XVII
A. Breviarium de Bernard de Pavie.
Le Décret de Gratien ne pouvait prétendre au privilége de tenir lieu, dans tous les temps, de toutes les autres collections des canons. Cette préférence lui était réellement due au moment de son apparition, alors qu’excepté la derniére lettre d’Innocent IE, il renfermait toutes les Décrétales, même les plus récentes , et jusqu’aux décrets des deux conciles de Latran des années 1118 et 1139 (§ 20); mais, du jour où il ne contenait plus tous les actes constitutifs du droit canonique, il devait être à son tour remplacé par un autre recueil. Vers le milieu du douziéme siécle, la législation ecclésiastique reçut tout à coup une impulsion extrémement vive; à partir d’Eugéne III, on voit tous les papes de ce siècle : Anastase IV (1153-1154), Adrien IV (1154-1159), Alexandre III (1)(1159- 1181), Lucius 10 (1181-1185), Urbain Tl (1185-1187), Grégoire VIII (1187), Clément IE (1187-1191) et Célestin OI (1191-1197), publier chacun un nombre considérable de décrétales. Mais ce fut encore bien autre chose sous le pontificat d’Innocent III (1197-1216), d’Honorius TI (1216-1227) et
(1) Le nombre de lettres émanées d’Alexandre III, pendant le cours de son règne de vingt-deux ans, est très-considérable. Malheureusement il s'en est perdu une assez grande partie. Voyez Lud. Jac. a S. Carolo, Biblioth. Pontif., lib. I, p. 8 : Epistolas Decretales sui temporis in unum codicem redactas, Consulta Alexandri voluit nominari. Secundum quosdam eum scripsisse reperio epistolarum ad diversos libros viginti duos. Beaucoup de lettres d’Alexandre se trouvent dans J. Sirmondi Opera, tom. 111; Marlène, Amplissima Collectio, t. 11; S. Thom. Cantuar. Opp., edid. Giles., vol. IV-et VI; Theiner, Disquis., p. 59, not. 8. a
de Grégoire IX (1227-1241). Le tiers à peine des lettres d’Innocent III était-il imprimé, que déjà elles s’élevaient au chiffre de quatre mille (2). Outre cela, depuis Gratien, ils’était encore tenu deux conciles, les conciles de Latran de 1179 et de 1215, qui avaient ajouté de nouveaux décrets à la collection des lois canoniques.
Si, comme on peut en juger par ces exemples, le Décret ne suffisait déja plus complétement aux besoins de la science et de la pratique, quelques années seulement aprés sa publication, son insuffisance ne pouvait que s’accroitre de siécle en siécle, Toutefois, comme il formait en réalité le code canonique de l'époque, comprenant toutes les dispositions législatives jusqu’alors en vigueur , ce qui lui avait valu en effet la dénomination de Corpus juris canonici (3), les décrétales venues ultérieurement n’avaient en quelque manière pas de place déterminée dans la législation, ce qui leur fit donner dès le principe’ le nom de Decretales extravagantes, consacré par l'usage. Peu à peu, cependant, ces décrétales furent aussi rassemblées et formèrent des compilations spéciales, dont l’une des plus importantes parut sous le titre de Breviarium extravagantium, titre qui s'explique facilement par la remarque que nous venons de faire. Cette œuvre est la première, parmi les différentes collections publiées successivement, qui ait été reçue par l’école de Bologne, et, par suite, dans la pratique; et elle porte, par cette raison,
(2) Theiner, Disquisitiones, p. 18, note 3, où sont cités une foule d'ouvrages contenant des décrétales d’Innocent Iit qui ne se trouvent ni dans Baluze (Epistolarum Innoc. III, Rom. Pontif., libri XI. Paris., 1682, fol.), ni dans L. G. O. Feudrix de Bréquigny et F. J. G. La Porte du Theil (Diplomata, chartæ, epistolæ et alia documenta ad res Francicas pertinentia, tom. 11, p. IL. Paris., 1791, fol.). Theiner, loco citato, p. 20, not. 5, observe qu'il existe dans les bibliothèques d’Angleterre, en particulier, une foule de lettres d'Innocent HI restées jusqu'ici inédites. — Voyez encore Æurter , Innocent Ill, t. 1], p. 743, note 508,
(3) Voyez Donatio Bonajuncle quondam Peponis Decretorum Doctoris (Sarti, de Clar. archig. Bonon. prof., App., p. 214) : Corpus juris canonici, quod est Decretorum liber et valet XII libr.
le nom de Compilatio prima (4). Elle est encore, par le même motif, la première des cinq collections (5) qui ont fourni les matériaux de la grande compilation de Grégoire IX, et qui sont, comparativement à celle-ci, appelées (6) Compilationes antique (7).
