LÉDUG.VTION EST-ELLE UN DRESSAGE
coûte que toute contre toute attaque injustifiée qui tendrait à les renverser.
En somme, la plante humaine, quand vient l'adolescence, n'a plus besoin d'un tuteur qui la soutienne sans permettre à sa ligne de croissance le moindre écart. Il suffit le plus souvent de lui fournir à discrétion l'air et la lumière, d'amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu abondantes, dangereuses ou réfractaires par leur nature à toute assimilation. A ce régime la plupart des sujets produisent les meilleurs fruits que comporte leur essence, et à peine est-il besoin d'élaguer parfois certains rameaux dont la folle végétation menace d'épuiser leur sève sans profit pour personne.
L'éducation élèverait la puissance de l'individu à son plus haut degré si, après avoir développé en lui le plus grand nombre possible d'aptitudes psycho-physiologiques compatibles avec son organisation, elle lui conférait peu à peu le pouvoir de les utiliser dans des créations dont chacune, conforme à l'ordre universel mais imprévisible en fonction de ses antécédents, aurait en ce sens une valeur absolue. Par là serait augmenté indéfiniment l'empire de l'homme sur la nature et sur lui-même, puisque, à force de sélectionner les mêmes habitudes dans les générations successives, on finirait par en transformer quelques-unes en instincts, ce qui allégerait d'autant la tâche de la volonté. Ainsi libérée, celle-ci s'efforcerait vers des déterminations toujours plus hautes ; et peut-être nos arrièreneveux finiraient-ils par assister à l'avènement
ISO I/KDUCATION EST- ELLE U\ DRESSAGE?
(lu surhomme. Par malliciii' le progrès accéléré de la division du travail dans tons les domaines rend de plus en plus diflicilc l'éducation intéj;rale de l'iulelligence, à plus l'ortc raison celle de la personnalité considérée à la l'ois comme un corps t'I un esprit, comme un cœur et un caractère. Pour cette raison, parce que la spécialisation commence dès les quinze ans, à l'Age par excellence de l'indétermination, et que le pli professionnel marque de bonne heure la conscience individuelle, la principale su|>ériorilé de l'éducation sur le dressage ne se dessine pas toujours avec une netteté suffisante. Or, ce n'est que dans les cas où l'homme restant maître de ses habitudes garde toujours ouverte la possibilité de les compléter, de les modifier, surtout de les assei'vir aux exigences d'une libei'h' de plus en plus féconde, que la pédagogie humaine peut se (lalter d'être arrivée à ses fins. Sinon elle ne se dislingue de l'éducation animale que par des caractères secondaires, puisque une bélc bien instruite, si elle excelle autant (|uiiii |trofessiouin'l dans une besogne déterminée, perd comme lui à la lois Ips (jualités contraires à celles (jn'on lui a imposées, el rapliliidc à en accjuérir (b' nouvelles.
Education et dressage risquent d'autant plus de se confondre dans la pratique que les deux idées ont des caractères communs qui rendent très indécise leur limite de séparation. Nous avons vu en effet que l'instruction animale comportait une part de liberté ; car la différence de valeur qui existe entre les mécaniques savantes qu'on exhibe dans les cirques, et les intelligents serviteurs qui savent se débrouiller dans des circonstances imprévues, est proportionnée à la part d'indétermination qui permet à ceux-ci de combiner les automatismes appris, de manière à efTectuer de véritables créations. D'un autre côté, la liberté humaine ne serait-elle pas une simple virtualité sans elïet, si elle n'avait constamment à sa disposition une masse prodigieuse d'habitudes intellectuelles et motrices dont la plupart, devenues peu à peu inconscientes, fonctionnent avec autant de rigidité qu'un réflexe?
Et parce que Thomme est le plus éducable des animaux, en lui l'automatisme et la liberté dans leur évolution parallèle se conditionnent l'un l'autre à tel point que l'initiative la plus puissante n'est souvent que le sentiment des différents pouvoirs consolidés par la répétition, et que ceux-ci à leur tour, à cause de leur nature
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coiUradicloire, no peuvciil entier en action que lorsque la volonté en coordonne momentanément un certain nombre pour une œuvre définie. 11 ol ;'t i('iuar(|ii('r en eilel ([[\r la routine menace plus paiticulièrcment les hommes d'un seul livre, d'une seule élude ou d'un seul métier. Le cercle d'idées parcouru par leur esprit est trop restreint pour que l'objet de la pensée admette le renouvellement et les incoordinations qui, en provoquant un eti'ort constant de mise au |)oinl, empêcheraient l'attenlion de s'endormir. Au contraire, la multiplicité des mécanismes intellectuels et moteurs, dus à un dressage soigné, lient la volonté constamment en éveil ne serait-ce que |tour la raison suivante : Parmi les mots, les idées, les procédés de recherche et de démonstration ([ui appartiennent aux diverses connaissances, il en est un certain nombre, les plus familiers, qu'on retrouve dans chacune d'elles, mais modifiés chaque fois par le voisinage de notions difierentes. Par exemple, beaucoup de formes verbales sont communes à diverses langues, des sentiments analogues inspirent la plupait des littératures, les mêmes concepts sont utilisés par plusieui's sciences positives, etc. Par suite un élève (pii, à ràgc (\r la mémoire, a
entassé dans son esprit des souvenirs de toute espèce, bénéficie, quand est venu l'âge de la réflexion, des deux avantages suivants : D'une part, chaque connaissance, par le fait même qu'elle appartient à plusieurs systèmes, peut évoquer indifféremment, suivant les lois de l'association, l'un quelconque des groupes dont elle fait partie ; il en résulte qu'elle ne peut entrer dans un raisonnement que si l'attention fait à chaque instant le choix et les éliminations nécessaires, ou que si elle pense un détail en fonction de l'ensemble. Et comme, d'autre part, les faits décèlent, dans leurs relations génétiques, une Nature dont la souplesse aussi bien que l'unité infirme la valeur de nos catégories, la multiplicité des notions acquises à l'époque où elles ont le plus de chances de s'incorporer à la substance même de l'esprit, empêche plus tard celui-ci de croire que l'une quelconque d'entre elles soit équivalente à toutes les autres, que, par exemple, la connaissance des lois biologiques donne le droit d'apporter a priori des solutions tranchées aux questions psychologiques, historiques, religieuses, etc. Par là-même l'idée de causalité s'enrichit, en ce sens que si l'on met le réel en équations, encore a-t-on le sentiment
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qu'on n'en pourra évaluer toutes les inconnues, et (luo, par suite, l'action devra tenir compte, pour être vérilablement libre, des divinations du sentiment et des autres données expérimentales non encore inlellectualisées.
