CHAPITRE XIII
Tous les hommes qui ont quelque expérience sur le sujet des prisons savent que c'est dans la maison d'arrêt, c'esl-à-dire dans la prison des prévenus , que la corruption des criminels commence et s'achève presque aussitôt. De Tocqubvillk.
Le crime a chez nous deux degrés d'instruction comme le régime universitaire, et il est rare que ceux qui ont fait lenrs premières études dans les prisons lie viennent pas les achever aux bagnes.
* Charles Lucjis.
Dans rétat actuel des choses , on peut dire que coupables ou innocents, le jour où ils passent le scnil d'une maison d'arrêt ou de justice, ils sont perdus pour la société, que leur avenir est détruit, et que le crime s'empare d'eux comme d'une proie qui lui est destinée. Bi^rgxgbr, président de la cour de cassation.
Une peine qui ne tend pas à l'amendement du coupable est une peine qu'on doit désirer de ne pas employer. Celle qui tend à le démoraliser est une peine qu'il n'est pas permis d'employer. Rossi.
L'adoucissement des peines, leur courte durée, peuvent séduire ceux qui croient quelles ont le pouvoir d'amender le coupable, mais c'est une illusion que ne sauraient partager et que repoussent ceux qui ont puisé dans l'étude approfondie des faits la ferme conviction que les peines, quelles qu'elles soient, corrigent moins de condamnés qu'elles n'en pervertissent !
Prétendre qu'au temps où la rigueur des peines allait en France jusqu'aux dernières limites de la cruauté, le niveau moral de notre pays était plus élevé que de nos jours , est une allégation téméraire contre laquelle protestent d'irrécusables témoignages dont il doit suffire de citer quelques-uns:
Le président Claude Groulard, magistrat du parlement de Rouen au temps de la Ligue, envoyait son fils à Leyde et écrivait ce qui suit à son ami Scaliger :
Je Tai retiré de France pour ne pas le laisser croystre parmi nos vices , car notre patrie est maintenant en tel estât qu'elle fait horreur à ceux qui y demeurent. L'ire de Dieu y est espandue , il n'en faut quasi attendre que la ruine; les méchants sont en autorité et en crédit, les gens de bien sont mesprisés et s'en vont hors du monde, il n'y a plus d'apparence de résister, si, d'en haut, nous n'avons quelque secours inespéré.
Le fils de Pierre de Lamoignon , en 1560, retraçait en ces termes la vie de son père :
Les malheurs delà France, que Pierre de Lamoignon avait déplorés vingt ans auparavant, n'étaient point terminés; les guerres civiles, plus animées que jamais, rendaient le retour de Bourges à Paris un voyage dangereux. Toutes les rputes étaient infestées de soldats et de brigands. Chrétien ne put échapper à leur violence qu'à la faveur d'un déguisement.
Un siècle plus tard, le 22 juin 1660, Guy Patin déposait du fait suivant :
Les vicaires généraux et les pénitenciers se sont allés
plaindre à M. le premier président que, depuis un an, 600 femmes, de compte fait, se sont confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit (1).
Ecoutons Estienne, qui vivait sous le règne de Henri II et qui est mort en 1598 ; il s'exprime ainsi dans son Traité préparatoire à V apologie pour Hérodote :
Que le desbordement incroïable de nostre siècle nous rend vraisemblable et croïable tout ce que nous avons dit de la meschanceté du siècle prochain.
Il est , à chaque page de ce livre , donné des exemples de tous les débordements, et les mots ((paillardise, sodomie, . bestialité, larrecins, injustices , homicides , cruaustés , blasphèmes , maudissons , incestes, adultères , » etc., sont souvent répétés.
