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IV. Emprisonnement en commun de jour et de nuit

Le premier de ces quatre termes est représenté par le pénitencier de Pittsburg, à son origine établi en Pensylvanie, il y a quarante-quatre ans, c'était en 1827; il y a été abandonné.

Le second est représenté par le pénitencier de Cherry-Hill, établi deux ans après, en 1829, à Philadelphie; il continue d'y être en vigueur.

Le troisième est représenté par le pénitencier d'Auburn.

Le quatrième est représenté par le régime qui était en vigueur dans nos maisons centrales.

Étant admise la peine de l'emprisonnement, que je repousse sous toutes ses formes et sous tous ses

noms, je reste fidèle au régime que je me souviens davoir soutenu en 1844 de ma plume et de mon vote, alors que je siégeais sur les mêmes bancs que MM. Alexis de Tocqueville, Gustave de Beaumont, Duchâtel et de Rémusat; je suis pour l'isolement nuit et jour,, avec travail et visites.

Je déteste, je flétris, j'écarte toutes les rigueurs inutiles ; c'est pourquoi je repousse l'isolement nuit et jour, sans le travail et sans visites, régime que l'expérience et l'humanité ont d'ailleurs souverainement condamné.

Ce qu'on appelle le régime mixte, c'est-à-dire l'isolement pendant la nuit et le travail en commun pendant le jour , ne me paraît pas mériter le nom de système; s'il met obstacle à un vice, c'est pour en favoriser un autre. C'est en réalité l'emprisonnement en commun , car il en a toutes les conséquences fatales.

M. le comte Duchâtel , ministre de l'intérieur , se prononce en ces termes contre ce régime bâtard, qui n'est ni l'emprisonnement en commun ni l'emprisonnement cellulaire :

Le système qui n'admet Tisolement que pendant la nuit ne suffit qu'à peine à prévenir les désordres les plus grossierSy à réprimer les vices les plus infâmes. La règle du silence, sur laquelle il repose, est d'une observation impossible. Les rapports officiels, en Angleterre et aux Etats- Unis, font connaître qu'on la maintient très-imparfaitement dans les prisons où ce système est pratiqué, malgré

le fréquent emploi de peines disciplinaires très-rigoareuses» et qui comprennent celle du fouet, çhâtimefil que nos mœurs repoussent. Le grand nombre et le zèle des surveillants, la sévérité des directeurs, ne peuvent empêcher de dangereuses communications entre les détenus, soit pendant les promenades, soit à table, soit enfin au milieu des travaux, qui facilitent si souvent l'infraction de la règle. Et d'ailleurs, alors même qu'on parviendrait à maintenir toujours le silence, alors même qu'aucune négligence de la part des surveillants, aucun afiaiblissemenl de la discipline ne paraîtraient h craindre, le but qu'on doit se proposer serait-il réellement atteint ? Il ne suffit pas d'arrêter les progrès de la corruption et de maintenir l'ordre dans les lieux de captivité; ce qui importe surtout, c'est de rompre, de dissoudre ces associations dangereuses qui menacent la sécurité publique , la fortune des fainilles, la vie des citoyens. En travaillant tous les jours ensemble, les détenus se voient, ils se connaissent; ils se rechercheront et se retrouveront plus tard, après leur libération. Alors se noueront aisément entre eux des liaisons plus étroites, des intimités plus criminelles : alors celui qui a conçu quelques sentiments de repentir, formé quelque bonne résolution, sera poursuivi par ses anciens compagnons de captivité ; il se verra exposé à leurs séductions, à leurs railleries, à leurs menaces ; le caractère même le plus énergique succombera souvent dans cette lutte. •

M. le conseiller Demetz est d'accord avec M. le comte Duchâtel : •

L'emprisonnement solitaire dans les cellules pendant la nuit seulement est sans doute un progrès, une heureuse amélioration de l'ancien état de choses, puisqu'il prévient la plupart des abus monstrueux auxquels la nuit servait de voile. Mais est-ce assez pour assurer le succès et la ré-

forme des prisonniers ? Est-ce assez, sortoat, pour empêcher ces associations que Ton rencontre dans la perpétration de tous les grands crimes, et sans lesquelles peut-être ils ne se seraient pas commis ?

Faut-il, suivant le système d'Auburn, laisser pendant le jour aux prisonniers la faculté de se voir, la possibilité de se parler ? K'est-ce pas donner à Timmoraiité une latitude encore trop grande, et rendre illusoire le régime cellulaire de nuit ?

On répond que, dans ce régime, le silence est de règle, et qu'il est maintenu par la crainte du châtiment terrible toujours suspendu sur la tête du prisonnier. Mais ce châtiment lui-môme n'est-il pas un moyen affreux, une horrible nécessité? Est-ce en soumettant des hommes à un traitement abrutissant, odieux, dégradant à la fois pour celui qui frappe et pour celui qui est frappé, qu'on peut espérer de les moraliser, de leur rendre l'estime d'euxmêmes et celle de leurs semblables? Est-ce surtout en France qu'un pareil régime serait admissible? Non, sans doute ; on sent assez combien il répugne au caractère national, et il n'y aurait qu'une voix pour le réprouver et le proscrire.

Remplacer le fouet par une autre peine, ce serait donner lieu à une succession perpétuelle, incessante, d'infractions et de châtiments qui dégénéreraient promptement en abus, , et dont le moindre inconvénient serait de laisser entre les mains d'agents subalternes l'arme toujours si dangereuse de l'arbitraire.

On avait cessé dans une seule prison, à Wethersfisld, de se servir du fouet pendant un temps; mais bientôt on fut forcé d'y revenir et d'avouer que le système ne pouvait se passer de ce moyen puissant. En Angleterre, où l'on a substitué au fouet la privation des aliments, et d^autres

mesures disciplinaires, elles sont devenues, par leur fréquence et leur complication, une source d^embarras désespérants pour les directeurs.

Le plus grand mal, c'est que ces châtiments, tout cruels et multipliés qu'ils sont, et en raison même de leur multiplicité, ne servent ni à réprimer les infractions ni à les prévenir. Qui ne sait quel est chez Thomme ce penchant irrésistible à communiquer sa pensée à son semblable, besoin qu'aucune répression ne saurait vaincre j et que les obstacles ne font qu'irriter davantage ? Il n'y a pas de menaces, de crainte, de mesures de surveillance qui puissent empêcher des hommes journellement enfermés ensemble, travaillant côte à côte et au même ouvrage, de communiquer entre eux, de s'entendre, d'échanger un mot à voix basse, un signe, un geste, un regard, et l'expérience a prouvé avec quelle rapidité se propageait la moindre nouvelle dans l'intérieur des pénitenciers.

