Vous serez fugitif et vagabond sur la terre
13. Gain répondit au Seigneur : Mon iniquité est trop grande pour en obtenir le pardon.
14. Vous me chassez aujourd'hui dessus la terre, et j'irai me cacher de devant votre face. Je serai fugitif et vagabond sur la terre. Quiconque donc me trouvera me tuera.
15. Le Seigneur lui répondit : Non, cela ne sera pas; mais QUICONQUE tuera caïn sera puni très-sévèrement. Et le Seigneur mit un signe sur Gain , afin que ceux qui le trouveraient ne le tuassent point.
16. Caïn, s'étant retiré de devant la face du Seigneur, fut vagabond sur la terre (1).
Que fait la société? Elle fait ce que lui défend le Dieu devant qui elle s'agenouille dans d'innombrables églises. Elle tue Caïn. Donc, si cette parole de son Dieu était vraie , ce serait la société homicide qui devrait être punie très-sévèrement.
Amendes et dommages-intérêts ;
Haute surveillance de la famille légalement responsable ;
A défaut de famille, internat dans la Commune» lieu de la naissance;
Option entre l'internat ou l'abjuration de la patrie :
Voilà comment, au moyen de I'inscription de vie, c'est-à-dire d'une simple feuille de papier, imprimée sur l'une des trois couleurs adoptées , on pourrait arriver, sinon immédiatement, du moins très-rapidement, par le perfectionnement de l'administration publique, à l'abolition de toutes les
(1) Genèse, ch, iv.
peines corporelles, ce qui serait le remplacement de la pénalité légale par la publicité pénale.
La société sans pénalité corporelle , tel est le but que rhumanité doit se proposer sans relâche, ce qui ne veut pas nécessairement dire sans transitions.
S'il fallait absolument, à titre de transition, acheter la suppression de toutes les peines impliquant la privation de la liberté au prix de la conservation temporaire de la peine impliquant la privation de la vie,] Y consentirais non sans regret, mais sans hésitation , à la condition que l'engagement solennel déjà pris, le 4 brumaire an IV, parla Convention nationale, serait pris de nouveau, au nom de la civilisation-, d'abolir la peine de mort à partir d'une époque qui ne pourrait être plus éloignée que la première année 'du siècle appelé à remplacer le nôtre. Ce serait un délai de vingt-neuf années. Mais cette fois, ce délai, il s'agirait de ne pas le laisser expirer en se croisant les bras dans l'insouciance et le désœuvrement!
Afin d'empêcher qu'il en soit ainsi, seraient immédiatement fermées toutes les prisons dites maisons d'arrêt, maisons de force et maisons de correction.
Quelques cellules d'arrêts suffiraient pour y renfermer, jusqu'au jour de leur condamnation en dernier ressort, les accusés d'homicide ou de tentatives d'homicide, auxquels serait appliquée la peine de
mort transitoirement et exceptionnellement maintenuej sauf à rechercher si Ips exécutions publiques* ne devraient pas être supprimées, et si Téchafaud, la guillotine, la potence ne pourraient pas être remplacés par un genre de mort qui n'exigerait pas la conservation et l'intervention du bourreau, de ce fonctionnaire qui, porté aux nues par Joseph de Maistre, pousse la susceptibilité de l'orgueil jusqu'à exiger qu'on l'appelle « Monsieur l'exécuteur des hautes oeuvres. j> inconséquence humaine ! La société qui punit de mort le meurtrier appointe le .bourreau, lequel figure au budget des dépenses au même titre que les ministres et les juges. Cependant qu'est-ce que le bourreau, sinon un meurtrier à la 5olde de l'État?
Que propose Beccaria pour remplacer la peine de mort, dont il demande la suppression? — Il propose en ces termes l'esclavage perpétuel :
Pour qu'une peine soit juste, elle ne doit avoir que le degré de rigueur qui suffit pour détourner les hommes du -crime. Or, il n'y a point d'homme qui puisse balancer entre ]e crime, quelque avantage qu'il lui promette, et le risque de perdre à jamais sa liberté.
