Discours (le la Méthode, Q*" partie
vision la plus originale du monde extérieur ne peut s'objectiver par le crayon et le pinceau que si la main enregistre de la manière la plus précise les données de la vue ou de l'imagination sans que le dessinateur ait à faire un effort d'attention pour la diriger. Sinon, il se trouverait dans la situation d'un écrivain qui pour polir une phrase, concentrerait son esprit sur la forme des lettres et les élégances graphiques, où excellent les copistes qui peuvent se désintéresser du sens de ce qu'ils écrivent, ou encore d'un orateur qui, avant d'ouvrir la bouche, serait obligé de réfléchir à la propriété des termes et à la correction gramiiiaticale des propositions qu'il songe à grouper en d'éloquentes périodes.
Si Ton fait abstraction des automatismes qui servent d'instrument au travail de la pensée, celle-ci n'en reste pas moins soumise à l'habitude dans les sentiments, les jugements, les déterminations, bref dans tous les états où elle prend conscience de son activité pro])ro. Les qualités les plus précieuses de l'esprit humain telles que le sens de la vérité, le sentiment esthétique, le courage moral, consistent presque toujours en des associations systématiques de
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tendances créées par la répélilion des mêmes impressions au cours du développement individuel. Sans une imitation progressive qui permette à l'élève de rej)i'oduire en lui lame de l'humanité, telle (|u'il la voit se manifester dans les leçons où ses maîtres lui rendent accessible l'œuvre de ceux (pii ont valu |)ar le cduir, par l'intelligence ou par l'action, l'évolution spontanée des tendances individuelles risque d'aboutir dans la moyenne des cas à la formation d'une personnalité, en qui le sens esthétique sera satisfait par le music-hall, le feuilleton et les images obcènes', la curiosité scientifique par une mythologie plus ou moins déguisée, le besoin d'action par la recherclie exclusive du bien-être, c'est-à-dire qu'en l'absence d'un dressage lui ayant inculqué de fortes habitudes rationnelles, le sujet, lors môme qu'il réfractera suivant un indice |)ersonnel les intluences provenant du milieu, ne sera presque jamais une personne libre au vrai sens du mot, puisque la loi n'arrivera presque jamais dans sa conscience
1. Cf. !<■ mol (les Concourt : « l.o beau est ce (jui parait aliominalile aux youx sans (''iluratinn. ].o bonn osl ce que voU-e maîtresse et votre bonne Irouvcul d insliin l affreux. » JouDutI, H mai IH''>9.
à se dégager clairement des faits qui la tirailleront en tous sens. Quant aux esprits assez originaux pour se former eux-mêmes sur le tard, ils gardent en général, malgré leur talent, une certaine difficulté à se mouvoir parmi les connaissances rudimentaires qui, chez les individus dressés de bonne heure, se confondent avec l'armature même de la pensée ; le défaut particulier aux autodidactes, c'est une conscience exagérée des ressources mentales qu'ils possèdent, et des lacunes qui en gênent l'emploi. Aussi leur allure intellectuelle, quand elle ne s'alourdit pas en pédantisme, est-elle rarement exempte d'une certaine raideur qui rappelle celle des cavaliers ayant appris l'équitation sur le tard, ou des nouÀ^eaux convertis à qui la vertu n'a pas eu le temps de devenir familière.
Il n'y a pas lieu d'insister davantage sur la difficulté que la volonté de l'adulte éprouverait à s'exercer, si elle n'avait à sa disposition un riche matériel d'habitudes, puisque implicitement ou en termes formels, la plupart des éducateurs s'accordent sur ce point. Mais ils ne paraissent pas s'être assez préoccupés de l'âge qui convient aux divers apprentissages, ni de la distinction à établir entre les exercices scolaires
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([ui comportent une imitation presque passive des exemples proposés parle maître, et ceux qui, en raison des facultés mises en œuvre, ne sauraient s'accommoder sans dommage d'une contrainte exlérieure, si habile qu'elle iïit.
11 importe d'al)Oid de tenir compte de l'âge. Les partisans de l'éducation progressive, même ceux qui la considèrent comme devant reproduire au cours du développement individuel les principales étapes })arcourues par l'espèce, n'ont pas remarqué que l'analogie qu'ils établissaient entre l'enfanl et le sauvage, entraînerait entre autres consécjuences la nécessité de s'opposer, par la coercition et par un dressage minutieux, à toute variation par laquelle les jeunes esprits tiendraient à se diiïérencier du type* social dont ils relèvent, ('liez les primilifs, l'individu ne compte point' et le rôle de l'initiative personnelle est des plus restreints. En laissant de côté b'S hypothèses phylogénétiques presque toujours contestables, rappelons que le principe de l'éducalion |>rogressive ((sl bien antérieur à Spencer, à l[(îrbarl et à M'"" Ncckei' de Saussure, puiscpie Arislott', (hins la partie de sa Pdliliiiuc où il
1. Viiir Diiiklii'iiii, De lu ilirision du Iruvnil social, p. 144 (Palis, !•'. Alcali).
s'occupe de pédagogie, a soin de distinguer trois moments dans la vie de l'homme, selon que prédominent la vie physique, l'instinct, la raison. « Il y a deux périodes, dit-il, entre lesquelles on peut partager l'éducation des enfants : à partir de leur septième année jusqu'à l'adolescence, et depuis l'époque de l'adolescence jusqu'à vingt et un ans ' ; » jusqu'à cinq ans l'enfant ne doit à son avis recevoir aucun enseignement direct, il n'a besoin que d'être protégé contre les influences pernicieuses qui pourraient pervertir ses instincts. De cinq à sept ans il se borne à assister aux leçons, sans qu'elles s'adressent à lui. — Or, il est à remarquer que les nombreux travaux de psychologie enfantine publiés en ces dernières années, par exemple ceux de MM. Egger, Compayré, Ferez, -Preyer, J. Sully, etc., portent plus spécialement sur la première enfance, c'està-dire justement sur l'unique période où l'on peut s'en remettre à peu près à la nature du soin de diriger les jeunes esprits. Quelque intéressantes que soient la plupart de ces études par le talent des auteurs et le charme du sujet, on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine appré-