Et si la répression est impossible et l'infraction inévitable, n'y a-t-il pas une sorte de cruauté à mettre des hommes dans la nécessité de succomber, pour avoir le droit et l'occasion de les en punir sans miséricorde?

L'auteur d'un livre intitulé : De l'abolition de Vemrprisonnement, M. Edouard Desprez, docteur en droit, s'exprime ainsi :

La prison à laquelle on attribuait le pouvoir de réformer les criminels , les rend invariablement pires ; l'opinion sur ce point est depuis longtemps unanime; et tout le monde convient qu'il y aurait un grand avantage à ce qu'un tel régime fût profondément modifié.

Malheureusement, jusqu'à ces derniers temps, c'est sans sortir de l'emprisonnement qu'on a cherché un système meilleur : on est parvenu à établir dans les prisons une

discipline régulière ; on a détruit un certain nombre d'abus qui tenaient à la mauvaise administration , et on a obtenu à peu près tout ce qu'il était possible d'obtenir en fait d'ordre extérieur et de régularité apparente.

Mais toutes les tentatives d'amélioration n'ont fait que mieux ressortir les vices inhérents au principe même de l'emprisonnement : tandis qu'on réussissait à rendre moins mauvais Tétat matériel, la corruption morale se développait quand même et le nombre des récidives ne cessait d'augmenter.

On a cru trouver un remède à la contagion en essayant de diviser les criminels par catégories, suivant le degré présumé de leur immoralité; — ensuite on les a isolés complètement les uns des autres au moyen du régime cellulaire, auquel il a fallu renoncer, pour s'en tenir ^ travail en commun avec la règle du silence.

Après avoir épuisé, sans autre résultat que d'aggraver le mal, toutes les formes possibles de l'emprisonnement, on s'est rois enfin à chercher la réforme en dehors de la prison.

... On ne voit plus où l'on va ni où l'on veut aller. Dans les lois comme dans les actes administratifs on ne peut démêler aucune idée suivie. On fuit précipitamment et au hasard devant la peste engendrée par les bagnes et les prisons ; c'est comme une déroute de la pénalité.

J'ai lu à peu près tout ce qui a été imprimé pour et contre le régime cellulaire, et, je dois le dire, contraint d'opter entre les deux systèmes opposés : l'isolement de jour et de nuit et l'emprisonnement en commun de jour et de nuit oude jour seulement, j'hésiterais moins encore aujourd'hui qu'en 1844. Je reste avec MM. Duchâtel, de Rémusat, Alexis de

Googk

idO BU DROIT 0£ PUNIft.

TocqueviUe, Ckistaire de Aeaumont, Démets, Moreaa Christophe, Leint, <rontfe MM. de Persîgny, Pfetfa^Sanla et Léon Vidal.

Quelles sont îei principales objections derrière lesquelles se retranchent les adversaires de l'adoption, en France, du régime cellulaire?

La plus icupôrtante » c'est qu'il coûterait très-cher à établir. M. Léon Vidal , ins{)6cte«f général des prisons, en évalue en ces termes la dépense à j^ûs de 200 minions î

Bans une prison construite d'après le système de Temprisonnement mdividuel, chaque cellule coûte en moyenne 2,000 ffïtncs...

La construction des 450 prisons, maisons d^airét, maisons de justice et de correction dans toute la France peut être évaluée sans eiagération à plus de 125 millions sans compter la valeur des terrains. Ajoutes à cette dépense celle de plus de 50 millions, pour approprier les maisons centrales actuelles, avec leurs 22,000 condamnés, au régime cellulaire, et vous aurez plus de 200 millions à jeter €sn proie à la whiettsts théorie celhifeTrfe «ur toute ia surface de la France, pour arriver ïi Tme aï)pBcatîon incomplète et inexacte de cette ttiéorie. ^otez bien qu'il resterait toujours au régime cottman les privons manicipales» les c^pMs de sûreté, les prisons militaires, maritimes, eic

Joignez à ces dépenses celles qui résulteraient de la nécessité de remplacer les détenus employés aux travaux intérieurs des prisons par des employés* libres et par conséquent payés, et vous arriverez aux considérables augmentaâtdns de sommes énormes 1

C'est aussi l'avis d un autre iaspecteur général des prisons, M. Charles Lucas :

Le système celfnlaîre eiirpqrfe nèeesstTrement svec hrt des modifications essenfielles ao régiore de nos loîs^ pénales ; i! renverse le Code eomme les prisons; il brise rorganîsatfon au trstnM au lieu de le perfeetîonner, et il ne se trouverait aucune assemblée législative pour voter les sommes énormes qu'exige la constradicm des pénitenciers cellularres d'après ce système»

Si je n'^avais contre l'établissement du régime cellulaire que cette objection de la dépense, je l'aFôue, ce ne serait pas le chiffre,, si élevé qu'il fût, dépassât-il 200 millions, qui m'arrêterait. D'abord fauraîs un moyen certain de réduire considérablement ce chiffre : ce serait d'être infiniment moins prodigue de la peine de l'emprisonnement, peine aussi onéreuse qu^elle est funeste. L'ayant restreinte au plus petit nombre possible de cas, le nombre des détenus se réduirait en conséquence, et s'il était nécessaire que chaque tribunal d'arrondissement eût sa prison cellulaire, il suffirait que cette prison eût quelques cellules. Cesf avec raison qu'un savant professeur, membre de Ilnstitut, M. Laboulaye, a écrit cette ligne, sur laquelle j'appelle l'attention de nos gouvernants :

Les grandes prisons, comme les grands hôpitaux» ont fait leur temps (i).

(1) LiBOULâTS, Études sur le mfstème pénitentiaire irlandais {Joumai des Débats, 15 et 20 aoèl 1865.)

Une autre objection est celle-ci :

L'emprisonnement individuel avec son immobilité forcée, son peu d'air respirable, le froid ou le chaud dans sa cage, les tortures du corps combinées avec les peines de Tâme, est Tagent le plus puissant pour détériorer la plus robuste santé de détenu. Soutenir que la santé ne s'altère point par Tencellulement, c'est soutenir l'impossible.

Parmi les maladies qu'engendre la cellule, surtout quand la peine est longue, — et que serait-ce si elle était perpétuelle ! — la plus terrible et la plus congéniale, c'est la folie.

L'expérience a prouvé que dans les prisons cellulaires il y a plus de suicides que dans les prisons en commun.

