence par la diphthongue au, comme en ces mots aulcun, aultre, aussi, (*) aux, aucleur, et autres semblables, on y donne a Va initial le son de IV ;> Ex. : Ceux qui commander souloient par autorité. Pron. : Seu là coumauuder souloye par outorité. (Palsgr. p. 57.) Car il ont ou saint grant Gauche.

(Li Jus Adam, Buchon , p. 67.) Que ou mois de may je songoye Ou temps amoureux plein de joye.

(Rom. de la R. I. p. 3.) Onque puis n'osa entrer ou pays. (Lelt. de Rois, p. 207.) Ou nom de Dieu...

Vous estes ou milieu de France.

(Mist. du S. d'Orl. vs. 409 et 1048.) Ou coffre on quist, mais l'argent n'y fut plus.

(Ch. Bourd. p. 76.) En cestexil ouquel je suis transmis. (Fr; Villon, p. 196.)

2° On confondait au moyen-âge les sons au et ou, comme on fesoit o et ou, non seulement dans la prononciation, mais surtout dans l'orthographe; Ex. :

Ou on m'eust caupè la leste.

(Li Jus Adam, Buchon, p. 67.) Cires confus saudces et bien loyez. (Jeh. Mol. p. 43î2.)

(1) Cf. Hug. Capet, vs. 143 et 57!).

« On ne s'onensait pas au moyen-âge, dit Génin (Variât, p. 239), d'entendre un poète prononcer dix sous et une minute après, dix sans :

Fet li clerc : Quinze sols vous doi... Li pain, li vin et li pasté Ont bien coûté plus de dix saus , Tant ont-ils bien eu entre ans. (l)

(Des trois aveugl. de Compiègne). »

Avoeques tel Marion Ja pastoriaus estre vauroie (voudroie).

(Motets et Pastourelles du XIIIe siècle, Buchon, p. 32.) Fleur de consaulde. (Jeh. Le Maire, Fol. CLXXXIV.) Satur : sauï (soûl.) (J. Dubois, Isagoge.)

3° Il est très difficile de prouver qu'au moyen-âge la prononciation d'au en ou ait existé dans le corps des mots, attendu que dans ces sortes d'observations, c'est la rime qui sert de critérium. Néanmoins l'affirmative est très probable, pour ne pas dire certaine, premièrement parce qu'on a du se sentir entraîné à donner à au dans le corps des mots le son ou qu'on lui attribuait régulièrement au commencement; secondement, parce que, comme nous l'avons vu , on trouve dans les auteurs un certain nombre de mots, saudées, caupées, pauvre, etc., où les deux diphthongues s'emploient indifféremment l'une pour l'autre :

Lor beaus vis clers e lor cors jenz

Faiseient manger a mastins

E a voutours e a corbins. (Chr. d. d. d. Nonn. II. p. i21 .;

J'ay veu pouvres gens langourir.

(D,e Mac. des Femmes, p. 37.) Le mouvais riche, enflé d'iniquité. (Id. id. p. 47.) Le pouvre corps.

(Ch. Bourd. p. 82. V. Est. Pasq. II. 37. B.)

(1) Au sonnant ou au commencement des mots, je lirais plutôt dans ce! exemple SOUS, ous, que saus, ans.

À ces deux preuves je vais en ajouter une troisième.

Nous avons vu que dans ces vers du Mist. du S. d'Orl. (vs.

Quant au regart de leur puissance Ne fault accomparer la nostre :

Chacun sçail que la leur passe oultre.

Qu'a noslre bon roy et le rostre Luy soyt tout ce cas récite-,

nostre, vostre se prononçaient noutre, voutre. De plus nous trouvons une confirmation de l'exception formulée par Palsgrave, au sujet de la prononciation de la diphthongue au dans les vers suivants :

Chascun y a fait grand labeur Et tant d'un cousté comme (Vautre Eu ont la moictié de la peur Et n'y ont riens gaigné du nostre; (M. du S. d'Orl. vs. 1G027.)

ou autre prononcé outre rime avec notre prononcé noutre. Si maintenant nous rencontrons autre rimant avec un mot ou la. diphthongue au ne soit point initiale, nous serons en droit de conclure que l'auteur du mystère où je puise ces exemples, auteur très probablement Orléanais , et par conséquent voisin du pays blaisois, donnait a au le son de ou, non seulement au commencement, mais même au milieu des mots. J'en trouve une preuve évidente dans ces vers :

Et suflisant y est sans faillie.

On n'en doit point élire d'autre, (vs. 1GG98.)

où il paraît certain, d'après les développements que je viens dp donner, qu'on doit lire foute et oute (voir au chap. de la prononciation de IV), comme on prononce encore aujourd'hui dans le dialecte blaisois.

De même si vous vous rappelez la règle que j'ai formulée au sujet de Yo suivi de r et l'exemple dont je l'ai appuyée :

Les reins de puissance et fource Elle trousse, etc.;

si vous considérez et les exemples précédents, et le pays d'où l'auteur était vraisemblablement originaire, etl'époqueoùil écrivait, vous n'hésiterez point à lire dans les vers suivants Boâce et fource, selon la prononciation blaisoise :

Je double aller par la Beaussc :

Le plus fort des Anglois y est.

