‹ Du droit de punirChapitre 4 sur 48 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE l'utilité du droit DE PUNIR.

Les fausses idées qne les légîsUtenrs se sont fkitet de l'utilité sont une des sources les plus fécondes en erreurs et en injustices.

C'est avoir de fausses idées d'utilité oue de sacrifier mille avantages réels à la crainte d un désavantage imaginaire ou peu important Celui-là n'a certainement pas des idées droites, qui voudrait àitr aux hommes le feu et l'eau, parce qne ces deux éléments causent des maladies et des inondations , et qoi ne sait empêcher le mal que par la destruction.

Bbccahia.

L'utilité seule, considérée isolément, par sa nature, ne légitime rien; car, dans des circonstances données . elle pourrait tout légitimer : le mal infligé an méchant comme le mal infligé à l'innocent; le mal infligé avec mesure comme le mal infligé avec excàs et à la légère.

L'utilité n'est pas un principe suprême, générateur primitif de nos droits et de nos devoirs ; elle est nn motif; elle peut et doit être pour la société «ne me» sure, dans l'exercice de pouvoirs dérivant d'une source peu élevée. Rwsi.

Si le droit de punir se justifie par son utilité, du moins qu'il la démontre I

Cette utilité, comment le droit de punir la démon* tre-t-il?

Il ne la démontre pas, mais, par la voix de ses interprètes les plus autorisés, il affirme que sans lui la société ne pourrait exister , que sans lui elle ne pourrait se conserver, que sans lui enfin elle ne pourrait se défendre.

48 DU DROIT D£ PUMR.

Pour exiger ainsi qu'on la croie sur parole, quels sont les titres de la société?

Est-il une superstition qu elle n'ait pas déifiée?

Est-il une idolâtrie à laquelle son intolérance nait pas immolé des millions de victimes?

Est-il une erreur qu elle n'ait pas élevée au rang suprême de vérité?

Est-il une usurpation qu'elle n'ait pas faussement érigée en droit ?

Est-il une imposture sur laquelle le scrupule l'ait emporté?

Est-il une iniquité devant laquelle sa conscience ait reculé ?

Est-il une cruauté qu'elle n'ait pas poussée jusqu'au raffîiïement? •

Est-il une bête, la plus féroce, qu'elle n'ait pas dépassée en féro cité?

Est-il un animal, le plus stupide, qu'elle n'ait pas égalé en stupidité?

Est-il un vice , le plus honteux , qu elle n'ait pas honoré?

Est-il une vertu, la plus pure, qu'elle n'ait pas condamnée?

Est-il un forfait, le plus exécrable, qu'elle n'ait pas commis?

Est-il un exemple, le plus détestable, qu'elle n'ait pas donné?

Est-il un outrage à la raison de l'homme dont elle n'ait pas partout laissé des traces ineffaçables ?

£st-ii enfin un crime dont elle nait pas été la semence trop féconde?

Lorsque la société et son nom disparaîtraient pour faire place exclusivement à l'humanité et à son règne, est-ce qu'il y aurait lieu de le déplorer? Qu'est-ce que la dignité de l'homme et le progrès de la civilisation y perdraient? .

Si l'ancienne société ne peut vivre sans la conser^ vation des peines corporelles, eh bien, qu'elle périsse, et que ce soient là son châtiment et son expiation ! Que la servitude pénale ait le même sort que l'esclavage antique et le servage féodal! Que' la société ait le même tombeau que l'antiquité et la féodalité!

Mais sans la hache du bourreau et la clef du geôlier, que sera l'humanité et comment les hommes vivront-ils entre eux?

L'homme, dans l'échelle des êtres, serait-il donc au-dessous de la bête, qu'il ne pourrait exister sans échafaud et sans prison? La raison , dont l'homme s'enorgueillit de posséder la plus grande part, sinon la totalité exclusivement , la raison serait*elle donc en lui non un signe de supériorité , mais une cause d'infériorité? A quoi lui servirait la raison, si ce n'était pas pour se conduire par le raisonnement?

Le raisonnement, voilà le frein de l'homme! Ce frein suffît à l'humanité, mais à la condition qu'il ne soit plus faussé par les mains convulsives d'une société à la fois téméraire et poltronne.