Cette objection de M. Léon Vidal et du docteur Pietra-Santa est contredite par M. Demetz et par le docteur Lelut; mais fut-elle fondée, quelle ne m'empêcherait pas encore de préférer le régime de l'emprisonnement individuel au régime de l'emprisonnement communiste. Il est vrai, dans cette ébauche d'une pensée dont je cherche à me rendre exactement compte, je me place moins au point de vue du détenu frappé par la justice que de la société aux prises avec le libéré. Un escroc est condamné à être enfermé pendant cinq ans dans une maison de correction ; Fexpérience a appris et reconnaît (1) que, loin de s'y amender, il s'y pervertit; à l'expiration de sa peide, le rejeter dans la so-

(l) u L'amendement du coupable est l'exception; Fimpénitence finale est la règle. »• A. Marquet, Trente nnnées d'expérience.

ciété n'est-ce pas un âcte aussi insensé que de décanter la lie d'une bouteille de vin, dejeter cette lie dans la fange d'un ruisseau pour l'y reprendre, et finalement de remettre dans cette mêmebouteille non vidée la lie du vin augmentée de la fange du ruisseau? Du moins, si le régime cellulaire ne rend pas le détenu meilleur, il est à présumer qu'il ne le rendrait pas pire. Tel n'est pas l'avis de M. Léon Vidal, qui adresse au régime cellulaire les reproches qu'on va lire :

On disait que le système de remprisonnement individuel agissait tellement sur les condamnes qu'ils sortaient nécessairement meilleurs de la prison après Texpiation de leur peine. Qu'avons-nous vu malgré rétablissement de ce régime en Angleterre, en Amérique et en France, où déjà il fonctionne dans quarante-six prisons construites cellulairement ? La criminalité a augmenté chaque année; les récidives ont suivi un mouvement ascendant....

On est fondé à dire, en voyant la situation actuelle de nos prisons, que le régime cellulaire, mis à exécution depuis quinze ans dans trente-cinq départements, n*a pas produit, même dans ces départements, TefiTet principal qu'on devait en attendre : la moralisation des détenus, ni par conséquent la diminution des crimes et des condamnations.

C'est une erreur de croire que la solitude rend meilleurs les caractères mauvais et corrige les instincts vicieux 'OU criminels. L'homme méchant livré à ses pensées, isolé de tout, devient plus méchant encore par l'irritation ou par la réflexion. Un homme condamné à être continuellement seul en prison, dans une cellule de trois mètres de longueur sur deux mètres de largeur, véritable cachot

perfectionné pour la science, défient enragé, fou, sAaipide, ou il fie lue.

L^expérience du système cellulaire na produit aucuE des résultats qu'on en attendait.

Si ces reproches de M. Léon Vidal sont fondés, cela prouverait que !e meilleur régime pénitentiaire ne vaut rien, et que j'ai encore plus raison que je ne le crois, en appelant la discussion sur la haute et profonde question de savoir s'il n'y a pas lieu de supprimer toute autre pénalité que celle se réduisant à la publicité pénale?

Puisque je viens de parler d'une question sur laquelle il serait utile d'appeler la discussion, c'est le cas de recueillir ici en passant cet aveu de M. Léon Vidal, un haut fonctionnaire :

Comme à toutes les époques où l'administration supérieure, le gouvernement, paraissent adopter une idée, toutes les réponses étaient conformes à la pensée qu'on voyait dominer dans les régions élevées du pouvoir.

Ah ! si le gouvernement pouvait donc avoir l'idée de supprimer toute pénalité corporelle , nul doute aussi que toutes les réponses qu'il recevrait à ses questions ne fussent conformes à la pensée qui les aurait provoquées et que ne s'évanouissent toutes les objections passant aujourd'hui pour les plus sérieuses.

Selon M. Léon Vidal, le régime cellulaire se prête

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difficilement au travail des détemiST fai sous les yeux ce qu'il dit à cet égard ;

Malgré tout ce quQ disent le3 théoricien^ du système cellulaire, le travail est Impossible et illusoire dans la cellule. Pour être véritable et profitable, il faut qne le travail ait lieu en commun dans les ateliers, comme cela se fait dans la vie ordinaire. Nous avons vu dans quelques prisons cellulaires ce prétendu travail dont on voulait nous prouver la possibilité : c'est une véritable nullité, c*e$t à peine une faible occupation, sans importance, sans résultat ultérieur pour le condamné..

D'ailleurs» pour enseigner un état, un méfier, un Ira* vail utile aux détenus qui arrivent en prison avec Tignorance de la paresse, îl faut leur faire faire un apprentissage, il faut qu^il y ait des apprentis comme il y en a, comme on en fait dans les maisons centrales^ où le travail est sérieusement organisé. Or, avec la cellule, il n*y a pas ct^apprentissage, pas d^apprentis possibles, ou bien ce n*est plus la cellule,

L'opinioa contraire e^t soutenue eu ces termes par M. Demetz :

A Philadelphie» la iaciUté d'ap^endre chaa laa détenus» la rapidité de leurs progrès dépassent tout ce qu^on peut imaginer.

Le travail en cellule est beaucoup plus considérable, plus soignét et dès lors d'un débit plus avastageuii et plui facile.

Lequel a raison» lequel a tort» de M. Vidal»

inspecteur général des prisons, ou de M. le conseiller Demetz » chargé en 1836 par le gouverne-

ment français de visiter tous les établissements pénitentiaires des Etats-Unis , et , à son retour, fondateur de la colonie pénitentiaire de Mettray?

Dans le doute, que faire (1) ?

Encore un autre reproche adressé au régime cellulaire : c'est celui de rendre plus difficile l'instruction élémentaire à donner aux détenus :

Le gouvernement a placé un instituteur, dans tous ses établissements pénitenciers ; c'est un des fonctionnaires des maisons centrales. Or quel problème difficile, presque impossible à résoudre, serait l'enseignement salutaire avec le régime de l'emprisonnement individuel? Comment ap* prendre à lire à un détenu qui ne le sait pas? . L'instruction n'est réellement possible que dans le régime en commun, avec l'école telle qu'elle est organisée dans nos grands établissements pour peines (2).

