‹ Du Droit des Pauvres sur les Spectacles à ParisChapitre 5 sur 28 · II. — Les Théâtres aux xvre et xvrre siceles · texte numérisé non relu

II. — Les Théâtres aux xvre et xvrre siceles

Le 17 novembre 1548, le Parlement fait defense aux confrères de la Passion de représenter des mystères « leur permettant néanmoins de pouvoir Jouer autres mystères profanes, honnêtes et licites»{1). Dès lors l’art dramatique perditen France le caractère religieux qu'il avait eu jusqu'alors. De véritables théâtres, au sens moderne du mot, se créèrent, avec un nouveau répertoire qui ne rappelait en rien les scènes naïves d'autrefois.

Cependant l’arrêt de 1541 fut maintenu. Son application n’eul d’ailleurs rien de fixe ni de général. À Paris, le Parlement ou les autorités municipales fixaient arbitrairement la somme à verser par les acteurs, au moment où ceux-ci demandaient l’autorisalion de jouer. Beaucoup de lroupes dramatiques y échappaient et plus encore essayaient d'y échapper. De nombreux jugements en font foi:

ainsi à Bordeaux en 1619, à Dijon en 1654, à Paris en 1664 et même contre Molière en 1658.

(1) G. Bureau. Légisiat. des théâtres, p. 26.

On pourrait s'élonner à bon droit du maintien de l'arrêt de 1541, puisque, les spectacles étant devenus profanes, ils auraient dû être libérés d’exigences de charité, dont le caractère essentiellement religieux des Mystères avait fait une obligation pour les confrères de la Passion. Mais il faut remarquer que, sous l'influence de l'Église, une nouvelle idée était intervenue. Les comédiens, peu estimés par le public, étaient excommuniés et ne pouvaient être enterrés en terre sainte : c’est pourquoi on leur demandait de purifier leurs receltes par l’aumône. Les acteurs eux-mèmes s’en rendaient si bien compte que lesthéâtres qui réussissaient à échapper à la taxalion se croyaient cependant obligés de faire des dons importants aux Ordres religieux. Il en existe de nombreux exemples : ainsi nous voyons une troupe s'installer près de Saint-Germain-des- Prés el promettre de donner Lous les mois 3 livres aux Récollels, aux Carmes Déchaussés, aux Grands Augastins, de plus chaque Dimanche «18 sols pour les chandelles des Religieux » (1695). Les registres de la troupe de Molière tenus par Lagrange mantrent aussi combien les Comédiens recevaient de demandes d'argent. Ces registres contiennent des mentions d’aumônes fréquentes et même journalières, qui prouvent qu'il élait difficile de refuser (1).

(1) Des Essarts. Histoire des trois théätres, p.37.

Cette charité forcée n’élait pas sans utilité pour les compagnies dramaliques et leur servitsouvent à triompher de leurs détracteurs. René Benoit, curé de Saint-Eustache, vivant en mauvaise intelligence avec ses voisins de l'Hôtel de Bourgogne, demanda au Parlement que les représentations n'eussent lieu qu’une fois les offices terminés. Par un arrêt du 6 novembre 1574, le Parlement donna gain de cause aux Comédiens, « faisant état des € 300 livres qu'ils baïllent aux Enfants de la Tri- « nité, tant pour le service divin qu'entretenne- « ment des pauvres» ; nouvelle protestation en 1577, même réponse le 26 septembre (1).

Heureux encore les théâtres en France car, en Espagne, toute la recelte allait aux pauvres et, pour arriver à ce résullat, les Congrégations charitables étaient seules autorisées à jouer. C’est ainsi qu'à Cadix en 1685, les moines de Saint-Jean-de- Dieu, dit un voyageur (2), n'avaient d’autres revenus que le Coréal, c’est-à-dire le théâtre où l’on jouait la Comédie. « En Hollande, au mois de « mai 1681, dit le poète Regnard, nous apprimes « qu’à Amsterdam, toul l'argent de la recelte de la « Comédie allait aux pauvres et que la ville elle- « même entretenail les comédiens à quielledonnail « une cerlaine pension. »

(4) Archives nationales. Parlement. Conseil, 1645, f. 351. (2) R. P. Labat. Voyage en Espagne.

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De telles idées devaient fatalement aboutir en France à une réglementation plus sévère en faveur des pauvres. La fondation par Louis XIV, en avril 1656, de l'Hôpital général hâta ce mouvement. L'Hôpital général pouvait recevoir 6 à 7.000 pauvres. Sa créalion élait une mesure de police autant que de charité. « Il était destiné à débarras- « ser Paris des nombreux mendiants qui l’infes- « laient, le pillaient, el à la moindre alerte trou- « vaient un refuge dans les onze Cours des «€ Miracles: personne n'osait y pénétrer et la loi « S'arrèlait impuissante à leur seuil » (1). À une telle œuvre on comprend qu'il fallait de grands revenus, aussi le roi lui accorda un grand nombre de privilèges. Mais, malgré tout, les ressources étaient encore insuffisantes : c'était aux théâtres que Louis XIV allait demander d'aider à l'entretien des pauvres de Paris. Trois ordonnances, du 30 avril 1673, du 22 mai 1675, du 27 juillet 1682 attribuèrent les amendes infligées aux comédiens à l'Hôpital général, mais c’élait peu de chose: l’ordonnance de 1699 vint alors donner au droit des pauvres sa première organisation régulière.

(1) A. Feillet. La misère au temps de la Fronde.

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