‹ Du Divorce dans la synagogueChapitre 16 sur 22 · III · texte numérisé non relu

III

I. Il y avait près de deux siècles que la main du Seigneur s* aggravait toujours davantage sur le malheureux peuple' hébreu. Les deux prises de Jérusalem dans T espace de soixante-cinq «ans , la .première par Titus, la seconde par Adrien, avaient été accompagnées d' affreux carnages où périt une grande partie de la nation. En outre, un très-grand nombre de juifs avaient été vendus à vil prix, et emmenés en esclavage.Chassés de Jérusalem, dont l'entrée leur était interdite , ils obtenaient à peine des Romains , à force d' argent , la triste faveur d* aller quelques instans gémir et verser des larmes sur les ruines de leur cité sainte.

Ecoutons Saint Jérome: « Legamus Josephum et 'y, prbphetiam Sophoniae, illîus cernemus historiam :

,, et hoc non tantum de câptivitate dicendnm est , ,, sed usque ad praesentem diem , perfidi coloni ,, po8t interfectionem servorum ; et ad extremum ,, Filii Del , excepto planctu , prohibentur ingredi ,, Jérusalem , et ut roinara suae eis flere liceat ,, civitatis , praetio redimunt , ut qui quondam „ emerant sanguiuem GhristI , emant lacrymas „ suas : et ne fletus quideiu eis gratuitus sit » (a)«

La- nation ainsi réduite pouvait dire avec rai* son : « Si le Seigneur des armées n* avait conservé ce petit reste d’ entre nous , nous aurions été comme Sodome , et nous serions devenus semblables à Gomorrhe ,, {h).

IL Une autre cause de l’affaiblissement du peuple hébreu , composé dorénavant des rameaux re^ tranchés, aliqui ex ramis fracli sunt , ce. fut le grand nombre de juifs qui abandonnèrent la sy- . nagoguc , ou plutôt , restèrent attachés à la raci^ ne de V olivier , (c) et formèrent 1’ Eglise de Jéru-

(rt) Com. in Sophoniam I. i 5 . i6. . • '

(*) üvaa lai) l’mn mn»

Isaie I. 9.

(c) Rom. XI. 17. ^ ^ ,

Salem , le herceam de V Eglise universelle (a) , la mère des autres Eglises (b) , dont les. quin;se premiers

(a) Noire-Seigneur ordonna aux Apôtres de commencer leur mission par Jérusalem , ** Et praedlcari in nomine ejus poenitentiam et remissionem peccatorum in omnes gentes, incipientibus ab Jerosol^ma

S. Luc. xxrv. 47*

S. Irénée : Jérusalem , ex qui habuit omnis initium.

Ecclesia

S. Augustin : Teneamus ergo Ecclesiara ex ore Domini designatam undè coeptura , et quousque perrentura esset. Coeptura scilicet ab Jérusalem , et perventura in umnes gentes.

De Unitate Ecclesiae , %lias Contra Donatistas. i5. ed. Bened.

En parlant des premiers disciples , il dit :

Totus Ciiristus et illis înnotuit , et nobis innotuit. Sed totus ab eis] non est visus , nec à nobis totus est vîsus.

Ab iis caput est visum corpus creditum : à nobis corpus visum , caput creditum.

Plus haut il avait dit :

Ecclesiam per omnes gentes ,JncipientIbus ab Jérusalem, nondum-videbant.

Sermo ii6. G. VI.

S. Jérôme : Sed et in Jérusalem primum fundata Ecclesia

totius orbis Ecclesias seminavit.

Com. in Is. IL 3.

(b) Les Père» du second Concile général disent : Ecclo^ sia Hierosolymitana mater est aUarum Eccle^iarum. Vojez à la fin du volume la note E a.

pasteurs , depuis S. Jacques-lc-Mineur jusqu’ à Jude (u) , étaient de la race d’ Abraham.

C’ est dans ces circonstances que les anciens de la nation pour préserver les restes d’ Israël d* une ruine totale , avisèrent au moyen de resserrer les liens fraternels entre les juifs , et de favoriser r accroissement de la population , par des ordonnances qu’ ils jugèrent les plus propres à atteindre ce but. Ils imposèrent le devoir religieux à tout Israélite^ de se^ marier , et de se remarier s’ il devient veuf , tant qu’ il peut espérer do donner le jour à des enfans (6) , et ils commencèrent dès lors à combattre la licence du divorce,

n. Sans doute , on ne pouvait pas révoquer les décisions des rabbins des siècles précédens , comme , par exemple , celle de Hillel que Vous avez vue , Monsieur , plus haut, page 70, et les autres que j ai rapportées dans la seconde partie du présent traité . Car la synagogue , accorde une plus grande autorité ' au code rabbînique qu’ à la paréde de Dieu contenue dans la Bible (e). Mais

^ (a) Voyee à la fin da volame la note a.