Toute leur puissance et force.

(M. du S. d'Orl. vs. 11471.)

Cette prononciation a-t-elle persisté pendant tout le XVIe siècle? Il serait difficile de l'affirmer. Je crois néanmoins en trouver des traces dans les citations suivantes, puisées dans le recueil de chants historiques publiés par Leroux de Lincy :

L'un veut vendre ses chausses, Et l'autre son pourpoint; L'autre son arquebouze, Pour un morceau de pain. (II. 395.) Un tas de chefs de celte cause Qu'on ha veu n'avoir pas six blancs, Il faut qu'asleure dire yausc, Parent a million de francs. (IL 386.)

Au au commencement des mots sonnait ou; j'ouse pour y ose est la vieille prononciation française; c'est l'année qui précéda la naissance de cette chanson (1578) qu'Henri Estienne s'élevait contre j'owse, qui se maintenait quand môme à la cour; enfin, c'est un chant populaire, et l'on sait que le peuple reste fidèle à la vieille prononciation, comme aux vieux usages; ces raisons plaident ici, à mes yeux, en faveur delà prononciation ]ouse pour j'ose.

C'est dans la rencontre de Gautier Garguille avec Tabarin, elc. que je surprends la dernière trace de cette prononciation :

« Une partie gastent tout avec leurs fausses perruques souspoudrées de poudre de Chypre. » (Ch. de Gault. Garg. Jannet, 18o8, p. 189.)

Quoiqu'il en soit, cette attribution du son ou à la diphthongue au est singulièrement exagérée dans le dialecte blaisois, puisqu'on la prononce ainsi, non seulement au commencement des mots, ce qui serait conforme à la règle, et au milieu, ce qui a très probablement existé dans le langage vulgaire, mais encore à la fin même des mots dans les terminaisons en aud, aux, eaux. Cependant cette dernière sonne plus généralement taux.

Un grant crapout laid et hideus.

(De Monacho in flumine, etc. a la suite de la Chr. d. d. d. Norm. III. 524.) Remarque. — Au sonne a dans le futur et le conditionnel des verbes avoir et savoir, ainsi que dans baume et son composé embaumer.

Les formes farai, je sarai sont le résultat d'une contraction. On n'a qu'à consulter à ce sujet Raynouard, Génin, Ampère, Clievallet, Burguy. Je ne reviendrai pas sur une question depuis longtemps éclaircie et épuisée. Ce qui m'importe uniquement ici, c'est de constater l'existence de ces formes pendant tout le moyen-âge, et jusque dans la seconde moitié du XVP siècle.

Ma femme et mes enfans aronl povre secours; Quant m'en irai sans busche duel aront et courrons.

(A. Jub. IV;iuRec. I. 129.) Le roy le sara.

(Buchon, Théâtre au moyen-âge, p. 235.) Paumier, me saroics-l\i dire? (Id. p. 220.) Il aroit tout le royaume de France, moyennant son labour. (Procès de Jehanne d'Arc, lom. IV., p. 326 et passim.)

Nous n'en arrons ne croix ne pile.

(Fr. Villon, Dial. de Mallepaye et Baillevent.)

G'harai ou j'aurai maintenant faict. (J. Dubois.)

J'aorey ou \arey

Tu aoras ou tu aras

11 aora ou il ara

Nous aorons ou nous arons

Vous arez

Ils aoront (]) ou aront (2). (L. Meigret.)

« Au futur de l'indicatif et a l'imparfait conjonctif (conditionnel) d'avoir, le v consonne est devenu voyelle et Ton a dit aurai, auras, etc. au lieu de avrai, avras. De la est venu ensuite l'usage de prononcer arai, aras en supprimant Vu. » (Th. de Bèze.)

Quant à baume, on le rencontre au moyen-âge sous les formes balsime, balme, basme, bausme et bar me. Ces quatre dernières étaient, selon moi, identiques pour la prononciation, baume, ou la diphthongue au conservait ce son indécis entre a et o que j'ai déjà signalé au chap. de la prononciation de l'a. (3) Aussi il est probable à mes yeux que la diphthongue au et la voyelle a sonnaient de même dans les mots bausme et embasmée des vers suivants :

La carogne ont molt honerée.

Et de très chier bausme embasmée. (4) (R. de Mah., p. 78.)

Je profiterai de cette circonstance pour faire remarquer que les lettres s, l, m, n, r, paraissent avoir eu au moyen-âge la même influence sur l'a que nous avons vu (!re part., ch. IV. p. 32.) qu'elles

(!) Le son ao pour au, tel que le note ici Meigret, n'existe plus dans le Blaisois; il s'est conservé dans l'Anjou.

(2) Cf. arec l'Italien :

Aresti gia Maçon tuo rinegato.

L'anima tua ara quel veto Dio.

