CHAPITRE III
De la. prononciation de la d.ipli.tliong\ae AY.
Règle. — A y se prononce généralement comme en français dans payer, essayer, effrayer, et par une conséquence logique on dit je pé-ye, i'cjfré-ye, i'essé-ye et non je paie, ^effraie, j' essaie. Cetle question ayant déjà été traitée à propos de la cliphthongue ai, je n'y reviendrai pas.
Exceptions. — 1° Ày se prononce comme ai, c'est-à-dire ée dans paysan, paysage, et leurs composés, pron. : pèezan, péezage, péezanner, etc. (Voir lre partie, ebap. VI., p. 57.)
2° Dans les temps du verbe avoir ou Y y est suivi d'une autre voyelle que muet et dans un très petit nombre de mots , comme
rayon, crayon, la liaison ne se fait pas entre Va et l'y et le son mouillé disparaît; Ex. : ayant, ayons, ayez, etc.pron. : a-yant, a-yons, a-yez, ra-yon ou rây-on, cra-yon ou cray-on. On dit même quelquefois que ïa-ye, que tu a-yes, qu'il aye.
« En ayant, a est une syllabe et xjant une autre par contraction de deux. » (Guil. des Autels, 1548.)
« L'y se détache toujours nettement delà voyelle suivante. Ayons se prononce a-y-ons. » (Claude de S'-Lien, 1580.)
k Que^aye, que iuayes, qu'il ryf, que nous ayons, que vous ayez, qu'il ayet. » (Meigret, 1548.)
La différence d'orthographe entre les autres personnes et qu'il eyt prouverait que Meigret prononçait que ]a-ye, quand bien même il n'ajouterait pas plus loin : « Dites ayant, et non eyant. »
« Ayant et ayez d'avoir ne se prononce pas eue, eyant, eyez, mais en a, ayant, ayez. » (L. Chifllet, 1658.)
Inconséquence étrange : il n'y a dans le Dictionnaire de l'Académie que trois substantifs terminés en aye, et elle indique pour tous les trois une prononciation différente. 11 faut dire une abbaye fabéiej, un cipaye (cipa-ye, cipail; il est vrai que ce dernier mot est étranger), une paye (paie). Le paysan blaisois ne se sert jamais des deux premiers noms, l'un, parce qu'il le remplace par le mot de couvent, l'autre, parce qu'il l'ignore. Quant au troisième, il le prononce substantif, comme il le fait verbe : ilpé-ye, une pc-yc.
Nota. — Au lieu de balayer, on se sert de préférence de balier, qui sonne généralement baliller (11 mouillés); de même pour les composés balieur, baliure, baliement. Ce n'est point ici un changement d'à// en i, comme nous l'avons vu pour baiser, transformé en kiser, bicher, biger; c'est tout simplement une forme, autrefois en usage, conservée de préférence à une autre.
En effet, nos verbes en ayer ont eu généralement deux et même trois formes au moyen-âge, selon les dialectes, ter, ayer ou cyer et oyer; par exemple :
Néier et noyer, payer et poyer, lier et loyer, seier et soyer, (*)
charrier, charreyer et charroyer
fouldrier, fouldréier et foiddroyer,
plier, pleyer et ployer,
fplion, pleyon et ployonj,
prier, prêter eiproier,
(prière, preière eiproièrcj ,
balier, balayer et baloyer,
nestier, ncttéyer et nettoyer,
suplier, suployer.
1° È1ER. — AIER. — Puiez Deu mercit. (Ch. de Roi. H, 472.) Que nos seiows avisés. (Leltr. de Rois, etc. Eléon. d'Angl. à Ed. I.) Reneié p1' renié. (Chr. d. d. deNorra. II, p. 17G.) Desveier. (Id. II, 254.) Sophie pr supplie; olrcie pv octroie. (Id. II, 483.) Nus souppleions. (Lett. de Rois, I. p. 436.) iVéter. (Liv. du bon Jehan, p. 525.) Pléier. (Burguy,
II, p. 31 î.) S«fer les bleds meurs. (J. de Mont!, p., 23.) etc.
Ne vus esmaiez. (Ch. de Roi. I, p. 27.) Esmàyer, nayer. (Rom. de la R., vs. 6291.) Abayer. (Mtre P. Path., p. 115.) Abaie. (Chr. d. d. de Norm. Il, p. 455.) Je Voirai p 'octroie. (R. du Reu., vs. 3170.) Braiez pr broyés. (J. de Mont!., p 561.) etc.