Ces débordements sans frein et sans nt^mbre donnent raison à cette opinion de Montesquieu :
L'expérience a fait remarquer que , dans les pays où les peines sont douces, Tesprit du citoyen en est frappé, comme il Test ailleurs par les grandes. . . L'imagination, se fait à une grande peine nouvelle , comme elle s'était faite à la moindre. . . Les vols sur les grands chemins étaient com-
(I) Ddlaurk, dans sou Histoire [de Paris, t. IV, cite les sermons da Père Maillard aux marchands poar leur reprocher toutes sortes de fraudes , et ceux da Père Barbette aux femmes coupables , où il dit : « Les latrines retentissent des cris des enfants qu'on y a » plongés. »
mons dans quelques États; on voulut les arrêter, on inventa le supplice de la roue, qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps on a volé sur les grands chemins comme auparavant. . .11 n^ faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire.
En établissant une peine cruelle on use le ressort du gouvernement. L'imagination se fait à cette grande peine comme elle s'était faite à la moindre ; et comme on diminue la crainte pour celle-ci, on est forcé bientôt d'établir Tautre dans tous les cas.
Et a cette opinion de Beccaria :
L'expérience de tous les siècles prouve que la peine de mort n'a jamais arrêté les scélérats déterminés à nuire.
L*impression que produit la vue des supplices ne peut résistera l'action du temps et des passions, qui effacent bientôt de la mémoire des hommes les choses les plus essentielles.
Marmontel, qui est mort en 1799, marque dans ses Eléments de littérature, à Farticle Satires , quel était Fétiage moral du dix-huitième siècle :
Boileau s'amuse à nous peindre les rues de Paris; c^était l'intérieur, et l'intérieur moral qu'il fallait peindre : la dureté des pères qui immolent leurs enfants à des vices d'ambition, de fortune et de vanité; l'avidité des enfants impatients de succéder et de se réjouir sur le tombeau des pères ; la fureur universelle de sortir de son état ; la dépravation des mœurs de tous les États; le désœui/rement, l'ennui, l'inquiétude, le dégoût de soi-même et de tous ses
D£ L'ADOUGISSEMEI^T DES PEINES. 25»
devoirs, la soif ardente des plaisirs» les fantaisies , le jeu vorace,*Ie luxe ruineux.
Un autre témoignage est celui-ci , tiré des Mélanges politiques et littéraires de Chateaubriand :
Dans les plus beaux temps du règne de Louis XIV» en 1665» on trouve que douze mille plaintes pour crimes de toutes les espèces furent portées devant les commissaires royaux» à ce qu'on appelait les grands jours £ Auvergne,^ c'est-à-dire qu'en 1665 on jugea, dans une seule province de la France, deux foisplus de crimes que Ton n'en a jugé, en 1825» dans toute l'étendue de la France.
Mais prétendre que radoucissement des peines a rendu les crimes plus rares est une assertion non moins téméraire contre l'exactitude de laquelle proteste la statistique criminelle publiée en France, depuis 1826, avec une méthode et une impartialité exemplaires.
L'aveu suivant est extrait du compte général de l'administration de la justice criminelle en France et en Algérie pendant Tannée 1868 :
Il se manifeste une progression de criminalité de nature à préoccuper tous ceux qui coopèrent à l'œuvre de la justice » ou qui la consultent comme un symptôme révélateur de l'état moral du pays.
Cette progression ne date pas de nos dernières années troublées, car l'auteur de V Essai sur les peines et le système pénitentiaire, ouvrage couronné
par rinstitut, M. Alauzet, la constatait en 1842, il y a vingt-huit ans, en ces termes :
Ce précieux document (le Compte général annuel de la justice criminelle en France) fournit la preuve irrécusable que les délits ont augmenté en France, depuis quelques années, d'une manière très-sensible. Ce fait est malheu* reusement trop avéré pour être Tobjet d'aucune controverse; mais les uns prétendent que les grands crimes, les crimes atroces , et généralement tous ceux contre les personnes, ne suivent pas cette progression, et même diminuent; que, parmi les attaques contre les propriétés, ce sont les moins graves , celles auxquelles le Code a réservé particulièrement là qualification de délits, qui augmentent seules. A la tête des partisans de cette dernière opinion, marche M. Ch. Lucas ; parmi ceux qui nient ces résultats, on compte M. Guerry, auteur de la Statistique morale de la France.
