‹ Du divorceChapitre 5 sur 41 · USE · texte numérisé non relu

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tion, Chacun vouloit être dans ses terres, sur ses livres, avec ses amis, occupé de ses affaires, et plus encore de ses plaisirs. La vie ublique n’étoit qu’un esclavage; on ne jouissoit que dans la vie privée. L'État n’étoit plus considéré que comme une mine à exploiter ; ce n’étoit plus à force d'honneur, mais à force d'argent, qu'il pouvoit se faire servir; semblable à ces maitres décriés, qui ne trouvent de serviteurs qu’en donnant de plus forts gages.

Les sciences qu’on appelle naturelles, et qui seroient beaucoup mieux nommées matérielles, parce qu’elles ont pour objet les rapports entre les corps, prenoient le pas sur les sciences sociales et intellectuelles ; théologie, morale, politique, jurisprudence, qui traitent des rapports entre les êtres ah in et par la même raison, les arts mécaniques, les arts de l'homme physique, étoient cultivés avec plus de goût et de succès que les arts de l’esprit, l'éloquence et Ja poésie, expression la plus noble de l’être pensant. Nos grands poètes du dernier siècle, ou ceux du nôtre qui appartiennent encore à cette époque mémorable de l'esprit humain, avoient marché à la Jumière que de profonds penseurs, leurs con-

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temporains, avoient répandue sur la nature de Dieu et de l’homme, et sur leurs rapports; et 1ls avoient exprimé avec une perfection inimitable, l’homme, ses devoirs, ses vertus et ses passions. Dans notre siècle, où une triste idéologie,quin’est qu’un chapitre de lascience de l’homme, substituée à la haute et intellectuelle métaphysique de Platon, de saint Augustin, de Descartes, de Malebranche, de Fénelon, de Leibnitz, a fait toutes nos idées avec nos sensations, et où les sciences physiques ont été presque exclusivement cultivées,

la poésie a pris le même caractère. Elle a réussi à peindre les sens et la matière: le genre badin, voluptueux et même obscène, ou géorgique et descriptif, Pa emporté sur le genre lyrique et dramatique; et sous ce rapport, Voltaire dans son fameux poème, Bernard, Dorat, Roucher, Saint-Lambert et Dehile, sont fils de leur siècle, comme Corneille, les deux Racine, dues Rousseau, l'étoient du leur.

Cest à ce même principe qu’il faut rapporter la tendance sensible, dans les ouvrages d’esprit de notre temps, à descendre de Pimitation de la nature noble et publique, à l’imi-

DR tation de la nature domestique et familière.

La tragédie héroïque, la haute comédie, le grand opéra, commencèrent en France sous Louis XIV ; le drame, sorte de tragédie bourgeoise, les vaudevilles, les opéras bouffons, sont des inventions de notre temps; et déjà nous avons vu la comédie, attaquant non plus les ridicules ou les vices, mais les personnes mêmes, revenir à la licence satirique des pièces d’Aristophane. Dans les arts d’imagination, le même caractère s’est fait remarquer : l'architecture du siècle de Louis XIV s’occupoit davantage de la décoration extérieure, celle de notre siècle des distributions intérieures et domestiques ; la nature agreste et brute des jardins anglais a remplacé la magnifique symétrie des dessins de Le Nôtre : l’école de Le Brun peignoit l’homme public occupé d’actons religieuses ou politiques ; l’école moderne peint l’homme domestique, même en état sauvage ou de nudité; et en tout une extrême facilité de mœurs, si dangereuse chez un peuple avancé, a chassé la contrainte austère et gênante des mœurs denos pères. C’est surtout dans les romans, expression nécessaire des temps auxquels ils sont écrits, qu'on remar-

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que la différence des deux époques. Dans un temps, c'étoient de grands personnages et de beaux sentimens:; dans le nôtre, ce sont des personnages obscurs et de petites passions.

Les uns ne parlent que de tendresse à immoler au devoir; les autres que de plaisirs à préférer à tout : ceux-là racontent des entreprises, des aventures; ceux-ci des intrigues; et même lorsqu'ils ne parlent que d'amour, dans les premiers, c’est le cœur d’une dame à obtenir; dans les derniers, c’est, tout à découvert, une femme à séduire; et Clarisse ne passe, avec raison, pour le meilleur roman de notre temps, que parce qu’il est l’expression fidèle de nos mœurs; car un livre suffit pour peindre un siècle.

