L'intelligence des animaux, I, p. 178 (Paris, F. Alcan
pagures, de Triplelt et de Mne Goldsmith sur divers poissons, et tous les essais du même genre rapportés par G. Bohn dans le tome XIII de ÏA?înée psi/diologigue, peuvent être considérés comme autant de contributions à la science de l'éducation animale, puisque les expérimentateurs cherchent avant tout dans quelles conditions de temps, de lieu, etc., leurs sujets acquièrent des habitudes susceptibles de modifier dans une certaine mesure leurs instincts naturels. A peine est-il besoin de faire remarquer que de tels élèves sont par leur organisation beaucoup trop loin de nous, pour que l'étude génétique de leurs tendances acquises puisse amorcer des inférences pédagogiques de quelque valeur.
Mais, à s'en tenir même aux espèces dont la conscience, selon toute probabilité, ressemble à la nôtre par les traits essentiels de la vie affective, sinon de la vie intellectuelle, on est embarrassé de se faire une idée nette de leur dressage^ si l'on considère les multiples besognes auxquelles on les destine, et les divers procédés dont on se sert pour les y préparer. Peu s'en faut, par exemple, que le chien ne trouve devant lui autant de carrières ouvertes que nos jeunes écoliers; comme eux, il est obligé de se spécia-
DÉFINMTION DU DRESSAGE. 5
liser par un apprentissage approprié dans une tâche, parfois exclusive de toutes les autres; c'est ainsi qu'il peut devenir gardien du troupeau ou de la maison, chasseur, sauveteur, soldat, policier, acrobate, danseur, etc. Bien plus, dans chacune de ces professions, la division du travail s'exerce avec une rigueur inexorable, au point que le même sujet, s'il excelle à maintenir ou mener un troupeau de moutons, est un gardien insuffisant du gros bétail, s'il suit la piste après le gibier, ne sait ni arrêter ni rapporter, s'il tient en respect les malfaiteurs par sa force, ne parvient pas à les découvrir à la façon d'un bon détective, etc.
Cette identification du sujet avec le genre de besogne auquel il est accoutumé, existe à des degrés divers chez toutes les bêtes soumises à l'influence de l'homme; mais il convient de remarquer qu'elle se manifeste sous une forme d'autant plus rigide que l'élève appartient à une espèce plus inférieure par ses aptitudes intellectuelles, sinon par son type biologique. C'est ainsi que si l'on peut, sans de grandes difficultés, monter un cheval de trait ou faire quêter un retriever, on a par contre beaucoup de peine, quand toutefois on réussit, à soumettre les bœufs
au joug en les attachant par les cornes, s'ils ont pris l'habitude d'être accouplés par les épaules, et réciproquement. A plus forte raison ne saurait-on demander à des lapins ou à des lièvres savants que les mouvements auxquels on les a rompus à force de patience, la moindre modification risquant ici d'arrêter net les efîets de l'acteur le plus sûr de son rôle.
Pour minime qu'elle soit, la part d'indétermination qui se glisse dans les automatismes acquis par les vertébrés, permettrait peut-être à la Psychologie comparée d'évaluer les degrés de l'intelligence animale avec d'autant plus de précision que, dans cet ordre d'idées, des différences très marquées distinguent les uns des autres, non seulement les types spécifiques, mais encore les individus de la même espèce, de la même race, quelquefois de la même variété. Tandis que certains sujets accommodent leur savoir à la diversité des circonstances et se montrent capa])les, dans d'étroites limites il est vrai, de faire un choix parmi les réactions apprises, d'autres agissent comme s'ils étaient emportés par leurs jambes ou actionnés par un ressort inlérieur qui se déroulerait en produisant des mouvements prévus dans lous leurs détails. Or les individus
les plus difficiles, sinon à dresser, du moins à instruire, sont précisément ceux dont les actes instinctifs ou appris, semblent produits par une mécanique plus ou moins compliquée, ou bien, ce qui peut-être revient au même, ceux dont les sensations restent à l'état brut sans s'achever en perceptions, parce que manque le triage inconscient des liaisons associatives qui, dans l'expérience du sujet ou celle de sa race, ont soudé en une représentation objective les qualités sensibles les plus importantes. Cette infirmité peut coexister avec un développement remarquable de la sensibilité sensorielle et affective. Parmi les cas que j'ai observés, il y a lieu de citer celui d'un chien doué d'un tlair assez subtil pour éventer une perdrix à une cinquantaine de mètres. Or il était en général tellement affolé par toutes les émanations qui l'intéressaient, qu'il passait à chaque instant de l'une à l'autre sans s'arrêter, de telle sorte qu'il ne pouvait persister sans distrac, tion dans la recherche commencée. A la fois très craintif et très indocile, il était si peu éducable que, malgré des leçons de choses réitérées, il n'avait pu apprendre à déloger au commandement les poules d'une terrasse qu'elles venaient salir. En général, lorsqu'un animal appartenant à
l'iine des espèces réputées pour leur intelligence, se montre dès son jeune Age, têtu, indocile, peu plastique, presque toujours il se révèle moins habile que ses congénères à tirer parti de ses mouvements instinctifs; en outre si, par des leçons répétées, on parvient à lui faire acquérir quelque savoir, on peut être à peu près sûr qu'il se bornera à reproduire passivement les exercices auxquels on l'a habitué, sans être capable soit de les oublier et de retrouver sa spontanéité quand il n'a plus aucune raison de les exécuter, soit de les utiliser en y introduisant des variations légères mais constantes, conformément aux exigences des circonstances extérieures, jamais identiques à elles-mêmes. Si les chiens les plus intelligents sont, suivant l'expression de Hugh Dalziel ', de véritables Maîtres Jacques, tel Carlo, un retriever qui, dans les pâturages d'Australie, fit un berger, un gardien et un défenseur excellents, sans rien perdre de ses qualités de chasseur, une telle universalité d'aptitudes est à ce point exceptionnelle que Patlifinder- n'est pas loin d'admettre qu'un chien
