De la succession à Tapostolat en général
Un point incontestable et incontesté, c'est que les évéques sont les successeurs des apôtres (1). L'antiquité chrétienne les désignait déjà sous le nom d'apôtres (2), et, vu la synonymie du mot angeli, envoyés, avec ce dernier, on serait peut-être autorisé à conclure que TApocalypse même Tentend dans ce sens, dans l'application qu'elle en fait aux évoques d'Asie (3). Les Pères de l'Église, Irénée (4), Eusèbe (5), saint Cyprien (6), saint Jérôme (7), saint Augustin (8), saint Grégoire (9), etc., qualifient également
(1) Thomassin^ Velus et nov. discipl., part. 1, 1. V, c. l.
(2) Pbilipp., 11) 25. — Théodoret, in ITim., c. ni : Philippensium apostolus erat Epapbroditus ; ita Gretensium Titus et Asianorum Timotheus erant aposloii. — SelvaggiOf Antiquit. Christ. Instit. , vol. II, p. 206.
(5) Apoc, H, i sq.
(4) Iren.j Adv. baeres., III, n. 1 : Traditionem itaque apostoloni min loto mundo manifestalam in omni Ëcdesia adest respicere omnibus, qui vera vclint videre, et habemus annumerare eos, qui ab apostolis instituti episcopi in ecclesiis et successores eorum usque ad nos.
(5) Eweb.j in Isaiam, ix, 14.
(6) Cyprian.y Epist. 65 ad Rogation.; Epist. 42 ad Gornel. : Unitatem a Domino et per aposlolos nobis successoribus traditam obtinerc curemus. — Epist. Firmilian. 75 : Potestas argo peccatorum remittendorum apostolis data est et ecclesiis, quas illi a Deo missi constituèrent, et episcopis, qui eîs ordinatione vicaria successerunt. Hostes autem unius catholicse Ecclesiae in qua nos sumus, qui apostolis successimus.
(7) Hieron., Epist 4i ad Marcellam : Apud nos apostolorum locum tenent episcopi. — Epist. 146 ad Eyang. : Omnes (episcopi) apostolorum succès* sores sunt.
(8) Àugust., de Verbo Dom., Serm. 24: In eorum locum constituit nos.
(9) Gregor.^ in Evang., 1. Il, h. 26 : Horum (apostolorum) profecto nunc in Ecdesia episcopi tenent locum.
lesévéqiies du titre de successeurs des apôtres ; il en est de même des conciles, nommément du concile de Trente (1). L'histoire, enfin, nous montre constamment les évêques revêtus de ce caractère. C'est ainsi que Tite est Fapôtre de Crète, Boniface l*apotre de l'Allemagne, Ânscaire 1 apôtre des Scandinaves du Nord. Il est indubitable que le Christ a voulu la succession dans l'apostolat comme il l'a voulue dans la primauté. Il ne pouvait être donné à Pierre, homme mortel, et encore moins à son successeur, d'exercer seul les pouvoirs transmis à l'Église par son fondateur. Ces pouvoirs ne devaient pas être circonscrits dians les limites de l'action et de la vie d'un seul homme. 11 entrait dans l'économie des conseils divins que Pierre lût évêque de Rome, et que par là Tordre de succession à la primauté se trouvât inva> riablement fixé; il entrait également dans les vues de Dieu que les apôtres, unis à Pierre, instituassent des évêques dans toutes les églises pour s'assurer aussi une succession dans leur dignité (2). Destinée à une éternelle jeunesse, il ne faut pas que #
(1) Clarui de Mascula^ contemporain de saint Cyprien, disait dans le coneile de Garthage (Cyprion. , Opéra, edit. Yenet , coll. 710) : Quibus apostolis 006 saccessimus eadem poiestate Ëcclesiam Domini gubernante. — Conc. Trid., Sess. 23, c. i7, deOrdine : Proinde sacrosancta synodus déclarai prêter caeteros ecclesiasiicos ordines episcopos, qui in locum apostolorum successenint, ad hune hierarchicum ordinem prœcipue pertinere.