(I) C'est la Suisse qui, en 1826 , a établi le premier pénitencier qu*ii y ait eu sur le continent. Eh bien, en Suisse, F opinion générale est contre le système philadelphien. Ce dernier n*a pour lai, outre quelques personnes isolées , que ceux qu'on sait notoirement appartenir à la secte des méthodistes, sede qui n'existe guère, et cela en faible minorité, que dans les cantons de Genève et de Vaud. Les majorités des grands conseils se sont généralement déclarées contre le système de l'isolement de jour et de nuil, et l'on peut, en Suisse , regarder ces grands conseils comme représentant bien l'opinion publique , puisqu'ils sont presque partout le produit du suffrage universel. Tous les directeurs anciens ou actuels des pénitenciers Puisses, MM. Aubanel, GrelleUWammy et Privât à 6enève, M. Denis k Lausanne, M. Emst à Berne, et M. Mooser à Saint- Gai t , sont opposés au système de Philadelphie , et le plus grand nombre des médecins qui l'ont étudié en sont également les adversaires. Études sur les divers systèmes pénitentiaires et projet d'un congrès international en Suisse dans le but de traiter cette question, par M. H. Nakwaski, ancien nonce à la Diète, membre de l'Institut genevois, etc. — (2) Léon Vidal.

.Gooçle

Sur ces deux points: travail et instruction, voici en quels termes se prononce M. A. Marquet, directeur de la maison centrale de Loos , dans son ouvrage intitulé : Trente annéesrd' expérience :

Tout le secret d*un bon çystëme pénitentiaire git dans Fobtention pour tous du droit au trairai! et à Féducation.

Que cela soit , et nos philanthropes n'auront plus à se fourvoyer dans rineitricable pédale de leurs systèmes de réforme pénitentiaire , tous plus incohérents les uns que les autres I Car alors le petit nombre des coupables n'imposera plus à la justice humaine l'obligation d'enfouir des centaines de millions dans les soubassements de nos pénitenciers à cellules !

Les reproches que les défenseurs de Temprisonnement cellulaire adressent à l'emprisonnement en commun sont les suivants :

Corrupteur dans le présent, l'emprisonnement collectif a pour résultat inévitable de consolider dans l'avenir le mal qu'il a fait, d'achever le mal qu'il n'a pu faire!

Les plans que ces hommes ont formés en commun dans la captivité, ils les réalisent en commun lors de leur libération. Après avoir correspondu avec les malfaiteurs du dehors par l'intermédiaire de ceux d'entre eux qui ont été successivement rendus à la vie libre, ils se cherchent, se retrouvent, s'affilient ; recrues assurées de ces redoutables associations où leur place était marquée à l'avance, et dont ils ont appris à connaître la langue à part, les signes de ralliement, les lieux de retraite. Si dans le nombre il en est qui soient tentés de s'isoler des autres, aspirant à racheter par une conduite toute nouvelle l'opprobre de

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huT passé, obsessions oq menftces, toat est mis en ouvre p<ior les en ditourner. Ramené» de f(H*ee dwoA ka noies ou ila auraieut voulu ne jamai» ceatrei:^ il faut quMIs Vjp enfoncent plus profondémçnl, et qu'ils s'y enfoBcent san& retour ! L'un d'eux a-t-il échappé à cette tyrannîque influence; dans une résidence éloignée où ses antécédents sont ignorés, a-t-it après de longs et hottorables efforts eon-^ q^ttis le suffrage public, s'est-U créé par son travaU un patrimoine, une famille : il ^ent un moment où„ découvert par Tan de ses codétenus » il voit celui-ci s'attacher à lui comme i une proie, et pour se nourrir de sa substance» tenant suspendu sur sa tête le secret dont il est armé, lui enlever par une sourde et incessante persécution le repoa de ses jours et de ses nuits, tarir dans son cœur la sourco des joies honnêtes et des satisfactions du foyer, ramener dans S9, conscience le remords par l'ei&cu, et lui faire douter de la vertu, sous la()uelle il n*a pu abriter sa vie.

Ainsi s'exprime dans son rapport da 24 avril 1847, à la Chanabre des pairs, M. Bérenger (delà Drôrae),pair de Franee, membre de Tlnstitut, président de la coar de cassation.

M. le conseiller Demetz n^est pas moins catégorique :

La réunion des condamnés, outre qu'elle amortit Teffel répressif de la peine, alimente leur amour»propre par ridée de n'être pas seuls à expier les excès d'une vie déshonorée,* la solidarité de la honte en efface presque Tempreinte; et les récidivistes qui rentrent au pénitencier après nne absence plus ou moins longue y produisent encore un plus triste effet, en rapportant à leurs anciens compagnons cette conviction fatale que la société lea

DE LA PKIVilTIOlV DB LA LIBERTÉ. 139

repousse et que tout retour an bien leur est désormais fermé.

Toute peine subie en commun est une peine essentiellement injuste, car elle ne saurait être égale pour tous ceux qui y sont soumis, ni les affecter tous de la même manière. Deux criminels punis pour un fait semblable peuvent être cependant d'une moralité bien difi^rente, et celui qu'un inrstant d'égarement a entraîné dans le crime éprouve un supplice, inconnu au scélérat éhonté, à se trouver en présence de ses compagnons d'infortune. Cette réunion produira cette double injustice, que ce qui pour l'un sera un plaisir et une occasion de triompbe, sera pour l'autre une aggravation de peine, en ravivant cbaque jour dans son âme le sentiment de sa honte ; et ce sera le moins coupable qui sera ainsi le plus puni.

Pour rétablir une apparence d'égalité dans la peine de l'emprisonnement et éviter d'ailleurs l'encombrement d'ateliers trop nombreux, il deviendrait indispensable de diviser les condamnés en classes on catégories distinctes; mais là se trouve la plus grande des difficultés à résoudre. Sur quelles bases et d'après quelles données établir ces catégories? Quels condamnés pourront de préférence être placés ensemble? La nature du délit ne peut servir de règle. Prendra-t-on l'âge ? II y a des immoralités précoces. La nature de la condamnation? Mais tel individu a pu échapper aux poursuites de la justice pour un grand crime et être condamné pour un léger délit. De là impossibilité de classer les moralités et de placer ensemble celles qui sont.de même nature, pour prévenir l'influence dangereuse des unes sur les autres. £nfin» un dernier motif rend tout à fait impossible toute espèce de classification dans des ateliers, c'est qu'indépendamment du degré de criminalité» il faut encore tenir compte du genre d'apti-

tude de chacun et placer ensemble tous ceux qui exercent le même état, qu'ils soient d'ailleurs plus ou moins pervertis.