2° OZ£/f. — Elle me semont et proie. (Mot. et Pastour. du XIL" s. Ruchon.) Rcnoycnt pr renient. (Rom. de la R., vs. 5129.) Chastoye p" chastie. (Id. vs. 10453.) A'ofer prnier. (Chr. d. d. de Norm., addit.
III, p. 873.) Proiez pr priez; soyez du verbe é/re; soies pr sciez; loiez p1 Zi'és. (R. du Rcn., I, p. 457, 541.) Ploie. (Ibid., vs. 14837.) Desvoie. (Lais inéd., p. 108.) Au povre bestail qui s'effraye. (Eust. Desch., p. î i. Effroyée. (Mtre P. Path., p. 193.) Je vous poirrè pr paierai. (Liv. du bon Jeh.» p. 492.) Poyer. (Ch. Bourd., p. 56.) Vous nepoyerez rien. (Palsgr., p. 527.) Royê pr ra\jè. (Liv. du bon Jeh., p. 515.) îialïoycr et nectoyer. (Jeh. Bouch., fol. XXIII.) etc.
3° 1ER. — Prie-M s'aide m'ehvoit. (Un mir. de S'-Ign. Buehon.
(1) V. Eust. Desch. p. 71.
Prier Jhesus. (Un mir. de S'-Val. Ibid.) Souplions a nostre fil. (Lett. de Rois, Marg. de Fr. à Ph. le Hardi.) fouldriez pr foudroyer. (Rom. de la R , vs. 5649.) Je vous pry pr prie. (Mtre P. Path., p. 189.) Chastie. (Rom. de la R. II, p. 298.) Ollrièe pr octroyée. (Laisinéd., p. 14.) Je ïottrie. (Rom. du Ren., vs. 5430.) Josqu'a la terre si chevoel li balient. (Ch. de Roi. II, p. 459.) Je balie and je baloye. (Palsgr., p. 745.) Festier (Ch. Bourd., p. 102, 103.) Je festie and je festoyé. (Palsgr., p. 548.) Guerrie et guerroie. (Ch. d'Qrl., p. 109, 118.) Je costie and je costoye. (Palsgr., p. 499.) Je renie and je renoye. (ld., p. 556.) Je nestie and je nettoyé. (Id.)
De ces formes diverses nos paysans, comme le français d'aujourd'hui, ont conservé l'une au détriment des autres; seulement la langue française et le dialecte blaisois n'ont pas toujours fait tomber leur choix sur la même forme. Le français et le blaisois ont conservé également lier et scier, mais tandis que le premier préférait noyer, plier, (!) balayer, le second adoptait néyer, pléyer, h ilier. Qu'est-ce qui a déterminé leur choix entre ces terminaisons? L'euphonie? le caprice? Je n'en sais rien. Mais un fait remarquable dans notre dialecte, qui touche par tant de points au bourguignon, c'est qu'il repousse dans un grand nombre de verbes les terminaisons en oyer.
Balier que l'on prononce en trois syllabes ba-U-er (baliller) a été en usage jusqu'au XVIÏI" siècle. Le Dictionnaire de Trévoux est à ma connoissance le dernier qui Tait signalé.
« Balier, balayer. Ce dernier mot se prononce comme s'il était écrit b'aUier. Balier et balayer sont bons tous deux, mais balier est plus en usage que balayer, parce qu'il est plus doux a l'oreille. Il signifie netèier avec un balai. Ex. : balier une chambre. Eole lâche les vents, quand il faut balier le monde. (Scarron, Virg. travesti, îiv. 1.) Ce mot se dit aussi des
(1) De même que le français a conservé les deux formes plier et ployer, le dialecte ange- ■\ î 1 1 a conservé les deux formes scier et soyer, mais dans deâ acceptions différentes, scier s'appliquant spécialement au bois et soyer aux moissons.
habits longs qui traînent et amassent des ordures : D'une robe à longs plis balier le barreau. » (Dépr. sat. I. — Dict. deRicbelet.)
Aujourd'hui l'on n'a plus de mots en français pour dire un marchand de balais, à moins que l'on ne se serve de l'un des barbarismes de nos dialectes du centre : Balilletier, balaitier, balayclier et balaissier. Au siècle de Louis XIV, balicur s'appliquait au balayeur, a celui qui balaie les maisons ou les rues ; balayeur et balayeuse signifiaient uniquement un marchand, une marchande de balais. (Voir Richelet.)