De ces opinions qui font de l’homme un végétal pour la vie, un animal pour les fonc- Lions, suivoit, comme une conséquence inévitable, la doctrine célebre de l'influence des climats sur nos habitudes et sur nos devoirs. On voulut tout expliquer dans l’homme et dans la société, avec cette influence des climats, combattue même par des philosophes modernes, entre autres par D. Hume, et dé-

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mentie par la raison et par l’histoire (4). On n'eutaucunécard à l'influence bien autrement puissante, et la seule décisive, des institutions politiques et religieuses qui modifient l'homme, et peuvent changer jusqu’à sa constitution physique; et l’on ne vit pas que les connoissances qui suivent la civilisation, nées en Orient avec la religion et avec l'homme luimême, s'étoient répandues de proche en proche, par les Juifs dans l’ancien monde, par les chrétiens dans le monde moderne, et toujours par le peuple de Dieu; et que les grandès conquêtes qui précédent la civilisation ont indifféremment ravagé le Nord et le Midi, partout où des peuples amollis ont offert une proie facile à des nations simples et pauvres.

Ce sont d’autres pensées que la religion (x) Les anciens rhéteurs avoient fait les loc communes de l’éloquence ; on pourroit faire les Leux communs de la philosophie , à l'usage des jeunes philosophes. L'influence des climats, la prodigieuse antiquité du monde, l’état de pure nature , la balance des pouvoirs , les bienfaits du commerce, etc. etc.; et puis les croisades, l’expulsion des Maures d’Espagne , les entreprises des papes, et tant d’autres choses

dont on feroit -un gros livre qui serviroit merveilleusement à en faire de petits.

inspire à l’homme, un autre caractère qu’elle donne à la société. La religion met l’ordre dans l'esprit de l’homme, en lui enseignant une cause universelle aux effets universels ou à l’univers cause essentiellement parfaite, puisqu’elle est souverainement puissante, tandis que l’homme est originellement imparfait; et elle ne nous dit rien qu’une raison éclairée n’avoue de Dieu, et qu’une expérience funeste et journalière ne nous apprenne de l’homme.

Si Dieu est bon, si l’homme est enclin au mal ( car Dieu lui-même ne pouvoit pas faire l'ouvrage aussi parfait que l’ouvrier), c’estune nécessité que Dieu ait donné à l’homme des moyens de se préserver de l’effet de sa malice, et j'aperçois le motif des lois et la raison de la société. Mais quand ma raison saisit avec évidence le pourquoi des lois que Dieu a données aux hommes, mon imagination, qui s’écare, veut pénétrer le comment de cette transmission, et elle cherche des images là où il ne faut que des idées, Ces lois divines sont des lois fondamentales, primitives, dont toutes les lois humaines et subséquentes doivent être des conséquences plus ou moins immé-

— hi — diates (1), mais toujours naturelles; et le lésislateur humain doit déclarer ou promulguer les lois, et non en inventer. Cette législaon divine et naturelle, hors de laquelle il n’y a que malheur pour l’homme, et désordre pour Ja société, ne se développe jamais mieux que là où les hommes, se livrant à la marche du temps et au cours irrésistible des choses, ne Ja troublent point par leur opération précipitée; et c'est ce qui faisoit que, parmi les nations chrétiennes, celle qui n’avoit presque aucune loi politique écrite, et aucun législateur connu, étoit la plus forte, la plus spirituelle, la meilleure, enfin, et la mieux constituée de l’Europe. |

La religion met l’ordre dans la société, parce qu’elle donne aux hommeslaraison du pouvoir et des devoirs. Le chef de la société, qui connoit la source de son pouvoir, l'exerce avec confiance et par conséquent avec force, et comme Dieu, dont il procède, il ne connoît de bonté que la justice ; et le sujet, certain du motif de ses devoirs, obéit sans murmure et même avec joie. Mais cette religion qu’on ac-

(1) Voyez la Législation primitive.

euse de favoriser la tyrannie, et qui est le principe de toute véritable liberté, met des bornes au pouvoir en en mettant au devoir.