La rigueur des peines n'étant pas plus eiBeace que leur douceur, leur adoucissement doit être considéré, au point de vue de l'humanité, au point de vue de la société, au point de vue des mœurs et des lois, comme un réel progrès pénal (1); mais
(1) En Angleterre , le a Shop lifting act n de 1698 punissait de mort le vol de tout objet de la valeur de cinq shellings , quand le vol était commis dans une écurie , un magasin ou une boutique. Le tt Black act » de 1713 défendait, sous peine de mort, de couper un arbre ou de voler un lapin. L'acte subséquent rendait justiciable du bourreau quiconque avait dérobé un morceau de linge dans une buanderie. En 1810 , dans Tannée même où paraissait à Londres le livre de Samuel Romilly, intitulé : Observations sur les lois crimi^ nelles , en ce qui concerne les peines capitales , et deux ans seulement avant la publication de cet autre livre non moins renommé :
ce serait tomber dans une méprise profonde que d'attribuer à la douceur et à la brièveté des peines une efficacité plus grande qu'à leur rigueur et à leur longueur.
La vérité, attestée par l'observation, c'est que les deux systèmes contraires sont également impuissants à atteindre le but qui leur est assigné; donc ce qui importe, ce n'est point de rendre moins longues les peines corporelles, c'est de les rendre de plus en plus rares en effaçant de notre code pénal une multitude de crimes et de délits qu'il est plus prudent d'en retrancher que d'y laisser, car lorsque la courte durée des peines est érigée en système, ses résultats certains sont de creuser plus profondément encore sous les pas de la société l'abîme, l'immense abîme du libéré, ce soldat de toutes les révolutions.
Le libéré est la pierre d'achoppement de tous les
Théorie des peines et des récompenses., par Jérj^mib Bentham, on en ^tait encore à débattre dans le Parlement le point de savoir si voler dans une boutique un objet de la valeur de cinq shellings n'était pas* un crime digne de mort. Dans la Chambre haute, lord Ëllenborough, qui était à cette époque lord chief justice , s'écriait :
a Si vous abrogez la loi qui applique la peine capitale au fait de voler dans une boutique jusqu'à concuFrence de cinq shellings, on viendra vous demander, Faunée prochaine , d'abroger la loi qui applique la peine capitale au vol de pareille valeur dans une maison privée. »
Depuis que les voleurs ont cessé en Angleterre d'être punis de la peine capitale , ils n'ont pas volé plus , il» n'ont pas volé moins, ils ont. volé autant.
systèmes de pénalité , car le danger que le condamné fait courir à la société est plus grand, à sa sortie de prison, à l'expiration de sa peine, qu'avant son entrée en prison.
La réalité et le danger de cette pierre d'achoppement sont unanimement attestés par les témoi*» gnages les plus irrécusables :
On ne saurait en disconvenir, les libérés trouvent souvent des difficultés plus ou moins grandes pour se reclasser dans la société. Signalés comme des hommes dangereux, il doit leur être souvent difficile de se procurer du travail, et alors ils n*ont plus qu'à choisir entre la mendicité et le vol. Cette fâcheuse extrémité réveille en eux toutes les mauvaises passions, et ils reprennent infailliblement le cours d'une vie orageuse et irritée qui les entraine de nouveau au crime! (Comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, 22 avril 1842.)
Privés, par la répugnance qu'ils inspirent, de ressources et d'appui, les libérés sont presque fatalement entraînés de nouveau dans le crime. ( Commission de la Chambre des pairs j avril 1844.)
En général, dans la première et la deuxième année de la sortie de prison, la plupart des libérés tombent en récidive. (Statistique criminelle de 1850.)
