CHAPITRE VII
De la prononciation de la diphthongue OI.
Règle. — Oi se prononce généralement ouc; Ex. : croix, noix, poids, roi, quoi, etc. pron. : croué, roué, loué,poué, quoué, etc.
(1) « L'usage général veut qu'on écrive Eustache; cependant il faut prononcer l'ttaclie. ■> (Restaut, Traité de l'orth. fr.)
Le son oué (l) paraît avoir été la prononciation la plus ancienne de la diphthongue oi; Ex. :
Roé d'Engleterre — soè — et vos fesons asavoer — en mont bon poent — et qui arroet très grantjoie. (Lettr. de Rois, etc., vol. I, p. 133.)
Roc — m'est venue voer — qu'ele s'apercom. (Lettr. île Rois, I, p. 153.)
Qui gardera mon ouvrouer
Tandis que je suis a mal aise-,
Mes gens ne feront que jouer. (Gde D9C Mac., p. 32.)
Les réformateurs de l'orthographe française au XVIe siècle, Meigret, Peletier, Ramus, Baïf, ne représentent jamais autrement que par oe le son oi.
Remarque I. — Oi, dans les noms terminés au singulier en oi, oix, oids, etc., prend quelquefois, surtout au pluriel, un son plus ouvert qui répond à ouè ouoital; Ex. : Lois, Suédois, rois, pron. : loues, Suédoès, roès, etc. Ex. :
« Oi a le son oai dans /oi, moi, /bi, etc. » (Th. de Bèze.)
Remarque II. — Oi, suivi d'une syllabe muette, se prononce toujours oué, mais avec un accent traînant, que je ne crois pouvoir mieux reproduire qu'en le rendant par ouée; Ex. : Paroisse, angoisse, qu'il croisse, il poise; pron. : Parouéesse, angouéesse, qu'il cronéesse, il pouéeze. (Voir lre part., ch. II. De la pron. de Yé, remarq. 3, p. 14.) E sonnant ée, il est toutnaturel que le dialecte blaisois fasse sonner oué en ouée, surtout quand la syllabe suivante est muette.
Remarque III. — 0*' dans les mots froid, droit et leurs composés, dans étroit , croix de par dieu et le verbe croire se prononce é : Fred, dret, étret, crépâdieu, crére ou créere.
Cette prononciation est d'origine normande.
(1) Génin (Variât, p. 304.) attribue à tort le son oué : Jo espéroué...e pluroué (Rois, p. 161.) aux lermin. de la lre pars. sing. de l'imparf. normand en oue, oues , out.
Ne sait que cuider, ne que creire.
Mais des or volt haster son eire.
(Chron. d. d. deNorm. Cf. passim.)
Florissante en Normandie pendant le XIe et le XIP siècles, cette prononciation n'a laissé que peu de traces dans le dialecte de l'Ilede-France où elle fut étouffée de bonne heure par la prononciation picarde et bourguignonne en oité. Elle ne reparut en français qu'au XVIe siècle , et surtout après le traité de Crespy (1544).
« Après avoir dit de credere, rege, fide , etc., crèrc, ré, fé, etc. qui
sont encore conservés en certains dialectes, on remplaça e par oi ou o\j,
croire, roy, /by, etc. » (Henri Estienne, dans Livet.)
« Pourquoi quelque dame voulant bien contrefaire la courtisanne
(femme de la cour) a l'entrée de cest hyver, dira-t-elle, qu'il fait fred? »
G. des Autels, dans Livet.)
Eschappé du filet qui d'une attache cstrelle
Les lenoyt enserrez , chascun fait sa retraite.
(J. deMontl., p. 1-19.)
Remarque IV. — Oi , au commencement des mots et dans les monosyllabes bois, trois, mois, pois, ainsi que dans quelques autres mots, comme poêle, poêlon, François, etc., qui admettent également bien le son ouai, se prononce oud; Ex. : oie, oiseau, Surdois, François, etc., pron. : ouâe, ouâziau; mouds, bonds, pouds, trouds; Suédouais ou Suédouds ; Fr an roué es, Franrouais ou Françouâs.
C'est dans le Mistere du siège d'Orléans que j'ai remarqué pour la première fois des traces de la prononciation d'o* en oua ; Ex. :
Voicy la nuyt qui fort nous haste;
.le voy que /out se pert et yasle.
lié Dieu et la vierge benoiste ,
Voicy diverse destinée!
Faut-il donc que je gouste et lasle
Telle douleur, telle journée! (vs. 865G.)
108 DU DIALECTE BLATSOIS.
Trois detz plombez, de bonne carre, Ou ung beau joly jeu de cartes...
Mais quoi ? s'on l'oit vessir ne poirre, En oultre aura les fièvres quartes.
(Fr. Villon, Gr. Test. XCVIlï.)
Cette prononciation régna concurremment avec les deux autres ouè et ouè jusqu'à la fin du règne de François Ier. Yoici en quels termes Palsgrave en formule les règles :
« 1° Oi en français a deux sons bien distincts. Tantôt on le prononce comme oy en anglais dans ces mots : aboyé, a froyse , coye, et autres semblables ; tantôt l't de oy sonne à peu près comme a. »
« 2° Si s, t ou x suivent immédiatement oy dans un mot d'une syllabe, on prononcera Xi à peu près comme a. Ainsi pour boys, foys, soyt, croyst , voyœ, croyx , on dira boas, foas, soat, croast, voax, croax; et de même dans les mots de plusieurs syllabes, si oi fait partie de la dernière, et si elle est suivie d'un s ou d'un t. Ainsi l't de oi sonnera comme a dans ces mots : Aincoys, françoys, disoyt, lisoyt, jasoyt, pron. : ainçoas, françoas, disoat, Jisoat , jasoat. Mais o et a dans ces mots sonnent comme une dipbtbongue, de manière que Ton n'entende pas deux sens distincts et séparés. »
« 3° Toutes les fois qu'au milieu d'un mot, oy est suivi immédiatement d'une des consonnes roui, l't sonne a peu près comme a, Ex : gloyre , eroyre, memoyre, victoyre, poille , voille, poillon, pron. : gloare , croare , mémoare, victoare , poalle , voalle, poalîon. » (Palsgr. p. 13 et 14.)
