DE LA SPÉCIALITÉ DES PEINES
le et juste, quand elle s'applique à deux coupab.les du même crime : l'un complètement ignorant, manquant de discernement; l'aulre suffisamment instruit, se rendant parfaitement compte de la portée de chacune de ses actions?
Est-ce que la même peine est égale et juste, quand elle s'applique à deux condamnés : l'un absolument perverti , insensible au châtiment , indiffèrent à la honte ; l'autre seulement égaré , sentant qu'il est à jamais flétri, et que tous les efforts qu'il pourra faire afin de se racheter de l'infamie et de l'effacer de son avenir demeureront vains?
Est-ce que la même peine est égale et juste, quand elle s'applique à deux individus tombés dans la même infraction pénale, mais tirés de milieux sociaux très-diff(érents?
Les efforts les plus louables et les plus persévérants ont été tentés pour diversifier les peines , pour les échelonner, pour les graduer : tous ont été vains et le seront toujours.
Pourquoi ?
Parce qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme , qui s'est arrogé le droit d'en punir un autre , de trouver une peine qui soit juste.
Rossi l'avoue en ces termes :
Toute peine est plus ou moins inégale dans ses applications. On ne trouve pas deux accusés placés exactement dans les mêmes circonstances, ayant précisément le môme
degré de sensibilité, pas plus qu*on ne trouve deux corps parfaitement semblables.
L'égalité apparente des peines cache une inégalité réelle (1).
La société a le droit et le moyen de retrancher de son sein celui qui agit contre elle comme s'il s'était déclaré son ennemi, celui quiJa trouble, celui qui la met en péril ; alors elle se défend, alors elle se venge. Mais si elle s'imagine quelle a le droit et le moyen de le punir, elle s'abuse et tombe dans la même erreur que si elle fouettait avec des verges l'eau qui a inondé ou le feu qui a incendié. « La bastonnade infligée publiquement à un fiévreux ne guérirait personne de la fièvre » , a dit avec raison le docteur Legrand du Saulle.
On* ne punit pas les risques, on les prévient.
Que la société assimile aux risques les crimes et les délits! En entrant dans cette voie neuve, elle arrivera plus certainement à son but qu'en continuant de creuser l'ornière où elle piétine sans avancer.
La répression judiciaire ne pèserait pas un poids si lourd dans les balances de la justice, si la prévoyance sociale y pesait un poids moins léger.
Se punir et se corriger est un pouvoir que l'homme n'a que sur lui seul et que sur lui-même.
Rechercher dans leurs causes le meurtre, le viol, le vol, afin de les combattre, de les diminuer, de
(1) Traité de droit pénal, t. II, p. 274.