Ainsi donc , Fesclavage perpétuel ; substitué à la peine de mort, a toute la rigueur qu'il faut pour éloigner du crime Tesprit le plus déterminé.
Que proposait à l'Assemblée constituante Lepelr ietier Saint-Fargeau dans son rapport au nom des comités de constitution et de législation criminelle?
-> Il proposait la détention dans un cachot obscur, précédée de Texposition en public pendant trois jours; le condamné devait être voué à une entière solitude, porter des fers, coucher sur la paille et n'être nourri que de pain et d'eau. Au-dessus de la porte de son cachot devaient être inscrits son nom et son crime, et un jour par mois il devait être montré comme une bête féroce au peuple attiré par l'horrible spectacle de ce long supplice. La durée de la peine ne devait ni être moindre de douze ans ni excéder vingt-quatre. Dans la première période, deux jours de trai^ail par semaine, trois jours dans la seconde, devaient être accordés au condamné comme un stimulant et une consolation. Dans ces jours exceptionnels, ses fers devaient tomber; il devait voir la lumière du ciel, il devait respirer l'air; au pain et à l'eau, sa nourriture habituelle, il pourrait joindre quelques aliments plus substantiels, payés sur le produit de son travail, mais ce travail aurait lieu dans une solitude absolue. Cette proposition, il la motivait en ces termes dans son rapport :
C'est dans les privations multipliées des jouissances dont la nature a placé Je désir 4ans le cœur de Thomme, que nous croyons convenable de chercher les moyens d'établir une peine efficace. Un des plus ardents désirs de Thomme, c'est d'être libre ; la perte de sa liberté sera le premier caractère de sa peine. La vue du ciel et de la lumière est une de ses plus douces jouissances : le condamné sera dé-
tenu dans un cachot obscur. La société et le commerce de ses semblables sont nécessaires à son bonheur : le condamné sera voué à une entière solitude. Son corps et ses membres porteront des fers ; du pain , de Teau , de la paille lui fourniront pour sa nourriture et pour son pénible repos Fabsolu nécessaire.
Que proposa plus tard M. Dupin, procureur général à la cour de cassation? — Dans son livre intitulé : Observations sur plusieurs points importants de notre législation criminelle, s'appropriaht l'idée de Servin, avocat au parlement de Rouen (I), il
(1) Je désirerais qu'il y eût dans les lieux où la justice se rend souverainement une enceinte entourée de murs épais , et qui ne fût accessible que par une seule entrée, qui serait munie d'une triple grille de fer. Ce lieu présenterait un aspect lugubre , les murs en seraient noircis intérieurement , et il y régnerait un silence éternel qui ne serait troublé que par le bruit des chaînes et les aboiements effroyables des chiens , qui en feraient la garde au-dedans. C'est là que, couverts de haillons, nourris de pain et d'eau, privés de l'usage de la parole, les criminels, attachés à des poteaux, seraient forcés pendant le jour à un travail opiniâtre , et la nuit reposeraient sur la paille dans des loges séparées. Chacun porterait sur le front la marque de son crime , et l'atrocité des grands forfaits serait distinguée par l'horreur plus grande dont on aurait fait environner les coupables.
Je ne crains pas de dire que la vue de ce séjour ténébrenx, où néanmoins on ne ferait souffrir aux criminels aucun tourment proprement dit , frapperait le peuple tout autrement que la vue des supplices vulgaires. Comme il serait continuellement à sa portée , Al ferait sur lui une impression plus soutenue , parce que sa curiosité naturelle le porterait à la renouveler souvent. Cette impression serait aussi plus forte , par la raison que l'esprit pourrait saisir facilement et mesurer à loisir toute l'étendue des maux qu'on y souffrirait. Chacun en voyant ces misérables ferait nécessairement un retour involontaire sur soi-même , et partageant en idée l'horreur
proposa Tincarcération perpétuelle en cellule noircie gardée par des chiens féroces.
Que proposait Fauteur des Mystères de Paris, M. Eugène Sue, élu en 1850 représentant du peuple à l'Assemblée législative? — Il proposait de crever les yeux au condamné, il proposait l'aveuglement.