Mais Tinconvénient le plus sérieux et le plus grave, celui qui, dans notre système actuel de prisons, a été signalé comme la cause la plus féconde de démoralisation et de récidives, et qui n*est point évité par le régime en commun, c'est la faculté qu'il laisse aux condamnés de se reconnaître dans le monde après leur libération ; faculté funeste, dont tant de fois des criminels endurcis ont abusé pour entraîner dans la complicité de nouveaux forfaits des libérés qui, sans cette pernicieuse influence, seraient restés peut-être dans les bornes d'une existence régulière.

L'emprisonnement en commun implique le silence.

Or voici ce que pense de la prescription du silence M. le conseiller Demetz :

Qui ne sait quel est chez l'homme ce penchant irrésistible à communiquer sa pensée à son semblable, besoin qu'aucune répression ne saurait vaincre et que les ôbsta* des ne font qu'irriter davantage? Il n'y a pas de menaces, de crainte, de mesures de surveillance qui puissent empêcher des hommes journellement enfermés ensemble, travaillant «ote à côte et au même ouvrage, de communiquer entre eux, de s'entendre, d'échanger un mot à voix basse, un signe, un geste, un regard, et l'expérience a prouvé avec quelle rapidité se propageait la moindre nouvelle dans l'intérieur des pénitenciers.

Et si la répression est impossible et l'infraction inévitable, n'y a-t-il pas une sorte de cruauté à mettre des

hommes dans la nécessité de succomber, pour avoir le droit et l'occasion de les en punir sans miséricorde?

Les plus chauds avocats du système du silence admettent qu'ils ne peuvent le mettre en œuvce sans l'emploi constant de moyens qui sont notoirement contraires aux premiers principes d'une saine justice (1).

Cette opinion de M. le conseiller Demetz est également celle de M. le président Bérenger (de la Drôme) :

La loi du silence, non moins fâcheuse dans ses effets que vaine dans ses exigences, irrite, par le stimulant d'une difficulté à vaincre, ce désir si naturel à des hommes réunis dans le même lieu, soumis à la même discipline, frappés de la même réprobation, d'échanger entre eux leurs sentiments et leurs pensées, désir tôt ou tard satisfait à l'aide des moyens ingénieux que crée la nécessité, et dont l'emploi ajoute à cette mystérieuse intelligence lîne force qui en resserre le lien, un prix qui en augmente le danger.

C'est également Topinion de M. Poutignàc de Villars , directeur de la maison centrale des femmes de Montpellier. Le 25 janvier 1847, il écrivait au docteur Varrentrapp :

J'ai appliqué le régime de la communauté sans la

règle du silence... Aujourd'hui, je dirige une maison d'après le régime de la vie en commun avec la règle du silence.

(1) Demetz, Résumé sur le système pénitentiaire.

142 DU DROIT DE PUma.

Le visiteur bénévole reste frappé d'étonnement, je dirai presque d'admiration ^ à Taspect d'un millier de femmes réunies, soit dans les ateliers, soU au réfectoire , soit en récréation, travaillant^ mangeant et se promenant sans tourner la tête, sans faire entendre un son... Cela veut-il dire qu'elles ne communiquent pas entre elles ? — Non l — Cela veut-il dire qu'il n'y a plus de corruption ? — Non! mille fois uoni Cela veut dire seulement que,

SANS LA PLUS LÉ<^R£ AMÉLIORATION, ON ARIIVE A t'ABaUTIS-

SEMENT. Mais le visiteur, qui ne peut voir le fond des choses, sort 'en prônant un système avec lequel on obtient tant d'ordre, de tenue^ de discipline. Il ne fait pas attention que c'est un monstre que l'on a couvert d'un beau voile , mais qui devient bientôt transparent pour tout esprit attentif. Et alors que découvre-t-on ? Tout ce que le premier système laisse & découvert, plus l'hypocrisie...

Dans son écrit intitulé: De la réforme pmiten^' tiairey M. Gustave Vapereau s'exprime aioâi :

Tous les hommes pratiques conviennent que , dans l'emprisonnement en commun, le silence absolu est une chimère. Les détenus concentrent toute l'activité de leur intelligence à inventer des signes nouveaux de communication, et ils y réussissent. Un geste , un mouvement presque imperceptible, un regard, le Jeu même delà physionomie, tout devient langage. Le gardien ne peut $w^v impunéraent un instant de distraction. Ce qu'il y a de certain, c'est que les nouvelles du dedans et du dehors cinculent dans tous leurs rangs avec une incroyable rapidité. On a bienim, dmw les pénitenciers cdlulaîres d'Amérique, les prisonniers communiquer entre eux par les tuyaux des calorifères, par les canaux de ventilation, et jusque par les conduits des fosses d'aisance. Les murs suffisent Ji peine à

assurer le silence : par la simple surTeillance, comment espérer Tobtenir?

Le 11 juillet 1837 /M. Crawford, commissaire envoyé aux États-Unis par le gouvernement anglais, inspecteur général des prisons d'Angleterre, écrivait ce qui suit à M. Demetz :

Ce que j'ai observé m'a prouvé que le système du silence a beaucoup d'inconvénients graves, inhérents à sa nature, et que» vous trouverez décrits avec détail dans mes rap- ^rts officiels. Cette discipline ne peut être renfot^pèe 4pi*au moyen dMniictions continuelles de châtiments sévères. Si Ton n'a pas recours au fouet» le prisonnier est réduit à la soamission par la diminution de la nourriture qui avait été jugée nécessaire à la conservation de sa santé, e\ par d'antres châtiments qui , si , au premier abord , ils ne paraissent pas aussi révoltants que le cbâtiment cor- |H)re] , sont , dims mon opinion , tout aussi contraires à la justice «( à rimtna&ité ; et je n'hésite pas à dire que si , Jors de la ffédacëem de mon rapport, j'avais connu tous les inconvénients du plan du silence, comme j'ai été à même de le faire depuis, et particulièrement la nécessité continuelle de recourir à Fespionnage et aux châtiments à Taide desquels seuls il peut être maintenu , aucune considération tfworait pn tn'' empêcher de protester aree force contre son ftppUcBtîMi, 9d«s quelque ferflae et «tec ifaelqnes modificaitions q<M ce eoil.

£t voici dies chiffres plus coitcliiants «ocore que tout ce qui précède; ils soût empruntés à la statistique ceotraie îles iprisoas pour 1863 :

a Le relevé suivant fait connaître le nombre de chaque nature d'infractions, qui s'élèvent à 70,455 pendant Tannée :

« Infractions au silence : 36,800. »

Plus de moitié !

L'emprisonnement tend à devenir de plus en plus le fondement presque unique de notre édifice pénal, puisque la peine de mort tend à être de moins en moins prononcée et appliquée.