- (b) Voyez talmud traite Kidduschin , fol. 9p. Tcrso ; Maimonides , traité Isschut , chap. XV. §. 2. ; Moïse de Kolzi y prec. aff. (|uaranle-neuvienie } Suenme théologi(juc de Joseph-Karo , quatrième partie , art. r. §5. 1-9.

(c) Voyez à la fin du vulume la note G a.

on adopta le moyen de mettre successivement à la reddition du libelle de répudiation de nouvelles conditions qui étaient autant d’ entraves. Ce plan suivi avec persévérance , finit par hérisser le divorce de difficultés et de longueurs bien propres à faire passer au& maris le goût de la séparation.

Léon Modène , dans le livre déjà cité , partie quatrième , num. a. , dit : « Et afin qu* au premier mouvement de colère le mari ne recoure à la répudiation pour se séparer , les rabbins ont chargé de formalités minutieuses la manière d* écrire le libelle du divorce , et celle de le remettre , afin qu* il ait le temps de revenir à d'autres sentimensy et que le couple se raccommode ,,,{a)

III. D’ abord on ôta à Mesdames les juives la faculté de répudier leurs époux , qui était une audacieuse usurpation , réprouvée également par la loi écrite et par la loi orale , c’ est-à*dire , la tradition.

{a) E accio che non cosi facîlmeate per sdegno (sic) subito si venghi a raerito di ripudio y e rompere il raatrimonio , Launu dinicuUatb li Kabini il modo dello scriverlo ) e del darlo , acciocchc tra lanto si penta , e che litoruano a riconciliarsi.

Edition de Venbe i658.

rV. La rédaction du libelle de divorce , 1* exécution graphique de cet acte , la préparation des matériaux , comme , parchemin , encre etc. ; la manière d’orthographier les noms des époux, des témoins , des villes et des fleuves , car la cérémonie du divorce ne peiit avoir lieu , d’ après une ordonnance des rabbins , que dans une ville si» tuée sur un fleuve ; la spécification des noms propres et des surnoms et sobriquets ; tout cela a été surchargé d’une foule de pratiques minutieuses (a), ou plutôt.{de chicanes inventées exprès , dont la moindre inobservance rend invalide la lettre de divorce , ou la cérémonie qui doit opérer la dissolution du mariage,

La procédure doit être examinée longuement et scrupuleusement par un rabbin , docteur de la loi. S il ne trouve rien à opposer aux raisons du raali , et de la femme , il doit tout mettre en oeuvre pour les détourner de leur dessein par des moyens de persuasion , et revenir à la charge tant qu’il peut espérer de rétablir la concorde entre les époux. Si toutes ces tentatives échouent , le rabbin doit présider tout l appareil dont je viens de parler , et en surveiller rigoureusement tous les détails ,

(a) Voyez plus haut page i8. art. VI* une autre condition imposée au IU>ellc du divorce.

plutôt pour trouver une cause de nullité , et suspendre la cérémonie , que pour faire observer ce qui a été prescrit par les chefs de la synagogue.

V. Le synode juif , tenu à Worms en 4790 de la création , comput rabbinique (a) , sous la présidence du célèbre rabbi Gherschon , ajouta un nouveau frein au divorce. Il défendit a tout hébreu , sous peine d’ excommunication , de répudier sa femme , si elle n’ y donne pas son plein consentement (J). Jusque là le mari pouvait répudier sa femme malgré elle (c).

VI. Enfin , le Sanhédrin , convoqué à Paris , ajouta une nouvelle garantie au mariage. Après avoir déclaré que la répudiation est permise par la loi de Moïse , il s’ empressa d’ ajouter « qu’elle n est ,, valable qu’ autant qu’ elle opère la dissolution ,, absolue de tous les liens entre les conjoints , ,, même sous le rapport civil. . .

(rt) io3o. de r ère vulgaire.

{b) Léon Modène : Ancor che non debba farlo quand© Loi non si contenta ( Bien que le mari ne doive pas la

répuditr , si elle n’ y consent pas ).

Ce passage si important a été omis dans la traduction l'rançaise de Richard Simon. ,

Voycï ^ Ta fin du volume la note H a.

(f) V'uyez plus haut pages a6. ay. aS. 87.

♦* C’ est pourquoi , en vertu du pouvoir dont ,, il est revêtu , le Grand Sanhédrin statue et or- ,, donne , comme point religieux : Que dorénavant • ,, nulle répudiation , ou divorce , ne pourra être ,, fait selon les formes établies par la loi de Mol- ,, se , qu’ après que le mariage aura été déclaré ,, dissous par les tribunaux compétens , et selon ,, les formes voulues par le Code civil.

“ En conséquence , il est expressément défendu. ,, à tout rabbin , dans les deux Etats de France ,, et du Royaume d’ Italie , et dans tous autres ,, lieux , de prêter son ministère dans aucun acte J, de répudiation ou de divorce , sans que le juge- ,, ment civil qui le prononce lui ait été exhilié „ en bonnes formes , déclarant que tout rabbin ,, qui se permettrait d’ enfreindre le présent sta- ,, tut religieux , sera regardé comme indigne d’ en ,, exercer à T avenir les fonctions „ (a).