Adversaire de la peine de mort , que propose M. Charles Lucas , inspecteur général des prisons, pour la remplacer? Persistant dans les observations qu'il a présentées le 16 mars 1867 à l'Académie des sciences morales et politiques, il propose de remplacer la torture du corps par la torture de l'âme, il propose en ces termes de remplacer la peine de mort par la peine perpétuelle de la réclusion solitaire dans une île lointaine :
Rien ne me semble plus téméraire et plus compromettant pour le succès de ropinion abolitionniste, je le déclare hautement, que de venir demander à un gouvernement rabolition immédiate et absolue de la peine de mort, en se bornant à lui substituer celle qui vient après elle dans les degrés de Féchelle pénale. Cette peine, qui n'a jamais joué qu'un rôle secondaire, ne saurait être sérieusement présentée comme l'équivalent d'un châtiment tel que celui de l'échafaud. C'est chose grave et ardue que d'arracher des codes pénaux cette peine séculaire dont les racines sont si profondes. Il faut une peine nouvelle qui frappe
de lenr position , frëinirait de crainte de s'y voir un jour réellement associé. [De la législation criminelle y par M. Servin, avocat au Parlement de Rouen , Basle , 1782.)
314 D\j DROIT DE PUNIR.
rîniaginalion da peuple et soit de nature à lui causer une grande impression.
Pour procéder avec prudence et maturité » toute proposition abolitionniste doit, selon nous, remplir les trois conditions suivantes :
D'abord indiquer la petW nouvelle qui peut avantageusement remplacer la peine de mort ;
Ensuite demander la révision du code pénal, afin de réaliser dans Téchelle et la graduation des différents degrés de la répression les modifications exigées par la suppression de la peine de mort et l'introduction de la peine nouvelle qui doit la remplacer ;
Enfin demander encore que cette révision sMnspire des principes de la réforme pénitentiaire sans sacrifier les intérêts et les besoins légitimes de Tintimidation.
Ces conditions sont celles que nous demandions en 1827, et que nous ne faisons que reproduire aujourd'hui. • Ce n'est pas ici le moment de définir la peine de la réclusion solitaire telle que nous la proposons, ni delà comparer à la peine de mort , afin de montrer que , sous tous les rapports de la proximité et de la certitude de l'exécution, elle offre des avantages qui ne sauraient appartenir à la peine de mort, tandis que, au point de vue de l'exemplarité et de l'irréparabilité , elle n'en a pas les graves et déplorables inconvénients.
Je dirai seulement que la réclusion solitaire dont il s'agit ne cherche pas à faire souffrir le corps, mais Vâme du condamné qui, mort pour sa famille comme pour sa patrie qu'il ne reverra plus, doit aller dans une ile lointaine passer le reste de sa vie, dans l'étroit espace occupé par une cellule pourvue comme celle du chartreux d'une petite cour. Il n'y sera privé ni d'air, ni de lumière, ni même de travail; mais, à l'exception du directeur, du mé-
deein et de l'aumônier de rétablissement et du gardien préposé à sa surveillance , il ne verra personne, et sera irrésistiblement entraîné par la solitude à la réflexion, par la réflexion à descendre au fond de sa conscience, et à en voir surgir la soufi'rance du remords , qui peut seul commencer en ce monde Texpiation réservée à Tautre vie et à la justice de Dieu.
Véchafaud ne saurait jamais qu'ôter une seule fois la vie au scélérat convaincu de plusieurs assassinats; mais le remords n'est pas réduit à Timpuissance du bourreau. Plus l^âme du coupable est souillée de crimes, plus en pénétrant dans sa conscience, le remords y porte ses coups redoublés, ses angoisses poignantes, et Ténergie de la soufirance morale embrasse toute la vie du criminel et s'étend à tous ses forfaits.