Dans l'état actuel des choses, rien de plus triste que la position du libéré qui veut vivre d'une manière honorable. A peine sorti de prison, il se retrouve en face d'une société qui le redoute, qui le fuit et l'expulse tout à la fois. Veutil embrasser une carrière? chacun s'empresse de la lui
fermer. Veut-il entrer dans une manufacture? ses camarades, dès qu'ils connaissent sa position, le chassent impitoyablement, et grâce à la malheureuse direction donnée à la surveillance de la haute police, grâce à la malice et à la cupidité de ses anciens compagnons de prison , il est sûr d'être bientôt découvert. (An. Baudon, Maison de ClairvauxJ)
Lorsqu^on réfléchit à la position du libéré dans le monde, loin d'être étonné du nombre des récidives, on est plutôt surpris qu'elles ne se multiplient pas davantage. Changez de système si vous voulez ; redoublez à votre gré les rigueurs ; replacez les détenus sous les teri'eurs de la force brutale; faites des lieux de détention, si vous le pouvez, les puits de Venise ou le Spielberg, vous aurez toujours des récidives. Toujours vous trouverez des hommes qui hasarderont ce sort contre le malheur qui les poursuit dans la société; et, dans ce jeu funeste, la prison ne sera pas plus leur épouvantai! que leur complice. (Le pasteur DiODATi, chapelain du pénitencier de Genève.)
Que chacun mette la main sur sa conscience , et il sentira que la société qui s*en plaint n'est pas irréprochable à l'égard des nombreuses récidives qui s'y commettent. (Le pasteur Mëynadier, membre de la commission des prisons de Valence.)
Combien ne pourrais-je pas citer de pauvres prisonniers dont la conduite m'avait semblé mériter le plus vif intérêt, et que j'ai vus rentrer en prison par suite de nos préjugés? J'en sais un entre mille qui, après avoir achevé son ban sans donner lieu au moindre reproche sur sa conduite, a fait onze boutiques dans treize mois sans pouvoir
obtenir, malgré les excellents certificats que je lui avais donnés, qa'on osât le conserver en sa qualité de libéré. On lui disait : Je n^ai pas à me plaindre de vous, mais comment vous envoyer placer de V ouvrage chez une pratique? Je les perdrais toutes les unes après les autres : allez-vous en 1 (Marquet Vasselot, directeur de la maison centrale de Loos. )
A peine est-il dans un atelier où il peut manier la lime ou la scie, dans une ferme où il garde les bestiaux, dans une famille chez laquelle il est soumis aux lois de la domesticité ; trahi par l'attirail indispensable des signalements, par la brutale indiscrétion des agents subalternes de la police, le libéré est dans une inquiétude continuelle. Jeté d'atelier en atelier , de village en village , d'antichambre en antichambre , accusé partout , repoussé partout , il ne voit plus qu'un asile, c'est le bagne; qu'une recommandation pour y être admis, c'est le crime. (Maurice Alhoy.)
Beaucoup de coupables n'eussent jamais atteint le degré de perversité qui les a conduits au bagne ou à Féchafaud , s'il eût été possible de les soustraire aux conséquences d'une première faute, c'est-à-dire à la funeste influence d'un premier séjour en prison.
Le séjour en prison, si peu long qu'il soit, et alors même qu'on écarterait la funeste influence de la promiscuité qui y règne, suffit pour troubler à tout jamais la conscience humaine. Quiconque a été assujetti à une mesure de ce genre, conserve toujours le sentiment de son amoindrissement moral. Il lui faut, pour se relever, une énergie peu commune et des conditions d'existence d'une nature toute particulière. En général, il est impossible de s'arrêter dans la voie du mal ^ lorsqu'on a franchi une seule fois le seuil d'une maison d'arrêt ou de correction.
De Tavis des hommes les plus autorisés , les obstacles vraiment sérieux qui s^opposent à ce que le libéré reprenne une place régulière dans les rangs de la société «sont le plus souvent, non le manque de travail et partant de moyens d'existence, mais bien les sentiments de perversité contractés dans le milieu où il a vécu ou occasionnés par le séjour des prisons , Tinfluence des relations établies avec d'autres malfaiteurs, et, dans beaucoup de cas, les désastreux effets de ta sui*veillance légale.