La peine corporelle n'est pas un frein : ce qui le prouve , c'est son impuissance , à quelque titre que l'on considère la peine corporelle, soit comme expiation de la faute , soit comme amendement du coupable, soit comme intimidation du pervers, soit comme protection des bons, soit comme réparation du trouble causé à ces derniers par le crime. La peine corporelle n'est pas un frein : ce qui le prouve plus manifestement encore, c'est l'impossibilité d'en proportionner exactement la force selon la nature du délit, selon son étendue, selon la variété de ses causes, les unes originelles et indélébiles, les autres sociales et passagères ; les Allemands diraient : les unes subjectives et les autres objectives.

Dans l'abréviation de la vie par la pénalité , où est l'expiation? Qu'est-ce que la société fait de plus et de différent que ce qu'auraient fait quelques jours, quelques semaines, quelques mois, quelques années plus tard, la maladie et la mort? Où est l'intimidation? Quelles preuves a-t-on recueillies que le spec* tacle et la peur du supplice aient jamais arrêté la main égarée par le délire du crime? Où est la protection? Quelles raisons a-t-on de penser que les bons sont mieux protégés contre les méchants par la pénalité qui supprime ceux-ci que par la science qui grossirait le nombre de ceux-là, non en prétendant agir sur eux directement j mais en agissant sur eux indirectement par l'amélioration des choses? Où est la réparation? En quoi une tête coupée

répare- 1- elle le trouble causé par un meurtre commis?

Dans la privation de la liberté par la pénalité, quelles que soient la forme et la durée de cette privation, quel que soit le régime pénitentiaire adopté, où est Tamendement du coupable? Qu'on interroge à cet égard tous les inspecteurs des bagnes, tous les directeurs des prisons dites maisons de force et de correction, les unes servant d'expérimentation au système cellulaire, les autres continuant la tradition de remprisoimement en commun avec ou sans modifications! Us répondront que la peine flétrit le condamné, mais qu'elle ne l'amende pas.

Toute autre peine que la peine île mort ou la détention à perpétuité, loin d'être une garantie poar l'humanité, est un péril pour elle*

Logiquement, c^^t César Beccaria, le critique de la peine de mort, qui a tort : c'est Joseph de Maistre, l'apologiste du bourreau, qui a raison.

Beccaria, c'est l'inconséquence , car toutes ses propositions se contredisent; mais de Maistre, c'est l'imposture, car il suppose un Dieu qui ne saurait exister, un Dieu créateur bouillant d'impatience, éperdu de colère, frappant sa créature, la martyrisant et l'égorgeant pour la punir de ce que, lui, ne l'a pas mieux faite.

Je n'admets ni la demi-pénalité, selon César Beccaria, ni la double pénalité, selon Joseph de Maistre. Je dis : double pénalité, car la condamna^

tion prononcée par un Dieu jugeant les hommes après leur mort, si elle était cumulée avec la condamnation de rhomme jugé par Thomme, constituerait pénalement un pléonasme faisant mentir laxiome juridique : Non bis in idem. Qui afBrme rinnocence du bourreau nie l'existence de Dieu; qai affirme l'existence de Dieu nie l'innocence du bourreau. Le même coupable pour la même faute ne peut être justement puni deux fois : là première fois avant sa mort, et la deuxième fois après. Joseph de Maistre n'est pas un chrétien, c'est un païen.

J^insiste sur ce dilemme inflexible : ou il existe un Dieu créateur suprême et souverain juge, ou ce Dieu n'existe pas. Si ce Dieu existe, de quel droit la société en devance->t-elle le jugement, et sur quels textes se fonde-t-elle pour l'interpréter ? Si ce Dieu n'existe pas, conséquemment s'il n'y a moralement ni bien ni mal, s'il n'y a matériellement que des risques, de quel droit la société juge-t-elle, condamne-t-elle , punit-elle ceux de ses membres qui, accusés par elle, seraient fondés à se retourner contre elle et à lui dire : a Société, qui lèves inexorablement le bras pour nous ôter la vie ou nous priver de la liberté, peux-tu te rendre à toi-même le témoignage que tu as fait pour nous tirer de la barbarie , de l'ignorance , de la misère , de l'abrutissement, de l'avilissement, tout ce que te prescrivaient de fairela civilisation, la prévoyance et réquité?Es-tu certaine de n'avoir point par tes lois positives, lois

.Gooçle

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