(Il Morgante magg. cant. I. vers 4 et 44.) Che corne noi aranno fatto gala. (Ici. II. 26.)

(3) Voir aussi Max Muller, Nouv. Lerons sur la science du Lang. pag. 212, note.

(4) Cf. Hug. Capet, vs. 4896 et Aye d'Avign. vs. 2800.

avaient sur Yo. De même que os, ol, om, on, or sonnaient ou, de même as, al, am, an, ar, sonnaient au ou â0.

\° As — « Quelquefois Y s prend la valeur de Yu dans la prononciation : Ascun, prononcez : Aucun. » (Gr. de Coîyng., règl. 67.) Cf. As pour aux, bias pour biaux, etc. et Hug. Capet, vs. 4896, paumée pour pasmée.

%° Al — « L mise après a et suivie d'une consonne se prononce comme u : m'aime, loiaiment ». (Id. règl. %3 — Voir aussi Génin, Variât, p., 320 et suiv.)

3° Am et an. — « Toutes les fois que l'a est suivi d'un m ou d'un n dans la même syllabe, il se prononce au. Ex. : chambre, mander, prononcez : chaumbre, maunder. « (Palsgr., pag. \ et %.)

4° Ar. ■ — Je ne trouve dans les grammairiens aucune règle formulée concernant cette syllabe; mais si vous comparez entr' elles :

1° les formes

alme-aume

anme-aunme (en cette dernière Yn devait se prononcer fort peu et représenter seulement le son nasal de au, comme nous voyons dans nions lier, couvent devenus par la suppression de Yn moustier, couvent.)

%° et les formes

almoyre

armoyre, écrites quelquefois avec l'orthographe aulmoure (Y. Villon, pag. 18.) et aurmoyre, celte dernière conservée de nos jours dans le langage populaire.

3° et enfin celles dont je m'occupe ici, savoir balme, basme, barme que l'on trouve aussi sous les formes bausme, baume, peutêtre croirez-vous comme moi que ces diverses orthographes ne couvraient qu'une seule et même prononciation, aome, aomoyre, ba0me.

Je me contente d'indiquer ces idées. Il faudrait plusieurs pages pour les développer. Mon but, en engageant celte courte discussion, est tout simplement d'appuyer mon opinion sur la prononciation des mots balme, basme, barme au moyen-âge, et d'un autre

côté d'expliquer l'existence à cette époque de cette prononciation indécise de l'a entre a et o, et la justifier dans le dialecte blaisois d'aujourd'hui. Enfin — dernière observation — c'est elle qui dans les auteurs du moyen-âge nous donnera la clef de rimes, telles que celles-ci :

... Si le vit pendre A une forches granz et hautes, Trers le dos liées les pâtes.

(Rom. du Renaît, vs. 12537.)

Deux causes bouleversèrent au XVe siècle les règles de l'ancienne prononciation. La première et la plus importante, à mes yeux, celle qui eut le plus d'influence sur le langage, est l'introduction d'une nouvelle prononciation latine. La seconde, celle qui eut le plus d'influence sur l'orthographe, est la découverte de l'imprimerie. Ces deux causes hâtèrent dans le langage l'accomplissement de la révolution, commencée dès la fin du XIVe siècle par l'oubli des vieilles règles. Aussi, tandis qu'au moyen-âge, au milieu de la diversité des dialectes, il y en avait un, celui des pays situés entre Seine et Loire, qui servait de modèle aux écrivains , le XVIe siècle ne fut qu'une époque de confusion et d'anarchie. C'est alors que l'orthographe basme donna naissance à la prononciation bâme, avec le sou de Va circonflexe, tel qu'il existe aujourd'hui en français. Palsgrave lui-même confirme cet oubli des règles. Aine sonne plus au, conformément à la règle de Colyngburne, mais â et l'on prononçait royâme, comme on disait bâme. Ex. :

Quant le liault pris clu royahne dechiet;

Prononcez :

Kaun le hau pris deu royanw deshiet. (*) (Palsgr. p., 62.)

(1) Cf. ce passage des sept dames de rhétorique (tin du XIVe siècle, ou commencement du XVe) ou l'a de royamme sonnait à mon avis ùo •'

. . . Dont les vertus passent l'humaine famé; Tlus digne en es que nul de ce royamme, et Lais inéd. ;>. M.

Mais le mien cueur adonc plus elle enflamme, Car son alaine odorant plus que basme Soufïloit le feu qu'amour m'a préparé (Marot.) Ange divin, qui mes playes embâme, De quelle porte es-tu coulé des cieux Pour soulager les peines de mon âme?

(Ronsard, sonnet XXX.)

Cf. également ces exemples tirés des œuvres diverses de Jehan Molinet, poète du XVIe siècle :

J'ai vu de deux Royaulmes Deux rois contemporains Confesser en leurs âmes

Haulx motz et souverains. (G. Chaslel., p. 157.) Les Vigilles auront des âmes Trois feuilles après les sept Pseaulmes. (Jeh. Mol., p. 197.)

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