Il est presque impossible à T homme placé en état de surveillance^ de vivre honnêtement et de se réhabiliter. — Méprisé, montré du doigt, chassé de tous les ateliers lorsque ses antécédents y sont connus , cloué dans un lieu de résidence où il n'y a souvent pas d'industrie qu'il puisse exercer , il faut alors au libéré une force d'âme peu commune pour résister aux suggestions de la misère et au sentiment de son irrémissible dégradation morale. (Jules La- LOU, inspecteur général des prisons et établissements pénitentiaires.)
On entre mauvais dans nos prisons, on en sort pire. Si par hasard on y entre bon, on en sort mauvais.
L'influence démoralisatrice de nos prisons est admise sans contestation par tous les administrateurs. Un tel état de choses n'existe pas seulement en France, on le trouve aggravé en beaucoup de pays ; mais pour être général , il n'en est pas moins déplorable.
Jamais la société ne s'est rendu compte, même approximativement, du poids de responsabilité que le droit de punir faisait peser sur elle. Jamais législateurs et politiques n'oiit cru qu'un intérêt pressant et en même temps un devoir de conscience les obligeassent à faire les plus grands efforts pour que des milliers de citoyens, menés de force dans les prisons au nom de la justice et de la sécu-
rite générale, ne fussent pas à tout jamais dépravés par le contact de tous les vices accumulés dans ces lieux.
Qu'on y réfléchisse! Ëstwl rien.de plus singulier et de plus barbare que ce qui se passe chaque jour sous nos yeux? Un homme commet quelque méfait. Dans beaucoup de cas, l'opinion publique ne lui sera pas trop défavorable, et s'il continue à vivre parmi ses anciens compagnons, ceux-ci témoigneront à peine quelque répulsion pour lui. Ce même homme est-il arrêté, envoyé en prison? Sa peine expirée , sa faute expiée , il est partout un objet de mépris et de défiance.
Contre la contagion de perversité que nos prisons entretiennent, nous n'avons imaginé qu'un remède, la surveillance de la haute police, « cette peine que les codes des autres nations ont repoussée * » , qui a pour efiet de jeter fatalement les libérés en dehors de la société et qui Us empêche de se procurer du travail (2) : puis , contre le mal d'un tel remède, il a fallu inventer la transportation par mesure administrative (3), c'est-à-dire la mesure la plus violente et la plus arbitraire qui se puisse imaginer, le bon plaisir de la police substitué aux jugements de la magistrature. (Corne, avocat. Prisons et détenus,)
L'emprisonnement ne fait qu'emmagasiner toutes les
(1) Statistique des prisons , 1864, p. xux.
(2) Statistique des prisons , 1863, p. lxxxxi.
(3) Décret du 8 décembre 1851.
Art. 1®'. — Tout individu placé sons la surveillance de la haute police, qui sera reconnu coupable de rupture de ban, pourra être transporté par mesure de sûreté générale dans une colonie pénitentiaire , à Gayenne ou en Algérie. La durée de la transportation sera de cinq années au moins et de dix ans au plus.
Art. 2. — La même mesure sera applicable aux individus reconnus coupables d'avoir fait partie d*une société secrète.
turpitudes qu'il numérote , qu'il étiquette , et qu'au bout d'un certain temps il remet en circulation avec les intérêts du vice capitalisés pendant le temps de la condamnation.
C'est un fait qui n'est que trop bien constaté que la prison rend l'individu pire qu'elle ne l'a reçu ; mais elle a une autre conséquence , c'est que ^ le plus souvent , elle place le condamné qui a subi sa peine dans une situation plus difficile que celle où il se trouvait avant sa condamnation.