(2) On sait que les anglicans font découler l'autorité épiscopale des apôtres. Ce principe a été également admis en Allemagne, à diverses époques, par plusieurs écrivains protestants. Le travail le plus récent sur ce sujet, et en même temps le plus remarquable parla sagacité qui s'y révèle, est dans le livre de Rothe (Die Anfsenge der christlichen Kirche und ihrer Ferfassung, M. 1, s. 311 sq.). Selon cet auteur, Tantipathie réciproque qui existait entre les juifs et les païens convertis au christianisme, avait sa source principale àm l'espérance nourrie par les premiers que Dieu devait incorporer les seconds à la théocratie judaïque. Cette espérance s'étant ensevelie dans les nines du temple de Jérusalem, les apôtres qui vivaient encore à l'époque de cette catastrophe conçurent alors dans leur sagesse la pensée de créer r^iscopat, comme l'institution la plus propre à faire régner Tordre dans l'E^^lise. Partant de cette supposition, Rothe montre l'épiscopat existant dès cette époque dans tous ses développements, et il le prouve avec une fécondité d'érudition et une justesse d'aperçus qui fournissent des matériaux trèsprécieux pour l'histoire de la constitution de l'Église. Mais toute cette dépeose d'investigations et de raisonnements n'a pour objet et pour but que Représenter l'épiscopat comme une institution purement buniuinc, dont pur
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rÉglise, en cessant de voir Pierre et Paul, puisse un seul instant se considérer comme abandonnée. À leur place, elle voit ceux qu'ils ont engendrés spirituellement^ et elle les considère comme leurs fils, héritiers de la promesse cpie le Christ leur a faite d'être avec eux jusquà la consonunation des temps (1); cette promesse, adressée aux apôtres, ne pouvait se restreindre a leurs personnes ; elle embrassait nécessairement tout l'avenir de rÉglise, et s'étendait à tous ceux qu'ils appelleraient à l'honneur de leur succéder. Et, en les instituant, ils n ont pas été guidés par les lumières d'une sagesse humaine, mais par celle d'une inspiration toute divine; en sorte que l'on peut appKqner ici dans toute leur portée ces paroles de Terlullieu : a Lés apôtres du Seigneur nous sont garants que, pour toutes les institutions qu'ils ont faites, ils n'ont rien tiré de leur volonté propre, et n'ont fait que transmettre fidèlement aux peuples le plan tracé de la main même du Christ (*2). 9 II fallait autant que possible, comme le dit le pape saint Clément I", aller au-devant des contestations qui devaient inévitablement s'élever dans l'Église... Dans l'Ancien Testament, Dieu avait mis fin aux prétentions ri-
conséqucnt il est possible à l'Église de se pass/er ai:yourd'hui. On lit à la p. 52, n. 207 : a Si, comme nous le prétendons, l'épiscopat est une institution a apostolique, nous devons considérer comme une circonstance tout à fait «. providentielle qu'il soit impossible de réunir sur ce point d^ pi'euves plus a évidentes. 11 ne fallait pas que la chrétienté pût jamais être exposée à la (( tentation de voir dans l'épiscopat une institution eœ jure divino, et, en (( prenant ainsi une mesure temporaire de la sagesse humaine pour un ora dre de choses permanent et divin, de rester à tout jamais sous un joug a qu'elle s'était imposé elle-même. » N'est-ce pas chose déplorable de voir ({ue Ton puisse n'aller si près de la vérité que pour lui tourner le dos? Quoi qu'il en soit, il est précieux pour l'Eglise catholique de pouvoir, à la faveur des investigations si profondes d'un protestant, se montrer dès les temps apostoliques dans la plénitude de son existence. 11 y a quelques années seulement, c'est à peine si on daignait la faire remonter au huitième siècle ; les plus généreux lui accordaient tout au plus le septième. Enfin voilà <(u on consent, depuis quelque teinps, à la faire dater du siècle de saint Cypricn, à qui Rothc fait l'honneur de le regarder comme l'inventeur de la primauté. Ainsi, on croit à l'entendement humam, et on refuse de croire à lu parole éternelle du Sauveur : « Tu es Pierre, etc, ! »
I) Matth. XX VIII, 20.
"1) TeriuU.f do Praîscript., cap. VI. — Bolgeni, l'Episcopato, p. 308.
bK LA SDCCKSSION. ill
vales des différentes tribus par le miracle de la verge d'Aaron (1); dans le nouyeau, il a voulu que les apôtres se choisissent, dès leur vivant, des coopérateurs et des collègues qui, après avoir été, pendant leur vie, associés à leur paslorat, se trouvassent naturellement, au moment de leur mort, leurs successeurs dans Ions les pouvoirs de l'Église (2).
Ainsi que la primauté et Tépiscopat de Tévêque de Rome, Tépiscopat de chaque évêque est donc d'origine divine (3). Par une institution immédiate, primordiale et surnaturelle, le Christ a placé un chef suprême sl\\ sommet de la hiérarchie sacrée de son royaume, et établi les sacrements pour le salut de tous les sujets ; par une disposition semblable, il a institué ensuite les membres de cette hiérarchie, les dispensateurs des sacrements ; et une telle puissance ne pouvait avoir une autre origine, une origine humaine, comme la puissance temporelle (4). Ainsi, le successeur de Pierre est obligé, en vertu de Finstitution divine, de reconnaître dans les évêques les successeurs des apôtres, et de se les associer dans le gouvernement de TÉglise. Ainsi c'est Tépiscopat qoi gouverne le royaume du Christ ^5) ; car il est investi du pouvoir des clefs, de Finfaillibilité et de la souveraineté sur l'Église. Mais, en disant qu'à l'épiscopat appartient le souverain pouvoii* dans l'Église, il ne faut pas oublier un instant que non-seulement l'évèque de Rome fait partie intégrante de l'épiscopat, mais en-
(1) Numer. XVII, 1. — r.iem. /, Epist. I ad Corintb., cap. 44. Voyez sur ce pisrage, dont le sens est très-vivement discuté, Rothe^ p. 377 ; Mœhlert Emheit der Kirche, S. 225.