1. PaUifinder et Iliit,'li Dalziel, Drensaye et clevaye des chiens, p. 203.
parfait sur le gibier à plume ne devrait jamais chasser le gibier à poil. En particulier, les bêtes qui ont plus de mémoire que de discernement comme les équidés, ne tardent pas à cristalliser leur activité dans la forme qu'on lui impose, à tel point qu'un cheval qui n'aurait appris à sauter les obstacles que d'une seule façon, serait impropre aux courses à travers champs; car les haies, les fossés, les accidents de terrain exigent une adaptation toujours nouvelle des mouvements familiers. C'est pour un motif analogue que dans le dressage au tilbury, si on attelle toujours le poulain du même côté, il ne tarde pas à tirer sur la chaînette ou à pousser sur le timon à cause du port vicieux de l'encolure. Pour éviter ce défaut, il est nécessaire d'empêcher la spécialisation en attelant l'animal successivement à droite et à gauche du camarade déjà dressé qu'on lui donne comme « maître d'école ». A plus forte raison est-on obligé de prendre des précautions analogues avec des animaux appartenant à l'espèce bovine.
Aussi la conception de M. Hachet-Souplet, si elle correspond exactement au dressage du cirque et aux genres similaires d'éducation, par exemple à l'apprentissage des tours et autres
iO PHILOSOPHIE DU DRESSAGE.
talents de société qu'on inculque à certains animaux domestiques, ne parait-elle convenir que d'une manière approximative aux cas les plus intéressants, c'est-à-dire à la formation des aptitudes que l'homme a fini par créer chez les animaux dont il a fait ses collaborateurs. Les tendances nouvelles acquises par ceux-ci semblent faire partie moins de l'ordre des réflexes que de celui des instincts. On objectera peutêtre qu'à la limite il est bien difficile de distinguer les premiers des seconds. M. Piéron', par exemple, a montré avec de nombreux faits à l'appui, que si beaucoup de réactions instinctives sont aussi rigides et impliquent aussi peu de discernement qu'un réflexe, d'autres par contre témoignent d'une plasticité égale à celle de l'intelligence, et qu'entre les cas extrêmes tous les iutermédiaires sont possibles. Certains biologistes ont pris une position encore bien plus radicale puisqu'ils rangent l'instinct parmi les vieux concepts anthropomorphiques que la science doit avant tout éliminer; dans le langage objectif qu'ont proposé Bethe, Béer, l'exkidi, etc., les tropismes deviennent des antitypies réac-
1. Les prohlcmc^ acliicls de l'inslinct. I{pv. pliil. ocl. 1908, pp. 340 s-iq.
lions par voie protoplasmique) , les réflexes sont les ,antikinèses stéréotypées, et les actes intelligents, antikinèses modifiables, s'appellent des antiklises, mais il n'y a pas de mot pour l'acte instinctif. Il n'en reste pas moins vrai qu'il y a toute une catégorie d'actions qui présentent ce caractère commun d'être une combinaison variable de réflexes, une accommodation perpétuelle des automatismes élémenlaires aux moyens changeants qui, dans la nature, permettent à l'animal d'atteindre par diverses voies un but probablement inconscient, en tout cas préformé dans sa constitution organique. Si le but lui-même était changeant et que le sujet l'accommodât aux réalités créées par l'évolution du milieu ou celle de la conscience, nous serions en présence de l'activité intellectuelle. iMais entre la plasticité des actes intelligents et la rigidité des réflexes, il y a place pour un mode spécial d'activité qui, bien que se confondant à la limite avec les deux précédents, n'en a pas moins des caractères propres, en particulier une organisalion spécifique définie et la possibilité de varier dans le détail, mais non dans l'ensemble.
1. Les problèmes actuels de l'iustinct. p. 331. — Cf. Bohn, Revue scientif., 1" févr. 1905, p. 354.