Les prisons versent dans la société des milliers de libérés qui traînent après eux la chaîne de la surveillance; en attendant l'occasion de commettre un nouveau crime, ils mènent une vie haletante, désespérée; ils s'échappent de leur résidence comme des bétes furieuses qui rompent leurs traits et s'enfuient au hasard, emportant les débris de leur joug.
La situation des libérés est tellement difficile, qu'ils ont en quelque sorte intérêt à rentrer en prison ; leur position est ti'op précaire pour pouvoir durer. (Edouard Des- PREZ , docteur en droit. )
Si le libéré n'a pas de ressources , malheur à lui ! Ses recherches pour trouver du travail seront infructueuses. Qui voudrait en donner à cet -homme dangereux? — Vainement le condamné veut se repentir, se moraliser par un labeur salutaire et purifier par une conduite exemplaire les souillures de son passé. On ne lui en tient pas compte. C'est un homme soumis à la surveillance , il ne mérite ni intérêt ni pitié. Vainement les agents du pouvoir, suivant leurs instructions, cherchent du travail pour lui; ils n'en trouvent pas, tant est grande à l'égard du condamné la malveillance publique. Le voilà acculé dans une impasse, et pourtant il faut vivre. Alors il soustrait avec efiraction un peu de cet or qui lui créera des moyens de subsistance,
et, comme conséquence, est plongé à nouveau dansTenfer des bagnes. SMl ne prend point le parti désespéré du crime , il se met volontairement en état de rupture de ban et demande comme une grâce, au procureur impérial de Tarrondissement où il se trouve , de vouloir bien le faire mettre en prison; là, au moins, il vivra! (Henri Pasgaui>^ substitut à Châteauroux.)
« Chez nous, tout est obstacle et embarras pour le condamné qui sort de prison. La surveillance de la police, à laquelle il est soumis, Tenchaîne dans une résidence fixe, dont il ne peut sortir sans devenir coupable d*une nouvelle infraction. Il est condamné à vivre dans le lieu où son premier crime est officiellement connu, et tout concourt à le priver des moyens d'existence qui lui sont nécessaires. Le vice d'un pareil état de choses est tel , qu'il est senti par tout le monde; aussi doutons-nous qu'il soit longtemps maintenu. (De Beaumont et de Tocque ville. Système pénitentiaire aux États-Unis-. )
Les condamnés se soumettent à la nouvelle discipline, mais ils ne se convertissent pas; une grande partie des libérés se font condamner de nouveau dans l'année qui suit leur sortie de prison.
La société doit beaucoup se préoccuper des libérés, car leurs vices et leur misère sont un danger social. Mais comment, convient-il de venir à leur secours? C'est là une question d'une difficulté extrême. (De Tocqueville.)
Sans doute la difficulté est extrême. Mais le re» connaître ne suffit pas. Comment la résoudre?
Presque toujours la libération n'aboutît qua la récidive.
Les rapports de tous les inspecteurs des prisons constatent :
Que c'est en général dans la première et la deuxième année de leur sortie de prison que les libérés commettent de nouveaux méfaits;
Que près de la moitié des accusés de crimes, et un peu plus du cinquième des prévenus, sont en état de récidive ;
Que les récidivistes sont généralement incorrigibles, quoique la répression à leur égard ne fasse, pas défaut ;
Que, depuis les réformes introduites dans notre législation pénale et dans nos prisons, non-seulement les récidives augmentent d'année en année, mais que les détenus les plus intelligents sont en môme temps les plus pervers, et que ceux qui sortent avec une masse de réserve, produit de leur travail sous les verrous, tombent d'autant plus vite et d'autant plus gravement en récidive que le chiffre de leur masse est plus élevé.