Le Breviarium, qui fut composé vers l'an 1190 (8), a pour auteur Bernard, prévôt de la cathédrale de Pavie, lieu de sa naissance (9). Bernard professait depuis longtemps le droit canonique à l’université de Bologne, lorsqu’il fut élevé par Célestin au siége de Faënza (1193). Peu après, à la mort de Lanfranc, dont il a écrit la sainte vie, il fut appelé à lui suc-
(4) Voyez, sur ce nom, Doujat, Prænotion. canon., lib. IV, c. 5, $5 (t. U, P. I, p. 225).
(5) Hostiensis, Summa decret. Proœm. (edit. Colon., 1612, fol.), n. 10, col. 6, résume ainsi qu'il suit l’histoire de ces cinq collections : Et sic tam ex dictis sanctorum Patrum, quam legibus, fuit liber Decretorum compositus. Postea vero cum multe decretales epistolæ extra corpus decretorum vagarentur, ma~ gister Bernardus Papiensis præpositus primam compilationem composuit. Sed et tempore procedente magister Gilbertus suam effecit, Aliam etiam Alanus. Demum magister Bernardus Compestellanus in curia romana moram faciens, ex registro D. Innocentii III quandam compilationem extraxit, qua romana appelata fuit. Sed quia ibi erant quædam decretales, quas non admittebat romana curia, ideo idem Innocentius per manum Petri Beneventani compilationem edidit, que Terlia vocabatur. Qua recepta et magister Joannes Walensis de duobus dictis compilationibus Gilberti et Alani unam compilavit , qua: vocabatur Secunda, Postmodum concilio generali per eundem Innocentium celebrato, tam de constitutionibus generalis concilii, quam aliis decretalibus ipsius Innocentii Compilatio quarta processit. Postremo quinta Compilatio per Honorium III facta fuit. — Voyez encore, sur les trois premières compilations, Tancredi, Pref. ad Glossa in Comp, III (Sarti, loco citato, t. I, p. J, p. 257, n. a3 p. Il, p. 32. — Theiner, loco citato, p. 10, n. 33).
(6) Vid. Diplovatacci, Vite illustr. jurispr., ap. Sardi, loco citato, p. 257, 262, 266.
(7) Le mode de citation, à l’égard de ces collections, est d’indiquer les chapitres et les titres en ajoutant: Extra I, 1,1, LV ou V; cependant l'usage a prévalu plus tard de dire : Comp. 1, etc,
(8) Et non en 1178 ni en 1179, comme le suppose Senkenberg, induit en erreur par la supputation chronologique du 111° conc. de Latran. Vid. Koch, Opuscula (Giessæ, 1774, 8), p. 13.— De la Porte du Theil, Notices et Extraits de manuscrits de la Bibliothèque nationale, tom, IV, p. 52.
(9) Diplovatacci, locu citato, p. 247, lui donne le titre de Præpositus irrefragabilis et præcipuus Doctor Canonum. — Voyez Sarti, loco citato, p. J, p. 302 sqq. — Du Theil, loco citato, p. 49.
céder sur le siége de sa ville natale (1198). L'élection était contraire aux prescriptions canoniques ; mais, en considération du savoir et de l’éloquence de Bernard, et afin que ses talents pussent se produire sur un plus vaste théâtre (10), Innocent II lui permit de l’accepter. Le surnom de Circe, donné par quelques auteurs à Bernard , est vraisemblablement le résultat d’une méprise (11); il est plus probable qu’il portait son nom patronymique de Balbus (12). Il mourut à peu près dans l’année 1214 (13).
Sa collection des décrétales (14) était spécialement destinée à compléter l’œuvre de Gratien (15), qui lui avait encore « laissé des fruits anciens et nouveaux à cueillir (16). » Amasser ui riche trésor de matériaux, tant pour la théorie que pour la pratique (17), et le faire servir à la fois à la gloire de Dieu et de la sainte Église romaine et à l’instruction des étudiants, tel était le but que Bernard s'était proposé en mettant la main à cet ouvrage. Pour atteindre ce but, il avait à recueillir non-seulement les décrétales postérieures à Gratien, qui s’arréte au pontificat de Clément III (1191), mais encore des sources de droit plus anciennes,
(10) Innoc. II Epist., lib. I, ep.324. — Vid. Sardi, loco citato, p.306, § 7. — Du Theil, loco citato, p. 63.
