CHAPITRE III
Un nouveau système est à substituer à notre système pénitentiaire, que j'appellerai, moi, notre système pénaL Npns avons i opérer une grande réforme ; le problème est ardu : il s'agit d'une des plus graves questions de Tordre moral et politique I
GuiiOT, président du conseil des ministres. Chambre des députés, 26 mars 184'7.
Le crime est un knal pour la société, parce qu'il en est un pour celui de ses membres qui est offensé ; mais le châtiment par la même raison doit être aussi un mal pour elle , car il en est un pour l'individu puni.
Chaque condamnation dès lors ne répare pas, mais double, le mal de la société , puisqu'au lieu d'un de ses membres qui souffrait avant, il y en a deui après : l'un par le crime, l'autre par le châtiment ; ainsi le vol avait ruiné un homme et l'emprisonnement en ruine un autre. Un homme était mort assassiné, un antre meurt guillotiné. Encore une fois, ou est l'avantage pour elle?
Bernard (du Var), Chambre des députés, 23 novembre 1831.
Avant 1848, nos marins étaient soumis i des peines corporelles. Ces peines avaient toujours existé. Aussi les disait-on indispensables au maintien de la discipline. La République y a supprimé le fouet et la discipline y est restée la même. D'Esgayrag db Lauture.
Après l'expérience que j'ai acquise, je puis certifier que je n'ai jamais pu découvrir en quoi une classe de
λrisonniers traités convenablement serait inférieure pour e cœur on pour l'esprit à un nombre égal de personnes libres appartenant à la même condition sociale.
M. Or6an, l'un des directeurs de l'établissement pénitencier de Lusk Common, en Iriande.
Quoiqu'il soit le fruit de longues méditations et de nombreuses lectures, ce livre ne doit être considéré que comme un appel à la controverse, sans la-
quelle, à défaut de mise en application, il est impossible de savoir exactement ce qu'une idée non encore expérimentée contient de parties justes et contient de parties fausses , et si le progrès exige qu'elle soit laborieusement poursuivie, ou si, au contraire, le bon sens conseille qu'elle soit abandonnée.
La controverse est et doit être aux idées neuves, ce qu'est aux ponts et viaducs qui viennent d'être construits, l'épreuve décisive à laquelle la prudence les soumet avant d'autoriser qu'ils soient livrés à la circulation.
Pour connaître le degré de solidité d'une idée nouvelle , il est pareillement nécessaire qu'elle ait résisté au poids accumulé de toutes les objections judicieuses. Loin de les éviter ou de les repousser, j'ai pour habitude et pour règle, non de les défier comme des ennemies, mais de les convier comme des auxiliaires. Il est rare que je ne leur aie pas dû le redressement d'inconséquences ou le comblement de lacunes qui m'avaient échappé. Cette fois, plus que jamais, je compte sur le concours de la contradiction sérieuse. Le sujet est digne d'elle.
La seule prière que je lui adresserai , ce sera de *ne pas trop s'arrêter aux pages de ce livre où la guerre est représentée comme la source la plus intarissable de la criminalité humaine. Ces pages
ont été écrites avant que Finfidélité de la victoire eût fait descendre la France du rang suprême qu'elle occupait en Europe pour y faire monter la Prusse. Le sentiment qui se résume dans ce seul .mot» « la Revanche « , en^ sera certainement contrarié, peutêtre même blessé, mais comme jamais elles ne furent plus vraies et plus vivantes, je les ai laissées subsister sans y rien changer.
Du mois d'août 1870 au mois de janvier 1871, à . combien de victimes , par centaines de mille, cette guerre de six mois, qui compte tnoins de batailles que de capitulations, na-t-elle pas coûté la vie! A combien d'innombrables journées de travail pourraient s'évaluer ses désastres! Quels torrents de larmes elle a fait couler ! Quel immense gouffre de misère, conséquemment de crimes, elle a creusé! Quels sont les exemples de cruauté qu'elle n'ait pas donnés! Quels sont les vols effrontés et les vols clandestins qu'elle n'ait pas commis? Quels sont les viols à la tentation desquels elle ait résisté? Par quels actes de sauvagerie n'a-t-elle pas été souillée? Quelles sont enfin les lois humaines et les vérités réputées divines qu'elle n'ait pas outragées et noyées dans le sang?