Je n'approuve aucune de ces propositions, qui sont, à mon avis, de la fausse humanité sous laquelle se déguise la pire des cruautés, la cruauté ingénieuse, car lorsqu'elle se met à inventer des peinqs , nul ne sait et ne peut prévoir où s'arrêtera l'imagination humaine. Le Dictionnaire de la pénalité, en cinq volumes, est là pour l'attester.
Je le déclare hautement , l'assassin ne m'inspire aucune pitié.
Ce n'est pas par compassion pour lui que je tends finalement à l'abolition de la peine de mort; de ma part cette tendance dérive d'un autre ordre de, préoccupations; ce qui me préoccupe uniquement, c'est la nécessité d'épurer la société, que le bourreau et le geôlier entretiennent dans la coupable et fu-
neste insouciance qui Fempêche de remonter de l'effet à la cause.
J'ai la conviction profonde que le jour où elle y sera impérieusement contrainte par la nécessité, que le jour où elle se mettra résolument à l'œuvre, la société tarira l'assassinat dans sa source , en commençant par le rendre de plus en plus rare, ce qui le fera paraître de plus en plus monstrueux.
Ma conviction sur ce point est si ferme que, s'il s'agissait de moi seul, je ferais sans aucune crainte, sans aucune hésitation, je le répète, l'expérience immédiate de l'abolition de toutes les peines corporelles sans une seule exception; mais comme il y a une part qu'il peut être prudent et nécessaire d'accorder à certaines résistances afin de les rendre moins invincibles, le châtiment que j'admettrais à titre transitoire, ce serait celui qui consisterait à faire ,que le condamné à mort fût son propre bourreau.
Au lieu de persister dans l'usage * stupidement consacré qui consiste à veiller jour et nuit sur le condamné à la peine capitale, afin de l'empêcher de se dérober à la mort parla main du bourreau en se donnant la mort de sa propre main, je lui en laisserais au contraire l'entière liberté. Après l'arrêt irrévocable, le condamné à mort serait enfermé dans une cellule ; il y serait placé dans l'inévitable alternative soit d'expirer lentement dans les tortures de la faim , soit d'en abréger les souffrances par
le poison le plus rapide dont il aurait la libre disposition (1). Si tramitoirement et exceptionnellement, afin de donner satisfaction à certaines défiances de l'opinion pnblique, il était nécessaire de constater la mort du condamné, rien n'empêcherait que l'exposition de son corps eût lieu sur la dalle où sont placés les noyés, les suicidés, etc., dont il y a lieu de rechercher ou de constater l'identité.
Rationnellement, logiquement, la société n'est pas tenue de fournir des aliments au meurtrier dont la garde nécessiterait des gardiens qui ne tarderaient point à ne pas valoir . beaucoup mieux qne lui. L'expérience atteste que tout système pénitentiaire, quel qu'il soit, a pour effet de démoraliser les gardiens, qu'il rend cruels et tyranniques, sans moraliser les détenus, qu'il rend cyniques ou hypocrites.
Evidemment ce ne serait pas encore la société
(1) Chez les Hébreux, chez les Romains, il Q*y avait point de bourreau institué; les accusateurs, les témoins étaient eux-mêmes les exécuteurs des coupables.
Il y a des peuples chez qui le magistrat ordonne aux criminels de se tuer eux»mémes , comme autrefois parmi les Éthiopiens , an dire de Diodore de Sicile, liv. III, chap. v. En Lithuanie tes criminels se dressaient eux-mêmes la potence où ils se pendaient.
PUFFENOORFF.
Au treizième siècle, sous Edouard P', 1* ouvrier qui volait pour la troisième fois dans les mines d'étain de Derby avait la main droite clouée à une table sur laquelle était placé un couteau, n* ayant que cette alternative on de se couper lui-même le poignet ou de mourir de faim.
sans pénalité corporelle, mais incontestablement ce serait un immense pas en avant fait vers la société de Tan 1900, vers la société n'ayant plus d'autre pénalité que la publicité pénale et que la pénalité pécuniaire succédant à la pénalité légale et à la pénalité corporelle.
De toutes les sources de dépravation, la plus abondante serait tarie ; de toutes les écoles de tyrannie et de cruauté, la plus dangereuse serait formée.