(11) Dans Joann. Andr., Procem. in Novell. in Decr. Greg. — Vid. Sarti, loco cilato, p. 302, § 1. — Richter, De imedita canonum collectione Lipsiensi, ‘p. 1, not. 4. Lips., 1836.
(12) Du Theil, loco citato, p. 50.
(13) Du Theil, loco citato, p. 69.
(14) Ed. Ant. Augustin. lerd., 1576 (Comp. II-IV), Opp., tom. IV. — Antiquæ collectiones decretalium cum Ant. Augustini et Jac. Cujacii notis et emend., edid. Labbe, Paris., 1609, 1621, fol. — Berardi, Præpositi Papiensis Breviarium Extravagantium cum Gregorii IX P. Decretalium collectione ad harmoniam revocatum, ed. J. A. Riegger, p. 1, Frib., 1779, 4.
(15) Vine. Hispan. dit, p. 217 de sa Glose, Comp. I procem. : Quia non omnia poterant comprehendi in Decretorum corpore, ut dist. XIX Si Romanorum, ideo magister B. Papiensis Præpositus hoc opus compilavit; cujus intentio est, diversa extravagantia Romanorum Pontificum et auctoritates Novi et Veteris Testamenti compilare sub titulis; materia sunt ipsæ constitutiones, seu Decretales.
(16) Bern. Pap. Somma, dans Du Theil, p. 59. Materia sunt decretales et quædam varia capitula, qua in corpore canonum (§ 11), registro gg et Brocardo (§ 14), reliquerat Gratianus, poma nova et vetera nobis servans.
(17) Procem., p. 2 (dans J. A. Riegger, note 14).
omises dans le Déeret (18), en exceptant toutefois les lois émanées du pouvoir temporel (19). C’est pourquoi où retrouve dans Bernard de Pavie, indépendamment de quelques passages de la sainte Écriture (20) et des Pères de l’Église (21), plusieurs décrétales remontant jusqu’au règne de Léon (22) et de (23) Grégoire lé Grand {note 16), et même certains chapitres du Pseudo-Jsidore qu’on ne rencontre pas dans Gratien (24), ainsi que les canons de divers conciles, spécialement de conciles francais (25). Il a fait usage également de la Collectio Anselmo dedicata (note 16), de Bourchard de Worms, d’Anselme de Lueques, de Deusdedit, de Bonizo, dIves de Chartres et de Gratien lui-même (26). Parmi les sources postérieures au Décret où il a puisé, il est trois collections surtout qu’il a largement exploitées. L'une, composée de quinze parties, porte le titre d’Appendix concilit Lateranensis (27); les deux autres, chacune de soixante-cing titres, sont intitulées, d’après lé nom des lieux où elles ont été découvertes, l'une Collectio Lipsiensis (28), l’autre Collectio Hesso-Casselana (29).
(18) Si Archiepiscopus, 9, Comp. I, de Elect. (I, 4): lllud autem, quod de archiepiscopi consecratione , ordinatione, etc., ut in tractatu ordinandorum
En Le Cap. Quoniam 1, Comp. I, de Juram. calumn. (I, 35), est, selon toute apparence, une addition faite après coup. Vid. Theiner, loco citato, p. 2.
(20) Cap. Si quis commodaverit, 1, Comp. 1, Commod. (III, 13). Voici à cet égard la pensée de Bernard, exprimée par lui-même dans ses gloses (vid. An£. Augustin. Opp., tom. IV, p. 162, not. g): Hac et alia, quæ de textu Pentatéuchi huie inserui volumini ad hoc apposui, ut sciatur quid de talibus fuit in veteri lege statutum, non quod omnia credam ad litteram esse servanda,
(21) Cap. Omnis anima 2, Comp. I, de Censib. (TL, 34, de saint Augustin).
(22) Cap. Qui alios 2, Comp. 1, de Heret. (V, 6).
(23) Cap. Cum percussio 1, Comp. I, de Cler. ægrot. (IIT, 6),
(24) Cap. Si archiepiscopus 9, Comp. I, de Elect. (I, 4, vid. note 18).
(25) Cap. Ut filii 1, Comp. I, de Fil. 28 presb, (I, 9).
(26) Vid. Theiner, loco citato, p. 3.
(27) Imprimée depuis Crabbe dans les collections des conciles; par exemple dans Hardouin, tom. VI, p. Il, col. 1693 sqq.; Mansi, t. XXII, col, 248 sqq. — Richter (note 28), p. 14 sqq.