Elle apprend aux chefs qu’ils ne peuvent pas tout, parce que les sujets ne leur doivent pas tout; et en même temps qu’elle ordonne l’obéissance active, que la société politique exige également de tous ses ministres, elle commande la résistance passive et par conséquent insurmontable, toutes les fois que le pouvoir humain est en contradiction évidente avec le pouvoir divin, parce qu’alors il n’est plus pouvoir, mais passion Ou impuissance, 2mpotentid; au lieu que la philosophie, qui commande une obéissance passive à ses lois, ou plutôt à ses ordres, fait un devoir de la résistance active ou de l'insurrection. |

Aussi la religion, qui place Dieu à la tête de la société, donne à l'homme une haute idée de la dignité humaine, et un profond sentiment d'indépendance des hommes ; et la philosophie, qui va cherchant partout des hommes qui s'élèvent au-dessus des autres pour leur donner des lois, rampe toujours aux pieds de quelque idole : en Asie, aux pieds de Mahomet; en Europe, aux pieds

si D de Luther, de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaire ; et rejetant le Dieu de l’univers, se fait des dieux de tous les hommes en qui elle réconnoît des talens et retrouve ses opinions,. |

C'est parce que la religion renferme essentiellement les principes de tout ordre, que lorsque des hommes nés avec de grands talens pourlesouvernement, quela religion ne donne pas, ont été animés de son esprit où accoutümés à ses pratiques, ils ont administré les États avec force ét sagesse; témoins, Suger, Ximenës, Sixte V, Richelieu : et même l’on peut remarquér qe les plus forts ont été ceux qui avoient puisé dans les institutions monastiques l'habitude d’une règle austère et d’une obéissance ponctuelle.

Je sais que la philosophie oppose à ces grands noms un roi philosophe de ces derniers temps. Je ne conteste pas ses talens militaires et l’éclat qu’il à répandu sur son règne; mais le peuple qu'il a formé n’a pas encore passé par l'épreuve du temps ét du malheur. C'est aux événemens à nous apprendre si la force d'un État est dans ses armées où dans ses principes, et si, à talens égaux dans le chef, il y auroit

autant de force conservatrice et défensive dans cette monarchie que dans quelques autres États de l'Europe.

Tout, dans le système de la religion chrétienne, est naturel à la pensée de l’homme, parce que tout y est semblable à son action.

Si l'homme voit dans l’univers une cause suprême ou pouvoir universel qui a voulu tout cequi existe, un ministre, moyen oumédiuteur universel par qui tout a été fait, et des effets universels sujets à cette grande action que l'on appelle l'univers; s'il aperçoit des lois pénérales, et un ordre universel, général, immuable, de peines et de récompenses, il se voit lui-même cause de beaucoup d’effets, et pouvoir (domestique ou public ) agissant par ses ministres, sur ses sujéts et pour ses sujets; il voitun ordre particulier, deslois, des peines, des récompenses, etc. Si sa raison lui dit que Dieu est bon, sa conscience lui dit qu’il peut le devenir, et il en trouve le moyen, pour sa volonté, dans les leçons que la religion lui donne; pour son action, dans les exemples qu'elle met sous ses yeux; car, lorsque de grands devoirs luicommandent lesplus grands sacrifices, et même celui de la vie, écoute, lui

Pr, dit la philosophie, regarde, lui dit la religion. Aspice et fac secundüm exemplar.

C’est parce que la religion chrétienne est conforme à l’ordre des rapports naturels entre les êtres, et par conséquent aussi naturelle à notre raison qu'elle est opposée à nos penchans, qu’elle s'établit avec facilité chez les peuples dont elle commence l'éducation, et qui, encore dans leur ignorance native, n’opposent pas à sa doctrine un esprit préoccupé par l'erreur. Ces peuplesentrentnaturellement dans la route de la civilisation qu’elle leur ouvre, et leur bon sens leur fait trouver entre l’ordre invisible dont on leur parie, et l’ordre visible dont ils sont les agens, cette parfaite analogie (1) qui est le sceau des ouvrages d'une intelligence infinie âgissant par une puissance infinie, la règle la plus certaine de nos jugemens, et le principe le plus fixe de nos acüuons; en sorte qu'on peut dire avec une en tière vérité, qu’il n’ya rien de plus surnaturel à l'homme, et de plus naturel tout ensemble, que la religion.

Au contraire, la philosophie moderne, qui

(1) Condillac en veut beaucoup aux EU qui se déduisent de lanalopie. il

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