II Pet., I
avec ses propres hommages, les devoirs de toute la création dont il était le chef et la personnification parfaite. Dès lors, la Majesté divine avait dans le Verbe incarné, non seulement un adorateur et un suppliant, mais encore une victime d'une dignité et d'une valeur infinies. Car ce Dieu, devenu homme et capable d'honorer la majesté de son Père au nom de la création, devait naturellement l'honorer en Dieu, c'est-à-dire sans mesure, avec toute la perfection dont il était capable, en donnant aux hommages qu'il lui offrirait dans sa nature créée, outre la valeur qu'ils tiraient de la dignité de sa personne, toute l'étendue et toute l'intensité que pouvaient leur donner l'ardeur de sa charité, la profondeur de ses abîyssements et la générosité de ses sacrifices^.
Evidemment le premier besoin du Verbe fait chair,
1. C'est à dessein que nous omettons ici tout ce qui a trait aux disputes des Thomistes et des Scotistes. Nous ne voyons aucun inconvénient à cette omission; et cela pour deux raisons ; 1° Nous n'avançons rien qui ne soit universellement admis ; car tous les théologiens conviennent : que Jésus-Christ est le rédempteur du genre humain tout entier; que nul n'a jamais été sauvé ni justifié ou tiré du péché qu'en vertu de ses mérites ; que l'on ne peut honorer Dieu dignement que par lui, ni être béni de Dieu en dehors de lui; qu'il est le chef de l'Eglise entière et que tous les enfants de Dieu sont ses membres , animés de son Esprit et vivant de sa vie. — 2o Nous croyons qu'on peut, sans déroger à l'autorité de saint Thomas et même sans contredire sa doctrine, penser que l'état présent du genre humain est celui que Dieu avait en vue dès l'origine, et que la condition première oïl il a placé Adam, l'épreuve à laquelle il l'a mis, et la faute où il a permis qu'il tombât, ont été, sans iiréjudico de la liberté de nos premiers parents, ordonnés ou disposés par sa Providence, dans le dcssiiin de nous conduire à cet état. Quemadmodum malis operibus Judaiorum et Judae benc usus est ad nostram redemptionom ac salutcm. (S. Aug., Serm. ccxiv, 3.) Nam ctiam de scelere Judac traditoris salutem operatus est. [Serm. X, 5.) 0 ccrte necessarium Adœ peccatum, dit l'Eglise, quod Chrisli morte deletum est. (Ofl^. Sabb. sanct.). Cf. S. Th., i' 2'', q. 2, a. 7. Infra, p. 22.)
en se voyant revêtu de notre humanité, devait être de s'anéantir devant la majesté de son Père et de se dévouer sans réserve à son service, afin de consumer pour sa gloire, (in essentielle de toutes choses, la nature créée qu'il en avait reçue et qui n'était avec lui qu'une seule et même personne. Mais un autre mouvement devait s'ajouter au premier, et le porter à compléter son sacrifice, en joignant à sa personne tout ce qui était à lui sans être lui-même : par conséquent à nous dévouer avec lui comme les membres de son corps mystique et à nous associer par sa grâce à ses sentiments de religion, d'amour et de reconnaissance pour l'auteur de toutes choses. Ce double sentiment devait être le mobile de son âme et la règle de toute sa vie.
De là l'étendue du divin Sacrifice et ses conséquences pratiques. L'immolation de l'Homme-Dieu n'est pas seulement le centre du culte chrétien : c'en est l'àme, la substance, et dans un sens la plénitude. Dans l'offrande qu'il fera de lui-même à son Père, le Sauveur comprendra non seulement tous les actes de vertu qu'il doit accomplir en sa propre personne indépendamment de nous, ses œuvres d'humilité, de mortification, d'obéissance, de zèle, mais encore tout ce qu'il inspirera et qu'il fera accomplir à ses membres d'œuvres surnaturelles dans toute l'étendue du monde et pendant la durée des siècles^. Il offrira tout cela avec lui, comme étant à lui, parce qu'en effet tout lui appartient, tout vient de lui en
1. Propter quam causam non confunditur fratres eos vocare, dicens : Nuntiabo nomen tuum fratribus meis : in medio ecclesioe laudabo te. (Heb., III, 11, 12; Ps., XXI, 23.) Apud te laus mea in ecclesia magna. (Ps., XXI, 26.) Confitebor tibi in populis, Domine, et psalmum dicam tibi in gentibus. (Ps., LVi, 10.)