Pour des raisons semblables, un bon dressage plivsi(|ue confère au corps une souplesse et une puissance qui en l'ont un instrument approprié aux exigences de la liberté. Il est remarquable que les mouvements instinctifs ou habituels sont, tout comme les représentations, beaucoup plus variés chez l'homme que chez l'animal. Tandis que celui-ci ne peut exécuter, comme nous l'avons vu au Livre I, ([u'un certain nombre de variations sui- le Ihème fourni par son organisation naturelle, celui-là, à cause du caractère d'universalité propre à son essence rationnelle^ jouit d'une plasticité indéfinie. Noii seulement l'enfant peut marcher, courir, grimper, rani|)er, nager, s'étendre, s'asseoir, etc., accomplir des tours de foi'ce dans chacun de ces exercices, mais encore il peul accoutumer ses mains et même ses pieds à exécuter des centaines et peutêtre des milliers d'opénitions systémaliques, où reviennent bien entendu à chaque inslant les mêmes mouvements élémentaires. Tar suite
chacun de ceux-ci se trouvant automatiquement lié aune foule d'autres, le sujet doit, pour chaque acte important, faire un choix parmi les réactions machinales également possibles, mais exclusives les unes des autres, k moins qu'il ne les combine, comme il arrive fréquemment, dans une forme supérieure d'accommodation. Un individu qui, dès son enfance, aurait été habitué au jeu, à la pratique des sports, au maniement des principaux outils employés dans les travaux manuels, éprouverait dans toute sa personnalité physique comme un sentiment de puissance, facilitant singulièrement l'accomplissement des diverses tâches dont se compose la vie morale. Libéré des contraintes matérielles qui pour les moindres besognes, une étagère à poser, une clef à limer, etc., asservissent trop d'intellectuels à la fantaisie ou aux exigences d'une activité étrangère, il n'aurait, en outre, aucune peine ta vivre sa pensée et à penser sa vie, puisque dans son esprit chaque idée susciterait des possibilités d'action et que, d'un autre côté, la diversité des composantes kinesthésiques nécessiterait un effort continu de synthèse pour adapter une résultante nouvelle à la nouveauté des impressions extérieures.
l.sfi LEDUCATION KST-KLLE UN DRESSAGE?
Ainsi mieux un élève est drossé el plus il a <lo chances de devenir une personne libre. Les habitudes qu'on peut lui inculquer sont d'autant plus nombreuses qu'aux moyens de dressage que nous avons indiqués dans l'étude de l'éducation animale, on peut en ajouter d'autres, encore plus efficaces. Outre que rem|)loi de la parole, quand il est l'appel d'une raison adulte à une raison naissante, a infiniment plus d'influence que lorscju'il s'adresse aux bêtes, beaucoup de stimulants qui n'ont pas de prise sur celles-ci, muUiplcnl les forces de l'enfant, par exemple le désir de la gloire, la prévision des récompenses futures, l'espoir de contribuer au bonheur des parents, etc. Et comme la contingence de l'homme est incomparablement supérieure à celle d<' l'animal, In somme des automafismes qui ont la piopiiélé de la délerminer sans l'appauvrir, n'a d'autres limites que celles qui provii'iiiiciil (lu peu d'années que dure la croissance.
Que manquerail-il donc à un sujet bien dressé pour être une personne libre au sens coni|)lelde l'expression? Simplement ce qui manque toujours à l'animal, souvent au grand enfant et que l'adolescent acquiert si spontanément, s'il se
développe sur un terrain favorable, à savoir le désir d'aller plus haut et plus loin dans toutes les directions, et aussi le « quidproprhnn qui constitue l'originalité, l'invention ou le génie de «hacun », et que la meilleure méthode de dressage ne saurait donner à ceux qui ne l'ont pas. Tout ce que peut faire ici l'éducateur, c'est d'abord de rendre le milieu aussi propre que possible à Téclosion des virtualités que chaque élève porte en soi, et ensuite, de fournir aux qualités qui valent la peine d'être sélectionnées, la nourriture qui leur paraît la mieux appropriée. Pour cette partie delà tâche pédagogique, les mesures d'ensemble et les règlements généraux, quelle que soit leur valeur intrinsèque, ont besoin plus que jamais d'être complétés par des intuitions constantes permettant au tact de l'éducateur de traiter chaque élève suivant les exigences du moment. Si, à la rigueur, les enfants s'accommodent d'un régime, tout est réglé d'avance, il ne saurait en être de même des adolescents. Ceuxci ont besoin d'une part d'imprévu, au point que l'action la plus efficace qu'on puisse exercer sur eux, doit suivre tout au plus accompagner la manifestation de leurs tendances, presque jamais la précéder. Mais quelques dons naturels