Concile de Bale
Aprés la dissolution itérative du concile convoqué par Martin V, d’abord à Pavie, puis à Sienne (1), Bale fut désignée comme siége du nouveau synode (2). A l’époque de la réunion de cette assemblée, Martin V n'était plus, et c'était à Eugène IV, son successeur, qu'était échue la rude tâche de se trouver en face d'une assemblée en révolte ouverte contre le chef de l’Église (3). Le concile de Constance avait déjà présenté le triste spectacle d’un épiscopat entrainé dans une fausse voie par les théologiens et les canonistes, sous prétexte de prétendus intérèts nationaux ; celui de Bâle reproduisait ce même spectacle avec des circonstances plus déplorables encore. Le premier pouvait toutefois, jusqu’à un certain point, trouver son excuse dans le doute qui planait sur la question de savoir quel était le pape légitime; il s'était jeté dans une fausse voie; mais cette voie avait pu lui apparaître comme la seule issue à prendre pour sortir d’une situation inextricable, A Bale, au contraire, que voyons-nous ? Un conciliabule de tout au plus douze prélats, se décorant du titre de coneile cecuménique (4), éclairé des lumières de
(1) Conc. Senens. dans Hardouin, loco citato, t. VIII, col. 1013-1028.
(2) Mart. V. P. Const. Dum onus, ann. 1430 (Bullar. Roman, Rom., 1741, t. I, p. HI, p. 471).
(3) I] existe une biographie de ce pape restée inconnue jusqu’ici, et qui figure en tête d’un livre intitulé : Vite di uomini illustri del secolo XV. Cette œuvre, due à la plume de Vespasien, Florentin et contemporain d’Eugène IV, a été éditée par Ang. Mai, Spicil, Rom., tom. I.
(4) Conéil. Basileens. dans Hardouin, loco citato, t. VII, col. 1087-1952. Mansi, Concil. Suppl., t. IV, col. 159-1440; t. V, col. 1-192. — Ain, Sylv. Piccolomineus, de Kebus Basileæ gestis stante vel dissoluto Concilio Commentarius, edid. Mich. Catalanus. Firm., 1803. (Voyez aussi Fasciculus rer. expetend. ac fugiend., 1535, fol.) — Ambr. Traversari Epistolæ, ed. Laur. Mehus. Flor., 1759, fol. — Augustin. Patricius, Summa Concil. Basileensis dans
l'Esprit saint (14 décembre 1431), et continuant ses sessions en dépit de l'ordre du pape d’avoir à attendre une réunion plus nombreuse. La position était audacieuse, il fallait la légitimer. Ce n'était pas trop pour cela, c'était même à peine assez, des décrets de Constance, interprétés dans le sens le plus large possible. On les renouvela donc en se les appropriant (5). C’est à grand’peine si dans cette poignée d’évèques on eût retrouvé un simple échantillon des quatre nations; mais derrière eux, par compensation, figuraient les théologiens et les docteurs universitaires, qui là, plus encore qu’à Constance, se signalaient par l'ardeur de leur action ( $ 19). Or ceux-ci, et à leur exemple, des chanoines, des curés et des clercs de monastères, se posant les égaux des successeurs des apôtres (6), c'était bien Je moins que les évèques se placassent au-dessus des successeurs de Pierre.
Hardouin, Concilia, t. 1X, col. 1081-1198. — Joann. a Turrecremata , Solennis Tractatus (Mansi, loco citato, L. 1V, col. 746-788). — Hjusd. Apologia Eugenii 1V (ibid., col. 1236-1279). En vertu d’une résolution de l’académie de Vienne, il doit être publié une édition des actes du concile de Bale. C’est une bonne nouvelle pour le monde savant.
(5) Dellinger, Lehrb. der Kirchengesch., p. 355-383. — Bennettis, loco citato, p. 424-477. — Marlene, Amplissima Collectio, t. VIII, præfatio.
