Imit., IV
parole sans y appliquer son esprit, sans se pénétrer de la pensée ou des sentiments qu'elle exprime. Agir autrement, se laisser aller à des idées étrangères au divin Sacrifice, ce serait manquer de sagesse en même temps que de religion. Le respect pour les saints Mystères interdit au prêtre toute distraction volontaire, et la sagesse doit lui faire préférer les pensées dont l'Eglise met l'expression sur ses lèvres, aux idées fortuites et toutes personnelles qui peuvent se présenter à lui, si pieuses qu'elles paraissent.
Sans doute l'Esprit-Saint peut nous éclairer de vives lumières à l'autel et produire en nous des impressions saintes. Il fait souvent cette grâce à des ecclésiastiques humbles et fervents. De pieuses réflexions, des aperçus nouveaux, des considérations utiles peuvent donc se présenter à notre esprit. Nous ne disons pas qu'il faille les rejeter, mais nous pensons qu'on ne doit pas les rechercher et même qu'on aurait tort de s'y appliquer volontairement, s'il fallait, pour cela, cesser d'être attentif aux paroles qu'on prononce et se borner à une récitation machinale des prières liturgiques.
En effet, si belles et si pieuses que ces considérations paraissent à première vue, il est à craindre qu'elles ne soient en réalité moins religieuses, moins solides, moins appropriées aux circonstances que celles qui nous sont suggéiées par la liturgie. Les idées qui naissent à l'improviste frappent davantage et piquent l'attention par leur nouveauté; mais il s'en faut qu'elles soient toujours les plus justes et les plus salutaires. Celles qui ont leur expression dans le Missel n'ont pas été prises au hasard, ni recueillies à la hâte; elles sont le fruit d'une recherche soigneuse, d'un choix éclairé et réfléchi. L'usage
qu'on en fait depuis des siècles témoigne de leur valeur. Les abondonner pour suivre des inspirations passagères et sans contrôle, c'est s'exposer à des déceptions et souvent laisser la réalité pour l'ombre.
D'ailleurs ces vues personnelles fussent-elles aussi justes qu'attrayantes, il y aurait toujours un grave inconvénient à s'y abandonner : celui de s'habituer à parler à Dieu machinalement et à réciter les prières les plus saintes par routine, comme un grand nombre récitent le chapelet ou certaines formules banales. On ne chercherait pas sans doute les distractions de propos délibéré , mais les pensées auxquelles on se serait livré, n'étant pas inépuisables, en amèneraient d'autres ou laisseraient l'esprit inoccupé. La règle à suivre est donc de s'appliquer à réciter toutes les prières avec attention et piété, de manière qu'elles sortent de nos lèvres, non comme des formules officielles et des paroles de commande, mais comme autant d'aspirations naturelles et spontanées. C'est la pratique que l'Eglise suggère au célébrant quand elle lui fait dire : Oremus ; Sursum corda. C'est aussi ce que conseillent les maîtres les plus sages et les plus expérimentés. Plusieurs recommandent même de lire des yeux dans le Missel toutes les paroles qu'on prononce. Ils voient dans cette observance un secours de plus pour soutenir l'attention, et une précaution pour ne pas tomber dans l'embarras où l'on se trouverait, si, après une distraction un peu longue, on restait indécis sur les prières qu'on a dites et sur celles qui restent à dire.
Mais l'Eglise ne se contente pas de dicter au prêtre les mots qu'il doit prononcer à l'autel; elle lui prescrit encore l'attitude ((u'il doit garder et les mouvements qu'il doit faire. Ainsi ses gestes ont leur raison d'être et leur signiiication comme ses paroles. Ce sont des signes qui doivent lui servir d'avertissement aussi bien qu'aux fidèles. Pour produire leur effet et ne pas devenir de vaines démonstrations, il faut qu'ils soient faits avec intelligence et qu'en les faisant on se pénètre des pensées et des sentiments qu'ils expriment.
Ces signes sont nombreux et variés. Joints aux paroles, comme ils le sont d'ordinaire, ils éclaircissent la pensée et la mettent en relief en la rendant sensible. Ils lui donnent une vivacité et une énergie qu'elle n'aurait pas sans eux. C'est surtout aux affections et aux mouvements du cœur qu'ils servent d'expression.