Voilà donc une nouvelle restriction apportée à r exercice de la permission du divorce. Depuis la

(a) Decisions doctrinales du Grand Sanhédrin qui s* est tenu à Paris au mois d’ Adar premier , 1 ’ an de la création 5567 ( Février 1807. ) sous les auspices de Napoléonle-Grand , avec la traduction littérale du texte français en hébreu , Paris , imprimerie de L. P. Sétier, 1812. in 4 * Article II. pages 20. 22. du texte français.

cliiile de Napoléon , la suppression de sa loi anticlirclienne du divorce , rend impossible chez nous , en France , la séparation , même simple^ ment religieuse , des époux juifs mariés au civil. Gomme nos tribunaux ne prononcent plus de divorce , il est impossible d’ exhiber au rabbin en bonnes formes le jugement civil sans lequel il ne peut pas dissoudre le mariage mosaïque.

Je dis des époux juifs mariés au civil , car vous avez vu plus haut (a) , Monsieur , que dans le cas extraordinaire où deux individus juifs sc marieraient selon le rit de Moïse, sans faire prononcer leur union par le magistrat municipal , on peut , s’ il y a urgence , opérer leur séparation religieuse (J).

Vn. Ces mesures ont parfaitement atteint le but que les rabbins avaient en vue. Depuis bien des siècles , les répudiations devenaient de plus en plus rares parmi les juifs ; et à notre époque le divorce est devenu à peu près impossible parmi eux , ainsi que nous venons de voir.

L' Assemblée des Notables juifs convoqués à Paris en 1806 par Napoléon , prince qui , on le

•* I - — - -- -- - -- I ir-- iriT~rT

(rt) Pages 6. et suivantes.

{ù) \oytt à la fin du volume la note /a. -

sait , était partisan du divorce , et V avait insé. ré dans son code , eut à répondre à cette question proposée par l’Empereur : « Le divorce est-il » permis par la religion juive P ».

Voici la réponse de 1’ Assemblée :

(( Avant que les Israélites eussent été admis en )) France , à la jouissance des droits des autres )) citoyens , et lorsqu’ ils vivaient sous une légis- )) lation particulière , qui leur permettait de se ré- » gir selon leurs usages religieux , ils avaient la fau culté de répudier ; mais il était extrêmement ra» » qu' ils en usassent ,, (a).

Les obséquieux Notables n’ avaient aucun intérêt 'dè représenter, le divorce juif^è Sa terrible Majesté 'comme un cas^ extrêmement rare sous, le régime de la législation particulière aux juifs^<$*est la force d* une vérité de fait qui ne leur a " pas permis de faire une réponse <quî aurait été sans doute plus .agréable A r^au^uate qtiestioiineur.^ j

VUl. Qu.^, il ' me ':îpit 'permis à' établir encore îcrun parallèle^ entre la synagogue et le ,pro- ' testantbme. ^ ^ ^

(a) Page 149. des proces-verbaux de l’Assemblée tables etc. JL

Voyex.plus üaut la note de la page C,

Déjà dans les premiers temps de la soi-disant réforme, le divorce était, incomparablement plus rare et plus difficile à obtenir chez les juifs que chez les protestans , de 1’ aveu même de ces hérétiques. Buxtorf le fils , dans sa dissertation de Sponsalihus et divorliU (a) dit î « Hodiè rarissima » sunt inter Judaeos divortia , et forte rariora et )) difficiliora ac inter christianos » {h\

Plus tard , le principe de l’un et de l’autre, produisant des conséquences, comme un arbre faciens fruclum juxtà genus suum , à mesure que le divorce perdait du terrein dans la synagogue , il en gagnait prodigieusement dans le protestantisme.

Enfin, de nos jours , le divorce chei les juifs est presque ce que Juvénal appelle.

Jîara avis in terris nigroque simillima cycno (c)

Chez les protestans , Dieu merci , il est en voie de prospérité. Dans les moindres provinces on compte les époux divorcés par milliers (d).

(«) Page 97. S- 98.

(^>) Pour qualifier de chrétiens ceux qui sont hors de 1 ’ unité de l’Eglise fondée par le Christ^ il faut d’ abord effacer du Nouveau Testament : Unum corpus et unus spirîttts. Una Jides , unum bapiisnia etc. Ephes. IV.

[c) Saf. VI. vers. i 65 .

[d) Yüvex plus haut page laS. et la note D a. . - . •'

{ iS3 )

Voilà , Monsieur y ce que j* avais à dire pour répondre aux diverses questions que Vous m* avez fait T honneur de adresser.

Veuillez accueillir ce faible écrit comme un térooignage de mon estime pour vos qualités hono> râbles et vos rares mérites.

Puisse la publication de ce traité contribuer à la gloire de Dieu , laquelle doit seule diriger la plume des écrivains chrétiens.

Agréez , Monsieur , je Vous prie etc.

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