Je suis publiciste , je ne suis pas criminaliste , et encore le point de vue auquel je me place dans cette étude que j'ai eu l'audace, que j'ai eu la témérité d'entreprendre, est-il moins celui du présent que celui de l'avenir; mais si j'étais criminaliste ou homme d'Etat, c'est-à-dire si j'étais plus préoccupé de la transition à trouver que de la solution à chercher, je proposerais juste d'aller dans le sens contraire de celui où l'on va et où , selon moi , l'on s'égare ; la peine qu'avant toute autre je m'efforcerais d'abolir, ce serait celle de l'emprisonnement à tous ses degrés et sous toutes ses formes. Je commencerais sans hésiter par sa suppression dans lé plus grand nombre des cas, jusqu'à ce que je finisse par la supprimer entièrement. Au lieu de raccourcir l'échelle pénale par en haut, ce serait par en bas que je la raccourcirais. Je deviendrais aussi avare de la détention préventive qu'on en a été prodigue, et je m'ingénierais à substituer aussi complètement que possible la pénalité pécuniaire à la pénalité

corporelle. L'impôt transformé me servirait de base d'appréciation judiciaire, et j'appellerais plus sou vent en garantie la famille d'abord et la commune ensuite, dussé-je étendre dans son application le principe qui a dicté l'article 1384 du Code civil, l'article 73 du Code pénal et la loi du 10 vendémiaire an IV. Ce dont je m'abstiendrais surtout, ce serait de donner jamais à la prison des hôtes qui en soient l'honneur au lieu d'en être la honte. Or, n'est-ce pas là ce qu'on fait inconsidérément lorsqu'on condamne l'écrivain consciencieux à la même peine que le voleur impudent? Quelle intimidation salutaire veut-on que conserve la peine de l'emprisonnement, lorsqu'il suffit pour l'encourir, électeur, d'avoir fait partie d'une réunion de plus de vingt personnes; écrivain, d'avoir exprimé dans un journal, dans une brochure ou dans un livre, une opinion qui blesse celle d'un tribunal; commerçant, de n'avoir pu faire exactement honneur à sa signature ; garde national, d'avoir manqué sa faction, etc. ; lorsqu'il suffit enfin d'avoir commis , souvent à son insu , la plus légère contravention ?

Pour prévenir le vagabondage et éteindre la mendicité que fait-on? Rien. Des vagabonds et des mendiants qu'on arrête que fait-on? On les conduit en prison, où l'Etat, qui n'avait pas d'argent la veille pour prévenir le vagabondage et la mendicité, en a le lendemain pour loger et nourrir le vagabond et le mendiant C'est là ce que nous appelons la

société , c'est là ce que nous appelons le gouvernement, c'est là ce que nous appelons la loi, c'est là enfin f^e que nous appelons la justice. Qu'on ne m'accuse pas de leur manquer de respect ; car en m'exprimant ainsi je ne suis que l'écho affaibli de ces paroles d'un honorable magistrat, M. Demetz, conseiller honoraire à la cour impériale de Paris :

Le vagabond n'est accusé d'aucun fait caractérisé ; vous n'avez contre lui qu'une présomption ; c'est un procès de tendance dans lequel l'individu est sacrifié à l'intérêt de tous. Que faites-vous cependant? Cet homme qui vous est seulement suspect , vous le jetez parmi tout ce qu'il y a de plus contagieux dans le crime , au milieu de la peste morale la plus caractérisée et la plus menaçante. Ne voyezvous pas qu'il y doit infailliblement succomber?

Les vagabonds sont ceux qui n'ont ni domicile certain ni moyen de subsistance, et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession.

Un séjour de six mois dans une prison leur donnera-t-il ce qui leur manquait : une profession , un métier, un domicile et de quoi manger? Les condamner la première iPois, c'est les vouer presque inévitablement à la récidive. Même observation pour les mendiants. .

Je consulte le rapport de M. Dupuy , directeur des prisons, et j'y lis ce qui suit:

En 1863, sur 7,551 condamnés comme récidivistes, S, 804, plus de 76 p. 100, n'avaient encouru tout d'abord qu'un simple emprisonnement.

Lorsqu'une peine est ainsi i?iciée , la prodiguer, n'est-ce pas démoraliser comme à plaisir une société et chaufiFer aveuglément le four d'une révolution nouvelle ? — TeDe est la question qu'il est impossible de ne pas s'adresser aussi souvent qu'on déploie et qu'on lit la Gazette des tribunaux et le Droit, dont on ne trouverait pas un seul numéro qui ne soit émaîllé de plusieurs condamnations à la privation de la liberté sous ses divers noms : emprisonnement , réclusion , détention , travaux forcés à temps, déportation, travaux forcés à perpétuité.

Les considérations suivantes méritent de trouver place ici ; je tes emprunte à un avocat à la Cour impériale de Paris, M. Frédéric Thomas:

La prisop ne punit pas seulement le coupable, ce qui est juste ; mais elle punit aussi tous les innocents qui vivent de lui et par lui , ce qui est injuste.

Enlever un père de famille, c'est enlever la clef de voûte d'un édifice : tout le reste va crouler. Condamner à Tinactivité la main qui nourrissait une famille, qu'est-ce autre chose sinon condamner cette famille à mourir de faim? Le pain de toute une maison n'est-iji pas souvent attaché à la liberté de son chef?

Mais enfin, si cette peine est si défectueuse à l'endroit de la société, est-elle du moins efficace à l'endroit de l'individu ?

J'ai visité beaucoup de prisons ; j'ai interrogé un grand nombre de directeurs. J'ai demandé à tous si la prison corrigeait, et tous m'ont répondu : Elle calme, elle apaise

quand elle n'endurcit pas ; mais elle ne corrige presque jamais.

La prison, qui n'est pas exemplaire pour la société, est en outre inefficace pour Tindividu.

Je me résume :

En réalité , et lorsqu'on y regarde attentivement de près , l'on reconnaît que toutes les peines afflictives : travaux forcés à perpétuité, déportation, travaux forcés à temps, détention, réclusion, et même emprisonnement correctionnel, qu'il soit cellulaire ou en commun , ne sont que des déguisements de la peine de mort.

C'est la conséquence que je tire des observations suivantes de M. le docteur A. Fourcault, de l'Académie de médecine :

1^ La réclusion prolongée est la cause d'une foule de maladies chroniques au nombre desquelles on compte, au premier rang, les scrofules et la phthisie pulmonaire.

2" La fréquence de ces maladies et le chiffre de la mortalité sont en raison de Tencombrement dans les maisons de détention, et de Tétroitesse des cellules dans les pénitenciers.