Lorsque l'on met en regard ce que la guerre appelle la gloire et ce que la loi appelle le crime, et qu'on dresse leur compte, comment ne pas s'écrier :
Conscience , Raison , Justice , qu êtes-vous donc , sinon trois impostures I
En 1860, quand elle a vu la France et l'Angleterre se tendre cordialement la main et ouvrir l'ère civilisatrice du libre échange, l'Europe a dû croire que l'ère barbare de la guerre allait se fermer, et qu'au règne de la rivalité , qui engendre la misère et le crime, allait succéder le règne de la réciprocité, qui sème le bien-être par le travail, et la moralisatipn par l'épargne.
Imprévoyante Europe ! tu avais compté sans M. de Bismarck*
Mais aussi , à cette époque, comment prévoir qu'en 1865 la jPrusse et l'Autriche se ligueraient contre le Danemark pour l'égorger et le dépouiller; qu'en 1866, la Prusse et l'Italie s'allieraient contre l'Autriche pour lui faire subir le même sort qu'au Danemark; qu'en 1870, la Prusse, assurée tout au moins de la neutralité comminatoire de la Russie, dicterait à la France envahie des conditions infiniment plus dures que celles imposées à l'Autriche ?
C'est cependant ce qui a eu lieu : l'improbable s'est accompli.
Lorsque la France, qui s'était si heureusement
relevée de ses deux invasions de 1814 et 1B15, vient d'être de pouveau si mortellement frappée, peut-elle avoir une autre pensée que celle de se relever plus forte qu avant la défaite afin de la venger sûrement? La détourner si peu que ce soit de cette tâche, n'est-ce pas manquer de patriotisme?
C'est l'interrogatoire que le scrupule a fait subir à ma conscience , et , sans hésitation comme sans regret, J'eusse renoncé à faire paraître ce livre qui eût été intempestif, si le sinistre incendie qui a failli, en mai 1871, dévorer Paris tout entier, n'était venu rendre à mes préoccupations profondément sociales leur cours un moment interrompu.
Cet horrible incendie a fait apparaître à tous les regards, même les moins vigilants, que des deux grands périls qui menacent la France, celui d'une nouvelle guerre et celui d'une nouvelle révolution, le plus redoutable et le plus proche n'est pas le premier.
La France, il est douloureux de le penser, encore plus douloureux de l'écrire, a perdu l'Alsace, la Lorraine, et sa dernière clef, Metz; mais il lui reste un immense littoral et d'admirables ports sur deux mers : l'Océan et la Méditerranée. Si, à moins d'une occasion propice, il ne lui est pas permis, sans té-
mérité , d'aspirer à reprendre en Europe son ancien rôle de puissance territoriale, prépondérante, rien ne lui interdit d'fippliquer toutes ses forces à donner à son industrie, à son commerce, à sa marine, leur plus grand développement, leur plus grand essor. Ce but assigné par la France à son activité^ loin de porter ombrage à l'Allemagne victorieuse, la tranquilliserait plutôt, tout en nous refaisant dans le monde une nouvelle situation , différente de celle que nous avons perdue, mais au moins égale en importance et supérieure en consistance, car ce qui a contribué à faire déchoir la France de son rang, ce qui a été pour elle une cause de réelle faiblesse, c'est qu'ayant toujours voulu être à la fois une grande puissance territoriale et une grande puissance maritime, elle n'a jamais été invinciblement ni l'une ni l'autre.
Donc, une nouvelle guerre de la France contre l'Empire germanique est un danger qu'il dépend d'elle non-seulement d'éloigner, mais peut-être d'anéantir. En est-il ainsi des risques d'une nouvelle révolution, aux aguets de la première occasion favorable que lui présentera la rivalité des partis qui siègent à Versaillles sur les bancs de l'Assemblée nationale élue le 8 février 1871 par le suffrage universel? C'est une illusion à laquelle se refuse ma clairvoyance.