(28) Découverte par Richter, et éncôré inédite. Voyez sar cette œuvré Richter, De inedita canonum collectione Lipsiensi. Lips., 1836.
(29) Imprimée dans J. H. Bæhmer, Corp. jur. can. t. 11, col. 181 sqq. —
L'Appeñdix renferme, dans sa première partie, les canons du troisième concile de Latran ; les quarante-trois suivantes contiennent une série supplémentaire des plus anciennes constitutions papales, et, en outre, des lettres d'Alexandre III et de Lucius III, son successeur; enfin, dans les six dernières parties, de formation ultérieure, on trouve un certain nombre de décrétales d’Urbain IIL, de Grégoire VIII et de Clément III. La confection de ce supplément a également enrichi les premières parties du livre de quelques autres décrétales (30).
Cette collection, œuvre d’un Anglais, Gilbert (note 5), mais qui n’est plus aujourd’hui dans les éditions que nous possédons ce qu’elle était au sortir des mains de l’auteur (31), a servi de base à un Français (32) pour la Collectio Lipsiensis. Ce dernier s’est encore aidé, dans son travail, de la Collectio Anselmo dedicata de Bourchard et de Gratien , ainsi que des Régestes d'Alexandre Il, soit en puisant immédiatement dans les lettres de ce pape, soit en empruntant celles-ci à une autre compilation (33).
La Collectio Cassellana, qui a pour auteur ou un Normand où un Anglais, mais qu'on a faussement (34) attribuée à Alain (note 5), n’est, au fond, qu'un extrait de la Collectio Lipsiensis (35), dans laquelle Bernard de Pavie a puisé de préférence ; à cet extrait ont été jointes seulement quelques décrétales tirées de la seconde édition corrigée de l’Appendix (36).
Bernard fit lui-mème un cours public sur sa collection à
Theiner (Disquis,, p. 113 saq.) a découvertà Bruges une collection du même genre.
(30) Richter, loco citato, p. 15.
(31) Theiner, loco cilato, p, 11.
(32) Richter, loco citato, p. 13.
(33) Richter, loco citato, p. 17.
(34) Theiner, loco cilato, p. 11.
(35) Richter, loco citato, p. 24 sqq. Le tableau synoptique de Theiner aurait besoin, par suite de la découverte de ce Lipsiensis , d’un travail complémentaire.
(36) Richter, loco citato, p. 20.
l’Académie de Bologne ; plus tard, après sa promotion à l’épiscopat, il écrivit sur le même sujet une somme et des gloses (37). L'ouvrage fut adopté par l’école et richement doté de commentaires, en Espagne, par Mélendus (38), Laurent (39) et Vincent (40); en Angleterre, par Alain (41)et Richard (42); en Italie, par Jean Faventinus (43), Rodoicus Modici Passus (44), Gratia (45) et Tancrède (46); enfin, en
(37) Vid. Du Theil, loco citafo, p. 56.
(38) Vid. Glossa Degradetur, Cap. Nullus 3, Comp.1, de Serv. n. ord. (1. 5, dans Gregor. Cap. 4, I, 18). On a avancé que Mélendus n'avait pas fait de gloses sur les autres collections. Le fait est matériellement inexact (Sardi, p. 306). Voyez plus loin, § 17. — Il quitta Bologne, en 1204, avec plusieurs docteurs et étudiants, et mourut peu après.
(39) Gl. De quæstione postea exorta ad Cap. Si quis rei 1, Comp. I, de Confirm. util. v.inut. (11, 21, dans Greg. Cap. 1, eod. II, 30).
(40) Gl. De quæstione, cit. — Gl. Frangere ad Cap. Treugas 1, Comp. I, de Treuga et pace (I, 24, Greg. Cap. 1, eod. I, 34).
(41) Gl. Contra salutis ad Cap. Ex diligenti 19, Comp. 1, de Sim. (V, 2; Greg. Cap. 17, V, 3). — Gl. Hospitales ad Cap. Placuit 2, Comp. 1, de Empt, et vend. (111, 16; Greg. Cap. I, 17).— On a aussi de Guillaume Nason, son disciple, des gloses sur la première compilation. — Vid. Gl. Interdicium ad Cap. Ad hæc quoniam 46, Comp. I (IT, 20; Greg. Cap. 37, eod. II, 28).