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premier lieu, et rien n'aurait été fait sans lui. Et par tous ces actes réunis, par ceux qu'il nous fera ])roduire, que nous exercerons dans sa dépendance et par sa vertu ', aussi bien que par ceux qu'il produira lui-même et qui lui seront exclusivement propres, il rendra à la Majesté divine une gloire supérieure, non seulement à celle que lui rend la nature matérielle, avec tous les astres qui brillent au ciel et les myriades de mondes qui roulent dans l'espace, mais à celle même que pourraient lui rendre par elles seules toutes les créatures spirituelles ensemble, fissent-elles pour lui les sacrifices les plus héroïques et les actes de vertu les plus sublimes. Il l'honorera en Dieu, comme un Homme-Dieu est seul capable de l'honorer. Il offrira à sa grandeur un hommage qu'elle ne saurait dédaigner, à cause de la charité et de l'excellence infinie de celui qui en est le principe et qui le lui présente ^î
Ainsi, i)our résumer notre pensée. Dieu aurait pu mettre l'homme sur la terre sans que son Fils s'incarnât et s'offrît en sacrifice. Nous ne le contestons pas ; mais en reconnaissant cette possibilité, nous disons qu'il ne s'est jamais en réalité arrêté à ce dessein, qu'à l'instant même où il s'est déterminé à créer l'homme, ou du moins dès le moment où il a résolu de le réparer et de le rétablir dans sa grâce, il a voulu l'Incarnation du Verbe et son immolation ; et nous ajoutons qu'il a pris ce parti pour les meilleures raisons : pai'ce que sans l'incarna-
1. Nemo potest dicero, Doniiuus Jésus, nisi in Spiritu sancto. (I Cor., xu, 3. ) Deus est cnim qui operatur in nobis et velle et perficerc pro bona voluntate. (Phil., u, 13.)
2. Ex. quo omaia, per quem omiiia, in quo ouinia, ipsi gloria in su.'cula. Off". S. Trinitatis. Cf. Rom. xi, 30.
tion et le sacrifice du Verbe f;iit chair, il eût été infiniment moins honoré et l'homme infiniment moins parfait, moins digne de son auteur. Gratificavit nos in dllecto Filio suo, dit l'Apôtre*. C'est en son Fils seulement que nous lui avons plu. C'est grâce à l'union qu'il devait mettre entre lui et nous qu'il nous a trouvés conformes à ses vues et propres à faire éclater sa gloire : In laudem glorise gratlœ suse"^.
Le monde de la nature n'est rien en comparaison du monde de la grâce, mais le monde de la grâce, si excellent qu'il soit, serait loin d'être ce qu'il est, s'il n'avait le saint Sacrifice pour couronnement, avec le Fils de Dieu pour prêtre et pour victime. Jésus-Christ est le chefd'œuvre de Dieu; et le chef-d'œuvre de Jésus-Christ, le prodige de sa vertu et de sa sagesse, ce qui met le sceau à sa perfection, c'est son immolation volontaire pour la gloire de son Père et la sanctification de nos âmes.
Ce dessein de Dieu ne fut pas seulement pour l'homme une faveur inestimable, le témoignage d'une bonté sans limites : ce fut une œuvre de miséricorde, de la miséricorde la plus généreuse et la plus incompréhensible. Car au moment où le Seigneur prenait ce parti, quel que soit ce moment, l'avenir était devant ses yeux et déjà présent à sa pensée. Il savait que l'homme ne tarderait pas à rompre avec lui et à se livrer au péché ; que, loin de profiter de ses premiers dons pour en mériter