Le danger d'une nouvelle révolution est d'autant plus certain que ceux qu'il effraye ferment les yeux pour ne pas le voir, au lieu de les ouvrir pour le mesurer et s'efforcer de le conjurer.
Tout problème dont la solution s'ajourne est une menace qui s'aggrave.
Au temps où nous vivons, dès qu'un problème social, dès qu'un problème politique, dès qu'un problème économique se pose , le résoudre devrait être la pensée fixe et la* tâche de tous les esprits vigilants; car tous les problèmes sociaux, politiques , économiques , sont les anneaux d'une même chaîne.
Plongez au fond du problème de la misère , vous mettrez la mïiin sur le problème de la pénalité; plongez au fond du problème de la pénalité, vous heurterez, non-seulement le problème de la misère, mais aussi le problème de la souveraineté numér rique, rivé au problème du suffrage universel, et celui-ci rivé au problème d'une forme gouvernementale qui allie la stabilité à la liberté !
Ce qui m'épouvante , j'ose l'avouer, c'est l'ignorance et le prolétarisme qui veulent tout détruire, aux prises avec l'aveuglement et l'immobilisme qui veulent tout conserver.
Il ne faut ni tout conserver ni tout détruire , mais
il faut presque tout transformer. C'est ce que la
violence est impuissante à faire; mais ce que la
violence ne sait, la science le peut.
Je ne prétends pas que la tâche soit facile; ce que j'ai vérifié , c'est qu'il n'en est aucune dont ne puisse venir à bout, sans perte ni de temps ni de force, le puissant levier de la division du travail.
Ce levier, auquel l'atelier industriel est redevable de tous les prodiges qu'il a accomplis, de tous les triomphes qu'il a remportés sur des résistances qui passaient pour invincibles, ce levier, quand donc Tatelier gouvernemental , qui semble n'avoir pour but que d'être la perte organisée du temps et de la force, se décidera-t-il enfin à l'adopter? Quand donc la France, nation centralisée jusqu'à l'excès, n'aurat-elle plus que trois ministres donnant l'impulsion à cent directeurs généraux, contre-maîtres politiques, opérant chacun dans la liberté de son initiative et dans la plénitude de sa responsabilité ?
Si urgent qu'il soit, c'est un progrès sur lequel il serait déraisonnable de compter quand on voit que le contraire de ce que conseillent l'expérience et l'évidence est ce que plus que jamais l'on persiste à faire, puisque l'administration des prisons et des établissements pénitentiaires, qui fut une direction générale, n'est plus qu'une simple division du mi-
nistère de Tintérieur, écrasé sous le poids de ses l attributions.
^ Si toutes nos révolutions périodiques, si tous nos
r changements de gouvernement , si tous nos chan-
gements de cabinet ont constamment déçu les espérances dont ils devaient être la réalisation, c'est que quelques hommes ont toujours voul^tout faire à eux tout seuls.
Voulant exclusivement tout faire à eux tout seuls, ils n'ont finalement rien fait
Comment résoudre une question si on ne Ta pas approfondie , et comment l'approfondir si on ne voue pas à son étude tout le temps que cette étude exige , sous peine de n'être que superficielle ?
Je prends pour exemple la question qui est le sujet de ce livre. A peine toute la vie d'un homme laborieux et judicieux , ayant sous ses ordres tous les hommes spéciaux et sous la main tous les documents nécessaires, ayant tout vu par lui-même, suffirait-elle à la connaître ; c'est parce que je n'ai eu le temps que de l'effleurer, que j'appelle à mon aide la controverse I
Les inconséquences que j'ai pu commettre, elle les combattra; les ombres que j'ai pu laisser, elle les dissipera. Ce que je lui promets, c'est de ne laisser sans examen et sans réponse aucune de ses objections fondées.