(42) Peut-être est-ce de cet auteur qu’il est question dans la glose Dispensare ad Cap. Super eo 2, X, de Bigam. non ordin. (I, 21). Ce chapitre est tiré de la Comp. I (cap. 3, eod. 1, 13). — Il est difficile de déterminer la part afférente à Richard, attendu que Rufin et Rodoïque ont comme lui pour seing la lettre R. Vid. Jo. Andreæ, Addit ad Specul. Proæm., s. v. Porro.
(43) Gl. Quæcunque, cap. 2, Comp. I, de Jur. patron. (II, 33; Greg. II, 38).
(44) Vid. Jo. Andreæ, loco citato, et Nov. ad Cap. Fraternitatem 3, X, de Sepult., fol. 85 (III, 28; Cap. 5, Comp. I, eod. Ill, 25), — Sarti, loco citato, p. 295.
(45) Vid. Guil. Durant., Spec. jud., lib. I, partic. 3, de Procur. § Ut audem, tom. I, fol. 86, n. 1, et sic intelligitur Extra de jur. cal. Imperatorum secundum magistrum Gratianum (leg. Gratiam) Aretinum. Sarti, loco citato, p. I, p. 22 sqq.; p.28, § 16. — V. Savigny, Gesch. des R.R. im M. A., vol. V, § 59, p. 158 sqq.
(46) Gl. Unus est ad Cap. Relatum 10, Comp. 1 (UI, 22; Greg. Cap. 12, eod. III, 26). — Tancréde se trouvait souvent d’une opinion diamétralement opposée à celle de Vincent. Témoin ce passage cilé par Sarti, p. 338, note a, et tiré du Cod. Barber. 402 : Et ita notavi in sequenti glossa, quia Mag. T. dedignatus est opinionem meam, imo veritatem, quod numquam me præsente diceret. Sed quia non est episcopale contendere vel invidere, pono meam sententiam, et suam, Vince. Hisp. in C. Consideravimus , de Elect, et elect. pot. — Notat hic Mag. T. contra me Vinc. et satis misere.
Bohéme, par Damase, qui donna à son travail le titre de Summa (47).
C'est à cette époque que l’on commença à donner aux ca= nonistes la qualification de Décrétalistes. A n’en juger que par le sens étymologique du mot, on pourrait croire que les premiers qui s’en servirent eurent l'intention (48) de l’opposer à celui de décrétistes (§ 15); mais nous avons vu précédemment des glossateurs qui appartiennent autant au Décret qu'au Breviarium, ce qui prouve suffisamment que la distinction dont il s’agit ne fut pas toujours rigoureusement maintenue. Dans tous les cas, ce serait une grande erreur de considérer les décrétalistes, à cause de cette dénomination différente, comme formant une faculté à part des décré= tistes (49). :
Indépendamment de la faveur qu’il obtint dès son apparition, comme Collectio prima, ou, comme on disait aussi, de Liber primus ou Volumen primum, le Breviarium de Bernard avait encore une grande importance qu’il devait au système suivi par l’auteur dans le plan de son ouvrage. Ce système sur lequel la législation justinienne, dans son ensemble (50), a exercé une influence incontestable, prévalut tout d’abord parmi les contemporains de Bernard, et il est resté depuis, pour le législateur comme pour le savant, la base du droit ecclésiastique. Bernard, « ce sage crdonnateur (51), » nous fournit lui-même dans sa Somme (52) des explications trés-posilives à cet égard. « Voici, dit-il, quel
(47) Joann. Andr: , Addit. ad Spec. Damasus fecit Summami süpet prima compilationem et librum questionum supet miuiltis decretalibus. x Sylloge Breviarii, voyez Theiner, loco citato, p. 117.
(48) Sarti, loco citato, p, 258, § 14; p. 303, § 3. — Glick, Præcognita, § 95. — Du Theil, loco citato, p. 53, et plusieurs autres s’attachent à maintenir rigoureusement la distinction.
(49) V. Savigny, loco citato, vol. Ht, § 190, p. 516, note c.
(50) Les deux titres par exemple, de Verborum significatione ; et de Regt lis juris, sont visiblement imités des titres correspondants des Pandectes, éf ces exemples ne sont pas les senls que nots pourrions prodüire,
(51) SObtilissimus ordinator. Voy. note 54.
(52) Vid. Du Theil, loco citato, p. 59.