Il y a des signes de diverses sortes : — des signes de respect plus ou moins humbles, à proportion qu'on veut honorer plus ou moins une personne ou une chose : telles sont les prostrations, les génuflexions, les inclinations de la tête et des épaules ; — des signes d'admiration, ou d'élévation à Dieu^ consistant à lever les mains, pour les baisser ensuite, comme au Gloria in excelsis, au Credo, à Gratias aganius Domino Deo nostro... ; — des signes d'invocation, de prière, de sollicitation, comme lorsqu'on tient les mains et les bras élevés, aux oraisons, à la préface, au canon; — des signes de supplication très pressante et très vive, comme lorsqu'après avoir levé les mains et quelquefois les
yeux, on reste incliné profondément, à Munda cor.... In Spiritu humilitatis..., Veni santificator omiilpotens..., Suscipe, sancta Trinitas..., Te igitur...; — des signes d'oblation et de consécration à Dieu, comme à l'Offertoire, dans l'oblation du pain et du vin, à l'élévation du corps et du sang de Notre-Seigneur ; — des signes de recueillement comme aux deux Mémento , et après la communion sous l'espèce de pain; — des signes de componction, de repentir, de contrition, SiMca culpa....^ Nobis qiwque peccatorlhus...., Miserere nohis..,- — des signes d'affection et de vénération religieuse, quand on baise l'autel, le Missel, la patène * ; — des signes de charité, d'union, de communication, comme à Domlnus çobiscum..., Oremus..., Orate fratres,.,, etc.
Néanmoins un certain nombre de ces signes s'adressent à l'esprit. Ils ont pour but de rappeler des faits ou des idées ; et ils ne parlent au cœur que par les souvenirs qu'ils réveillent. Par exemple les signes de croix, que le célébrant fait si fréquemment sur le Missel, sur l'autel et sur lui-même. Leur destination est de faire penser au sacrifice du Calvaire, aux fruits qu'il a produits, aux droits qu'il nous a donnés, aux grâces qu'il nous promet, etc.
Quel qu'en soit le sens, il importe extrêmement de n'en faire aucun à la légère, sans penser à ce qu'il représente ou à ce qu'il rappelle, sans se pénétrer des sentiments qu'il exprime et qu'il a pour but de communiquer. Tout nous le recommande : l'autorité de l'Eglise, la gloire de Dieu, notre, intérêt spirituel et l'édification du prochain.
1. Deosculatio pro veneratione ponitur. (S. Hieron., Apol. I Cont. Ruf.)
L'autorité de l'Église. Puisqu'elle nous marque avec tant de soins ce que nous devons faire à l'autel, puisqu'elle nous prescrit avec précision nos moindres mouvements \ n'est-il pas manifeste qu'elle attache une grande importance à ce que nous ne nous permettions rien d'arbitraire ni de désordonné, et que nous mettions tous nos soins à nous acquitter parfaitement de nos fonctions-? Qu'y aurait-il de plus contraire à son esprit et de plus opposé au respect qui lui est dû, que de mépriser ses prescriptions ou de s'en mettre peu en peine comme d'une chose sans conséquence, où il suffit de sauver les apparences ?
La gloire de Dieu. Quel hommage plus glorieux pour la Majesté divine que ces témoignages de religion, d'amour, d'adoration, de dépendance, qui lui sont rendus à l'autel, au nom de l'Homme-Dieu et de l'Eglise son épouse? Cet hommage perdrait toute sa valeur s'il n'était qu'apparent et que le cœur n'y prît aucune part. Dieu est esprit, dit le divin Maître, il veut être honoré en esprit et en vérité ^. Les hommes ne voient que le dehors, mais le regard du Seigneur pénètre au dedans et voit jusqu'au fond de l'ame '^. L'hommage des lèvres ne suffit donc pas : il faut celui du cœur.
Notre intérêt spirituel. Que de mérites on acquerrait devant Dieu si tous les mouvements qu'on fait à l'autel étaient des actes d'humilité, d'adoration, d'amour, de
1. Districte in virtute obedientiaj juxta rituum modum et normam in Missali praescriptam. ( Pius V, la proœrn. Missal.)
2. Ecclesia caeiemonias adhibuit ut majestas tanti sacrificii commendaretur. et mentes fidolium per hxc visibilia religionis signa ad rerum altissimarum qiiae in liis sacriûciis latent contemplationem excitarentur. (Conc. Trid., Sess. il, 5.)