(2) Mamachiy Origin. et antiquit. christ,, vol. IV, p. 316 sq.
(5) Cyjprian.y Kp. 27, lapsis : Inde (il a parlé précédemment de l'inslitanoD divine de la primauté) per temporum et successionmn vices episcoporom ordmatio et Ecclesiœ ratio decurril; ut Ecclesia super episcopos oonstituatar et omnis actus Ecclesiœ per eosdem prsepositos gubernetur. Oonm hoc itaque divina lege fondatum sil, etc.
(4) J. €l«r«on, Tract, de Stabil. ceci., tit. de statu prœlat. — Pelr. Guer- '•^M, arcfaiepisc. Granatens. in conc. Trident. Vide Hist. couc. Trid., lib. XVIII, cap. XIV, n. 5.
(5) Bolgeni, p. 304 : Questa universal giurisdizione è annessa per istituwne de Giesù Ghristo al caraltere episcopale, e si conferisce da Dio imme-
i ad ogni vescovo nella sua ordinazione.
112 DU DROIT ËGCLÉSJASTIQUË.
core que, en vertu de sa primauté, il plane au-dessus du reste de l'épiscopat et qu^il est essentiellement le canal principal par où les trois pouvoirs divins sont transmis à TÉglise.
Les évêques sont donc les successeurs des apôtres, et c*est des apôtres mêmes qu'ils tirent ce caractère épiscopal inséparablement inhérent à leur personne (i). Ils le partagent avec eux; comme eux, ils ont le sacerdoce, l'autorité doctrinale et le pouvoir gouvernemental ; comme eux, ils ont non-seulement été mis à la place des patriarches et des prophètes de la synagogue, mais nvestis de la souveraineté sur toute la terre ; c'est à eux comme aux apôtres que le prophète royal s'adressait quand il disait : Pro patribus tuis nati siint tibi filii ; constitues eos principes super oninem terram (2).
Toutefois, les évoques ne participent pas à toutes les prérogatives qui avaient été le partage des apôtres. Ils n'ont point été, comme eux, les témoins immédiats de la vie et de la résurrection du Seigneur. Cet avantage manque même au successeur de Pierre (5). Les apôtres avaient, en outre, de plus que les évêques, le don des langues et l'inspiration personnelle. En vertu de ce privilège, ils avaient le droit, individuellement, de délinir le dogme, de composer des écrits canoniques et d*élablir des règles immuables et obligatoires pour tous les héritiers futurs de leurs pouvoirs, pour l'héritier même de Pierre. L'infaillible autorité de chacun d'eux dans l'enseignement n'a pas passé à chacun de leurs
(1) Bolgenij p. 125; — p. 505.
(2) Psalm. 44, v. 17. Saint Augustin commente ainsi ce passage (Comm. in can. VI, D. 68] : Quorum vices in Ëcclesia habcant episoopi, et quis eis hanc dignilatem dare debeat, S. Âuguslinus ostcndit, inquicns : Pro patri' bus tuis nati sunt tibi filii. Quid est pro patribus nati sunt tibi filii? Patres niissi sunt apostoli, pro apostolis iilii nati sunt tibi, constituti sunt episcopi. Hodie enim episcopi, qui sunt per (otum munduui, unde nati sunt? Ipsa Ëcclesia patres illos appellat, ipsa illos genuit, et ipsa illos constituil in sedibus patrum. Non ergo te paies desertam, quia non vides Petrum, quia non vides Paulum, quia non vides illos per quos nata es : de proie tua (ibi crevit patemitas. Pro patribus tuis nati sunt tibi filii : constitues eos principes super omnem terram. — Petav., de Eccl. bierarc, lib. III, cap. IX» p. 105.
(5) Coëffeteau, p. 558. -^ Bianchi, délia Poteslà e dçUa politia deila Chiesa, lib. I, cap. H, gil,ui 7.
successeurs ; le successeur de celui-lîi seul poui* la foi duquel le Christ a prié, afin qu'il confirmât ses frères, le successeur seul de Pierre a recueilli ce magnifique héritage.
Nai& avons nous marqué toute la différence qui existe entre les apôtres et les évèques, entre la succession épiscopale et celle du souverain pontificat?