« est l’ordre de l'exposition : L'œuvre se divise en cing livres : « le premier livre traite des lois de l'Église, des degrés hié- « rarchiques , des offices des clercs, et, préliminairement, « du droit procédurier (53); le second, des tribunaux et des « formes judiciaires ; le troisième, des mœurs et des affaires « des clercs, de l'état monastique et des affaires intéressant « les ordres religieux ; le quatrième, du mariage, et le ein- « quième, des crimes et des pénalités y attachées. »
Bientôt on donna à chacun de ces livres son titre particulier, et on résuma ces désignations spéciales dans l’hexamètre suivant : Judex, Judicium, Clerus, Connubia, Crimen.
Voici comment une autre Summa juris canonici, conservée par Vincent de Beauvais dans son Speculum doctrinale (54), développe les motifs sur lesquels repose la supériorité théorique et pratique de cette méthode : « Le système « de droit que nous suivons, y est-il dit , se rapporte tout « entier ou à des personnes ou à des choses, ou à des ac- « tions. L'auteur traite donc d’abord des personnes. Comme « les magistrats qui siégent dans les tribunaux ont à rendre « des décisions, à faire des accommodements , ete., selon la « nature des causes qui sont portées devant eux, il s'occupe, « dans le deuxième livre, des diverses sortes de jugements. « Ensuite, comme la race humaine se divise en deux classes, «en clercs et en laïques, et doit être gouvernée de deux « manières, par le droit naturel et par les coutumes ; comme, « d'autre part, les mœurs et la dignité du clergé ont une « importance infiniment plus haute, aux yeux de l'Église, « que les mœurs et la dignité des séculiers, le troisième « livre est spécialement consacré aux clercs, auxquels il « trace des règles sévères de conduite. Cependant, les bonnes
(53) De præparatoriis judicioram. Ce sont les titres De Officio et potestale judicis delegati, De Officio legati episcopi, etc. Vid, Rosshirt, Rechtsgesch, des Miltelalters, vol. I, p. 149.
(54) Vineent. Bellov,, Spec. doctr. (Bibliotheca mundi, tom. 1. Duaci, 1624, fol.), lib. VII, c. 49, col. 590.
« mœurs des laïques important aussi beaucoup à l’ordre « spirituel, notamment en ce qui concerne les fiançailles et « le mariage, l’auteur a fait de ces deux sujets la matière de « son quatrième livre. Enfin, personne en ce monde, ni clerc « ni laïque, ne pouvant traverser la vie sans souillure , ni « conserver intacte la dignité de son âme, le cinquième « livre passe en revue tous les vices de l'humanité et les lois « pénales qui les frappent (55). »
Les glossateurs ne pouvaient manquer de renchérir encore sur ce système qui embrassait toute l’économie de la vie humaine. On voulut, entre autres rapports symboliques qu’on s’ingéniait à y trouver, établir une correspondance mystique (56) entre les cinq livres du Breviarium et les cinq sens du corps humain, que tout juge, dans le sens spirituel, devait aussi posséder afin de pouvoir discerner convenablement ce qui était ou non de sa compétence.
On trouve le développement de cette idée dans Hostiensis (57), et l'on peut dire qu'il aurait pu être plus heureux.
Dans le système de Bernard, les livres se subdivisent en titres dont les rubriques rappellent très-souvent le Codex, et qui se composent de chapitres. Quant a la maniére dont
(55) On lit ensuite col. 591 : Unde versus :
Pars prior officia parat, Ecclesiæque ministros Altera pars testes et cætera judiciorum, Tertia de rebus et vita presbylerorum Dat formam ; rite nubere quarta docet, Ultima de vitiis et peenis tractat eorum, Hostiensis, loco citato, n. 13, col. 8, reproduit ces vers avec quelques variantes, et y ajoute les suivants :
Primus prælatos et eorum scribit honores.
Alter judicia, lites, examina juris, Tertius Ecclesia res et que congrua clero, Jura thori quartus dat, conjugiique tenores, Quintus delicta, pœnas et pondera yocum, Vid. note 50.
(56) Gl. Gregorius ad Procem. Decret. Greg. IX. (57) Hostiensis, loco citato, p. 12. Conf, p. 21 sqq., p. 29. — Glück, Præcognita, p. 58.
l’auteur a procédé à l'égard des décrétales, elle est très-défectueuse, et l’on peut reprocher au savant évéque de Pavie d’avoir ouvert à ses successeurs une voie nuisible à la science du droit : en effet, il ne reproduit qu’incomplétement, et avec de fréquentes abréviations, un très-grand nombre de constitutions papales, il en fractionne plusieurs autres en subdivisions arbitraires, distinguées les unes des autres par différents titres.