3^ Dans ces conditions, la mortalité peut atteindre le chiffre de 12 pour 100, et parfois elle est encore plus considérable.

La durée moyenne de la vie du tigre, du lion, de la panthère, ne dépasse pas six ou sept ans dans les loges où on les renferme ; cependant une lionne a vécu vingt-neuf ans, et un lion vingt-sept. 11 est remarquable que les lions transportés sur les routes , et montrés à la curiosité pu-

bliqne, vivent généralement dix-sept à vingt ans. Pour les transporter ainsi , ils sont placés dans des loges spacieuses et plus élevées que celles du Jardin des Plantes. Dans la même condition , la vie moyenne des singes acrobates est augmentée , ainsi que celle des autres animaux intertropicaux.

L'ours de Sibérie ne vit guère que quatre années dans la ménagerie, Tours noir s'y conserve sept ou huit ans ; mais celui qui peut se promener dans une fosse spacieuse, respirant un air libre, grimpant sur un arbre élevé au milieu de cette fosse, vit souvent dix-sept à vingt ans; les espèces offrant l'organisation la plus puissante, le dromadaire, le chameau, sont soumis aux mêmes lois. Ces faits indiquent que le changement de climat n'est pas la seule cause de la brièveté de l'existence de ces animaux, et que la captivité exerce aussi une fâcheuse influence sur leur constitution physique comme sur celle de l'homme. Mais cette double influence parait leur être également fatale : les nègres détenus dans la maison de Poissy y ont toujours trouvé leur tombeau. La captivité, et notamment la vie cellulaire, abrègent donc l'existence.

Les calculs suivants ont été faits par M. le docteur Lelut, membre de Tlnstitut :

Dans la vie libre, chez les. classes pauvres et à un âge moyen de trente à quarante ans, il meurt annuellement un peu plus de 2 individus sur 100. C'est là, et sans attacher à ce chifire l'idée d'une exactitude mathématique que la statistique ne comporte pas , c'est là ce qui résulte des recherches qu'on doit sur ces matières aux hommes qui s'en sont le plus et le mieux occupés, et par exemple à MM. de Montferrand, Quetelet, Ch. Dupin, Villermé, Benoiston de Châteauneuf.

Dans les prisons de Tancien mode, dans les maisons de correction y dans les maisons centrales, dans les bagnes, la mortalité est double an moins de ce qu'elle est dans la vie libre da panvre , c'est-à-dire qu'elle va annuellement à 4, 5, 6 sur 100. Ce fait a été étd>lî par les études do docteur Chassinat, sur la mortalité dans les bagnes et dans les maisons centrales de force et de correction. Il découle encore de mes propres observations dans la prison du dépôt des condamnés et dans les diverses maisons centrales.

Abréger Texistence n'est-ce donc pas donner la mort, avec la différence qu'il y a entre la mort lente et la rnort instantanée ? La mort lente, c'est la souffrance prolongée, tandis que la mort instantanée , c'est la souffrance abrégée. De ces deux supplices, lequel est le moins cruel, lequel est le moins barbare?

A la mort instantanée comparez cette mort lente décrite par le docteur Vingtrinier, médecin en chef des prisons de Rouen :

Vous étes-vous rendu compte à vous-même, dans le silence de la méditation , du lourd fardeau imposé aux prisonniers ? Jetée un coup d*œil sur la rapide esquisse que nous allons tracer, et gardez en mémoire qu'il ne va s'agir que des prisons ordinaires.

1* Privation de la liberté :

2* Répétition monotone et inévitable des mêmes actions, des mêmes devoirs tous les jours ;

3* Coucher presque partout sur de la paille, ou du nu>ins sur des paillasses ;

^ 4** Nourriture végétale , qui affaiblit et tue à la longue ;

Usage de légumes vieux ou avariés, qui engendrent souvent des maladies (la preuve en est dans les tables de la mortalité, qui, dans les maisons centrales , dénoncent partout la mort du douzième par chaque année) ;

S*" Un travail obligé, et quel travail pour certaine classe d'bommes !

Observance d'une discipline sévère, obéissance passive due à tous les agents du service, depuis le directeur jusqu'au dernier des gardiens, et quelquefois même des surveillants choisis parmi les prisonniers eux-mêmes;

6"" Abnégation complète de tonte volonté et privation de toute jooissance physique et morale ;

7"" Éloignement de sa femme, de ses enfants, de ses parents , de ses amis ;

8" Et Tavenir en perspective ! Quel avenir, le plus souvent ! De toutes parts la répulsion.

9*^ Obligation d'un silence absolu et perpétuel ;

10® Privation du tabac ;

11^ Impossibilité d'acheter, avec le produit de son travail, autre chose que dû beurre et du fromage;

12° Uniforme de la maison à porter ;

13' Suppression de toute espèce de communication.

La peine de remprîsonnement est condamnée par Texpérience ; eUe n'amende pas et elle n'intimide point.

L'abus que Ton fait de l'emprisonnement , en le prodiguant ainsi qu'on le prodigue pour des contraventions insignifiantes et des délits imaginaires, n'est pas une des moindres causes qui concourent

au relâchement des liens sociaux. C'est avec raison que Montesquieu a dit :

Souvent un législateur qui veut corriger un mal ne songe qu*à cette correction ; ses yeux sont ouverts sur cet objet •et fermés sur les inconvénients.

La pire de toutes les corruptions est celle qui vient de la lot : mal profond et incurable, parce qu'il est dans le remède même.

Cet abus de Femprisonnement a été constaté en ces termes par un éminent et savant magistrat, dont l'autorité était irrécusable , M. Bérenger (de la Drôme), président à la cour de cassation , membre de rinstitut :

Si, prenant une période de dix ans, on additionnait le nombre des détenus qui se succèdent chaque année dans nos prisons, on trouverait que plus d*un million d'habitants sont venus s'y plonger plus avant dans le crime, et que leur seul entretien a coûté à l'État au delà de cent trente millions.

Une autre autorité non moins irrécusable est celle de M. le conseiller Demetz , l'un des deux fondateurs de la colonie de Mettray; il s'exprime ainsi :

En consultant le relevé du nombre des crimes, on peut se convaincre que les condamnations pour coups et blessures y figurent dans une forte proportion. Qui ne sait dans quelles circonstances ces crimes se commettent? Un ouvrier va le dimanche au cabaret ; il'se prend de querelle avec son camarade, le frappe, et il résulte des coups portés une incapacité de travail de plus de vingt jours. L'auteur

de ce crime, on pourrait dire de cet accident, est condamné à un emprisonnement qui peut être de dix années, et pourtant cet homme n'est point un scélérat ; il a été emporté par la colère, peut-être aussi par les fumées du vin , et souvent il n'en est pas moins un homme laborieux, intelligent, et souvent Tunique soutien d'une nombreuse famille.