Le crime a sa contagion ; c'est ce que Filangieri constate en ces termes :
L'opinion publique a attaché une sorte d'infamie à Temprisonnement. Un accusé n'est pas toujours criminel, mais il le deviendra peut-être en vivant à côté d'un scélérat. Renfermé avec des coupables déjà condamnés, il ne respire que l'air du crime : et qui sait jusqu'à quçl point cette atmosphère contagieuse peut agir sur son esprit et sur son eœur I Qui sait si le malheureux qui s'en pénètre, pour
ainsi dire, par tous les pores, aura la force de résister à sa maligne influence! Un accusé non convaincu, quoique cou* pable, a le plus grand intérêt à cacher sa dépravation-; mais celui à qui la peine de son crime a déjà été imposée ouvre son cœur perverti à tous ses compagnons ; il leur parle des plaisirs dont ses vices Font fait jouir; il échauffe leur imagination par Thistoire de ses féroces attentats; il est Tapôtre du crime. Or, Thomme s'accoutume à tout, et rhorreur pour les forfaits s'affaiblit par Thabitude d'en entendre parler. Le crime a son enthousiasme qui se communique tôt ou tard ; il fait des prosélytes comme la vertu. Un accusé qui était entré innocent dans la prison doit donc nécessairement en sortir criminel.
Bentham est d'accord avec Filangieri :
Sur les ruines de l'honneur social, il s'élève un honneur nouveau composé de fausseté, d'intrépidité dans l'opprobre, d'oubli de tout avenir, d'inimitié contre le genre humain; et c'est ainsi que des malheureux que l'on aurait pu rendre à la vertu et au bonheur parviennent à l'héroïsme du crime, au sublime de la scélératesse.
La preuve que ces parotes sont vraies, ce sont ces déclarations :
Il est fort peu de cas où un homme, femme ou enfant,
devenu une fois voleur, cesse de l'être Les exceptions
à cette règle sont si rares, qu'elles ne méritent pas d'être
citées Du reste, quelle qu'en soit la cause, lé fait est
que le voleur se corrige rarement, j'allais presque dire jamais. (Wakefield, directeur de la prison de Newgate.)
Les voleurs de Londres sont incorrigibles ; je ne crois même pas qu'il y ait de châtiments capables de les dé-
tourner du crime. (Charterton, gouverneur de la maison de correction à Coldbathfield.)
En Angleterre, on croit peu à Tamendement des convicts. C'est à peine si Ton y croit à Tamendement possible des jeunes détenus. (Moreau Christophe , inspecteur général des prisons.)
Les directeurs d'une maison d'asile établie à Londres ont observé qu'ils ne trouvaient d'incfividus absolument incorrigibles que ceux qui avant d'être dans l'établissement avaient subi la peine du fouet. (Rossi, Traité du droit pénal.)
L'impuissance du régime pénitentiaire, si amélioré, si perfectionné quil Fait été depuis trente ans, est attestée, on Fa vu, par Funanimité des aveux les moins suspects, les plus irrécusables. Il n y en a pas un seul qui contredise cette déclaration de M. Léon Vidal, inspecteur général des prisons, et auteur d'un grand nombre d'ouvrages spéciaux :
La science, avec les moyens dont elle pourrait disposer, a fait tout ce qu'il lui était humainement et administrativement possible de faire dans les circonstances où il lui était donné d'agir, pour arriver au but recherché, pour réaliser ce qu'elle a cru être la vérité des moyens ; elle a formé des théories; elle les a appliquées; elle a déduit de ces théories toutes les mesures pratiques mises aujourd'hui à exécution; et cependant, il faut en convenir, les effets ne sont pas encore au niveau des intentions et des exigences de la société, ni même des résultats qu'on attendait d'elle. Il faut donc que la science pénitentiaire cherche
de plus en plas et qu'elle indique des mesures plus efl caces encore que celles dont elle a jusqu'ici conseillé Tap plicatioD. Les faits constatés sembleraient lui imposer cetâ tâche difficile.
S'il est avéré que la libération n'aboutit qu'à i récidive, s'il est vrai que la pénalité corporelle de vienne l'école de la perversité et l'école de la révC lution, dès qu'elle cesse d'être l'école de la cruaut et l'école de la tyrannie, hâtons-nous donc de fermer!
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