(6) Vid. Augustin. Patricius, loco citato, cap, 145, col. 1196 : Admittebantur siquidem ad definitiones et sancienda decreta non modo episcopi et abbates, sed theologiæ, juris ntriusque et aliarum doctrinarum professores, quos graduatos appellant, tum ecclesiarum canonici et parochialium rectores, jurati tamen omnes, ita ut non minoris esset auctoritatis simplicis canonici, quam episcopi cujuspiam sanctissimi suffragium , cum numero non dignitate expenderentur sententiæ, contra antiquorum conciliorum consuetudinem. — Pii Pap. II Comment. lib. VI. Francf., 1614, fol., p. 159 : At durante divisione et sedente concilio, cum auctorilas qua quondam episcoporum suevit esse, non abbatibus tantum, sed præpositis, prioribus, canonicis, simplicibus presbyteris et vilibus monachis communicaretur, mulla illic decreta præter bonum et æquum edita sunt ad encrvandam Romane primæque Sedis eminentiam, sicut in multitudine consuevit, qua semper inimica principi popularem asserit libertatem. Aderant ex Gallia Germaniaque multi inferioris gradus homines ecclesiastici, qui cum non poluissent culpa sua in Romana curia crescere, eo se contulerant, atque ingentibus odiis Apostolicam Sedem prosequebantur. Aderant et nonnulli episcopi propter scelera suis ejecti sedibus : qui duces plebis in concilio facti condendarum legum auctores fuere, ea suadentes quæ maxime grata multitudini viderentur, et Romani Pontificis potestatem dignitatemque restringerent.
Cependant, autour de ce noyau, d’abord si restreint, puis renforcé de quelques cardinaux schismatiques, vinrent se grouper successivement un plus grand nombre de prélats. Hélas ! ce n’était pour l’Église qu’une aggravation de ses maux et un surcroit de douleur. Dans un moment où se négociait la rentrée dans son sein de l'Église grecque, où il s'agissait par là même de l’amener à reconnaitre la primauté du pape, où, par conséquent, il était d’une importance supréme de donner aux Orientaux l'exemple de l’amour et du dévouement pour le chef institué de Dieu à la tête de l’Église; dans ce même moment, les évêques et les prêtres réunis à Bâle, non-seulement s’'insurgeaient contre lui, mais encore fomentaient les attaques de la puissance séculiére contre les possessions du pape! Dans de telles conjonctures, Eugène voulut transférer le siége du synode dans une autre ville, et en Italie : l’état de sa santé, les intérêts des négociations entamées avec les Grecs, la situation de ]’ Allemagne en proie aux perturbations causées par la guerre des Hussites : tout faisait une nécessité de cette translation. Il pria, il exhorta : ses supplications, ses remontrances ne furent pas écoutées. Il prononea la dissolution de l’assemblée ; ses décrets restèrent sans effet. Et il ne faut pas s'en étonner : une fois engagé sur la pente du schisme, il est bien difficile de s'arrêter. La position du pape était si difficile, qu’il révoqua ses décrets (7) et reconnut, sous toute réserve de sés droits et de ceux du siége apostolique, le synode de Bale, à partir de ce moment et pour la suite, comme œæcuméniquement constitué. Nous n’avons pas besoin de faire observer que cette reconnaissance du concile n’impliquait — en aucune facon la confirmation de ses décrets (8).
Cet acte avait eu lieu après la quinzième session. Dans
(7) Ce sont les bulles Inscruabilis et In arcano (Hardouin, loco citato, col. 1173 et 1176).