Celte prononciation existait encore en 1 578 à la cour de Henri III, s'il faut en croire Henri Estienne dans cette invective aux courtisans :
N'estes-vous pas de bien grands fous De dire pour trois mois troas moas ; Pour je fay, vay, je foas , je voas?
Théodore de Bèze la constate en 1584 : ce Une faute très grande des Parisiens , dit-il, c'est de prononcer voarre, foarre, troas et
même Iras (') pour verre, foire, trois. » Mais elle paraît néanmoins avoir déjà perdu beaucoup de son influence, et ne se limiter plus qu'à un petit nombre de mots. Il est facile de suivre cette prononciation à la trace pendant le XVIIe et le XVIIIe siècles; c'est ce que je me propose de faire dans le chapitre suivant.
Remarque V. — Dans un petit nombre de mots, la plupart commençant par poi, si cette syllabe n'est pas elle-même suivie d'une syllabe muette, oi se prononce o. Ainsi poisson, poison, poignard, poitrail, poirier, tesmoigncr, voisin, etc. sonneront très souvent posson, pozon, pognard, potrail , porier, tesmogner, vozin, etc.
Cf. avec la Possonière, station du chemin de fer d'Angers à gantes; avec l'orthographe pongnard : « L'ung d'iceulx lui dona un coup de pongnard » (Jeh. Bouch., fol. XLVI1, verso.) et avec porasine en cette phrase de Pantagruel (IV. 13) : « Jectoient pleines poignées de porasine. » (poix résine.) — De Boisrenard, nom d'une famille connue du Blaisois, ne se prononce jamais autrement que de Borrenard.
M. Génin prétend (Variât, p. 162.) que le son oin est d'invention moderne, et que tout le moyen âge a prononcé oin par on, oigne par ognc.
1° OI?\T a évidemment sonné on-oun. Les exemples en sont nombreux; M. Génin en cite quelques-uns, mais est-ce à dire que oin n'a jamais sonné comme aujourd'hui dans les mots loing, soing, besoing, et autres semblables? Je n'oserais le prétendre, comme le fait l'illustre étymologiste , en présence des exemples suivants :
Et les délaissez en ce soing; Car onc fromages de gaaing Ne se cuit mieux qu'ils se cuiront.
(Rom. delà R.,vs. 7911.) Colpercnt les piez e les puinz. (Rois, p. 135.)
(1) C'est sans doute de cette t'poque que viont la forme je vas pr je vois-jevoas-je rais.
Faut y adviser près et loing Et à nostre oust avoir le soing Ny ne fault avoir le cœur vain.
(M. du S. d'Orl. vs. 73.)
2° OIGNE a eu trois prononciations différentes au moyen âge , éne, ouéne et oune. Le son éne correspond à la représentation normande de oi par ei, le son ouéne à la prononciation bourguignonne et picarde de oi en oué, le son oune à la forme normande on pour oing. C'est ainsi que tcsmoing, peut-être sous la forme tesmeing (dont je ne trouve pas d'exemples), a donné témégne; prononcé tesmouaing, tesmouégne; prononcé tesmoug-tesmoung, lesmougne.Le g ne sonnait pas. Ex. :
ÈNE : Le livre Ovide ou il ensegne
Comment cascuns s'amour tesmegne.
(M. deFr.,I, p. 66.) OUÉNE : Comme Valérius tesmoigne,
Ne peut nul aimer qu'il ne preigne.
(Rom. de la IL, vs. 9102.) OUNE : Fors de sa tiere adont s'eslogne , Et vintkacier en la vicovgne.
(Ph. Mouskes, vs. 2082.) De oui la scriture tesmonget.
(Mor. s. Job, p. 443. V. Introd. aux 4 livr. des Rois, p. 127.)
Au XVIe siècle on prononçait encore tesmouène : « quelques nouveaux temoenent. » (Peletier.) (')
M. Génin se trompe quand il affirme (Variât, p. 161.) que le XVIIe siècle figurait Vi dans les trois verbes grogner, éloigner, témoigner, et ne le prononçait dans aucun. La prononciation de Yoi devant gn était alors très controversée. Ménage veut qu'on dise
(l) Cf. Cl. Marot, Ps. XXIX. D. tesmoigne (témouilne ou témougne ;) besongne (besouilne ou besougne ;) XVI, M, besongne, tesmoigne; VI, M, s'eslongne, vergongne.
témoigner, éloigner; Sarrasin est pour élogner, et le P. Chiflïet dit en propres termes :
« L'o doit sonner clairement, presque comme s'il était seul dans besoigne, éloigner, etc. Exceptez-en témoigner et joigne, ainsi que ses composés, ou l't se prononce comme Yè ouvert. »
Le XVIIP siècle supprima l't de oi dans un certain nombre de mots où il ne se prononçait pas. Il le conserva dans éloigner, qui se prononça dès lors exclusivement éloègner. « Oi, dit Chambaud sans signaler d'exception , sonne oè devant g et n, témoigner, join-
dre.