L'aveu suivant, tombé des lèvres du premier avocat général de la Cour impériale de Paris, M. de Gaujal, dans son discours de rentrée du 3 novembre 1859, discours imprimé sous ce titre : Etude sur tétat actuel de la répression pénale en France, n'est pas moins concluant : .

Dans le temps où nous sommes , ce sont les prévenus correctionnels qui, par leur nombre toujours croissant^ constituent la véritable plaie sociale. Au grand jour des civilisations modernes, sous l'action des causes diverses qui amoindrissent et abaissent les caractères, qui transforment les passions et substituent les ressources et les combinaisons de la fraude aux ardeurs et aux excès de la violence, qui adoucissent les mœurs en les dépravant, les grandes audaces et les grands crimes deviennent plus rares. Mais les délits inspirés par la ruse, Vastuce, la corruption, la bassesse et les vices sans énergie se multiplient.

Ces aveux de trois magistrats empruntent surtout de la gravité quand on les rapproche des déclarations ci-après de trois inspecteurs généraux des prisons de France.

L'inspecteur général des prisons , M. Charles Lucas , déclare ce qui suit :

Si les bagnes achèvent la corruption des détenus, n'oublions pas que les prisons départementales la commencent.

Chargé de la division des prisons au ministère de Imtérieur , l'inspecteur général, M. Perrot, complète ainsi cette déclaration :

Plus des deux tiers des condamnés qui peuplent les maisons centrales subissent des peines correctionnelles, et près d'un quart des peines de moins de deux ans de prison.

Quelle action la discipline peut-elle exercer sur la plupart de ces natures pendant un laps de temps aussi court ? Quel enseignement moral, religieux, élémentaire, professionnel, peuvent-ils recevoir dans les établissements? Ils sortent sans avoir senti les eBets de la peine et de Tintimidation qu'elle doit exercer.

La même déclaration, presque dans les mêmes termes, se trouve dans la Statistique centrale des prisons pour Tannée 1865, précédée d'un rapport au ministre de l'intérieur, par M. Dupuy, directeur de l'administration des prisons et établissements pénitentiaires :

Les correctionnels figurent dans la masse de la population des maisons centrales pour plus des deux tiers (65 pour 100), et dans ce dernier nombre 40 pour 100 sont condamnés d'un an à deux. Quelle action la discipline peutelle exercer sur la plupart de ces natures pendant un laps de temps si court ? Ils sortent donc des établissements sans

avoir senti les effets de la peine et Tintimidation qu'elle doit exercer, avant d'avoir reçu les notions essentielles, appris un métier qui les fasse vivre , et acquis un pécule qui leur assure des ressources pour reprendre une vie laborieuse et honnête.

Ces considérations sembleraient de nature à expliquer le nombre, relativement considérable, de récidivistes existants dans les maisons centrales qui n'ont subi précédemment que des condamnations correctionnelles. En 1863, sur 7,551 condamnés comme récidivistes , 5,804, plus de 76 pour 100, n'avaient encouru d'abord qu'un simple emprisonnement.

La statistique constate, en outre, quMl se trouve parmi . les réclusionnaires un moins grand nombre de malfaiteurs qui tombent en récidive que parmi les condamnés correctionnels. La proportion des premiers est de 30 pour 100, et celle des seconds de 45 pour 100.

Un autre inspecteur général des prisons, M. Moreaa Christophe , déroulait, en 1844, ce tableau, qui était de nature à faire réfléchir profondément et qui paraît n'avoir laissé cependant aucune impression salutaire :

Là où il y a une prison, là il y a une association : de telle sorte que la main de la justice couvrant pour ainsi dire et enveloppant tout le pays d'un immense réseau dont chaque maille est une prison, il s'ensuit que nos 3 bagnes, nos 20 maisons centrales , nos 362 maisons d'arrêt, jointes aux prisons municipales de nos 2,800 cantons et aux chambres de sûreté de nos 2,238 casernes de gendarmerie^ sont autant de clubs antisociaux, autant de repaires de malfaiteurs, autant de maisons publiques de condamnés.

de prévenus, d*acciisës, de mendiants vagabonds, d'assassins, de voleurs, de prostituées, qui s'associent de tontes parts entre eux par les liens ^e la solidarité du crime.

Maintenant, demanderez-vous combien sont-ils? Ils ne sont pas moins de 108,000 conspirant en permanence ; et savez-vous combien de ces associés sont mis dehors tons les ans, ainsi dressés à Técole mutuelle du vice? Plus de 50,000. Oui, plus de 50,000 individus, sortis ou libérés de nos bagnes ou de nos prisons, sont rejetés chaque année de ces foyers de corruption dans nos campagnes, dans nos villes, dans nos centres de population industrielle , avec toutes les habitudes de dépravation et de perversité qu'ils y ont contractées ou entretenues... Étonnezvous donc, après cela, de l'accroissement progressif des crimes !

Ce chifire de 108,000 détenus appelés à devenir IO83OOO libérés a peu varié depuis 1844, puisqu'on 1866 il était de 101,767.

Je Favoue, dans mes balances, 100,000 libérés qui rentreront dans la société par l'expiration de leur peine pèsent plus que 10 condamnés qui en seront retranchés par la main de l'exécuteur.

Les libérés I ^c' est la grande question, la trèsgrande question que soulèvent tous les régimes de pénalité légale , sans la résoudre aucun.

En avril 1853, M. Léon Faucher, qui avait été ministre de l'intérieur, et qui, en cette qualité, avait eu dans ses attributions l'administration des prisons, s'exprimait ainsi dans une séance de l'Académie des sciences morales et politiques :

.Gooçle

Le système d'emprisonneinent pratiqué chez nous n*est que Tabsence de tout système. Les conséquences déplo^ râbles de ce régime ont frappé tous les esprits. Quelque opinion que Ton ait en matière de pénalité, on s* accorde sur la nécessité d'y mettre promptement pin.

Cette impérieuse nécessité de mettre promptement fin à un régime dont les conséquences et les périls éclatent à tous les regards étant unanimement admise et ainsi proclamée, qua-t-on fait?

II y avait une ornière de boue et de sang; on a continué de la creuser, au lieu de s efforcer de la combler.

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