(8) Vid. Joann. de Turrecremata, Apologia pro Eugen. IV. Respons. I, in Conc. Flor. ad Basileens., n. 14, p. 23. (Hardouin, loco cilato, tom. IX, col. 1272 sq.) :
celle qui la suivit immédiatement (février 1434), il fut donné lecture des pièces relatives à la paix, notamment de la bulle Dudum , dans laquelle Eugène IV énoncait, entre autres conditions (9), « que ses légats eussent la présidence « réelle et effective dans le concile, et que tout ce qui avait « été fait jusque-là , soit contre sa personne, son autorité, « sa liberté et celles du siége apostolique, soit contre celles « de ses vénérables frères les cardinaux de la sainte Église « romaine, ou de tous autres qui lui étaient restés fidèles, « fût, au préalable, annulé par le même concile, et que tout « fût rétabli dans son état antérieur. » « Sicque, continuait le pape, pour citer textuellement ses paroles, una mente et uno spiritu cum caritate et puritate ad ea que a sunt in diclo Concilio procedatur. »
Toutes ces avances sages et paternelles devaient rester stériles; la réconciliation n'était qu'à la surface. Le concile ne quitta point la voie dans laquelle il s'était engagé, aucune des réparations demandées ne fut accomplie; les légats pontificaux ; dépouillés de la juridiction afférente à leur caractère et à leur office, n’eurent qu’une présidence fictive, et dès la dix-septième session , les décrets de Constance relatifs à la supériorité du concile furent répétés pour la cinquième fois (10). Mais ce n’était pas encore assez : l’inexécution des conditions mises par Eugène IV à son acte de confirmation; enlevant à celui-ci toute sa force et tous ses effets, il était de 4, toute nécessité que ces clauses disparussent des actes du ee concile; ils en furent radiés (11). Dès ce moment on était en
(9) Bulla Dudum (Hardouin, loco citato, col. 1587) : Ita tamen, quod præsidentes nostri ad præfati Concilii præsidentiam admittantur cum effectu , ac omnia et singula contra personam, auctoritatem ac libertatem nostram et Sedis Apostolic ac venerabilium fratrum nostrorum sanctæ Ecclesiæ cardinalium et aliorum quorumcunque nobis adhærentium, in dicto Concilio facta et gesta, per dictum Conciliam prius omnino tollantur et in pristinum statum reducantur. Sicque una mente et uno spiritu cum caritate et puritate ad ea que præmissa sunt in dicto Concilio procedatur.
(10) Voyez Turrecremata, loco citato, n. 18 sqq., col. 1272.
(11} Comparez la bulle Dudum, dans sa teneur originelle, avec celle qui est relatée dans les actes du concile (Hardouin, loco citato, col. 1172).
position d’arguer contre le pape d’une confirmation absolue, inconditionnelle; bientôt on le cita à la barre du conciliabule (12); enfin (13), on proclama sa déposition (24 janvier 1438), et on élut dans la personne d’Amédée, duc-de Savoie, qui prit le nom de Félix I“, un fantôme de pape, voué au rôle le plus déplorable.
Les phases ultérieures du concile de Bale, qui eut quarantecing sessions, dont la dernière eut lieu le 17 juillet 1443, sont étrangéres au sujet qui nous occupe en ce moment (14). Nous nous bornerons ici à une seule réflexion générale : c’est qu'il en fut de ce concile comme de plus d’une assemblée politique; le parti des déterminés poursuivit sa route, fatalement entraînés par les nécessités d’une inflexible logique, et ce fut en vain que, empruntant l'organe de quelques évéques, Panormitanus en tête (15), qui voulaient bien avancer, mais non aller si loin ($ 22), la raison essaya de faire entendre ses sages avertissements : sa voix ne fut pas écoutée (16).
(12) C’est le nom que lui donne Dieterich lui-même, Prime lineæ jur. publ. eccl., p. 86.
(13) 11 n’y avait, parmi les juges ecclésiastiques qui prononcèrent cetle sentence, que sept évêques. Vid. Augustin. Patric., loco citato, c. 145, col. 1196.
(t4) Il en est de même, à plus forte raison, de la continuation du concile à Lausanne. Vid. Hardouin, Concil. IX, col. 1325-1332.— Mansi, Conc. Suppl., t. V, col. 257-280.
(15) Mansi, Conc. Suppl., t. IV, col. 1416 sqq., spécialement col. 1418, De suprema Papæ auctoritate supra Concilium, fournit des documents très-curieux sur le caractère éqnivoque et vacillant de Panormitanus, qui se déclarait alternativement pour l’une ou l’autre cause, selon que les circonstances le poussaient dans un sens ou dans un autre.
(16) Augustin. Patric., eap.14#, col. 1422, qualifie les membres de l’assemblée de Bale de séditieux, ef raconte (cap. 90, col. 1154) que Panormitanus, dans son indignation contre les démocrates cléricaux, allait jusqu'à les traiter de Concilium copistarum. — C'est aussi avec beaucoup de raison que Duval dit que le concile de Bâle a été pour la France non un Palladium , mais bien plutôt un cheval de Troie (Hardouin, IX, 1014).