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Prééminence de Pierre sur les antres apôtres

Lorsque Simon Bar-Jona parut pour la première fois devant le Sauveur, présenté par son frère André, Jésus-Christ, fixant

(1) QoHiy loc. cit., p. 27, n. 34. Christus principale caput, cujus corpus est Ecclesia et Petrus ministeriale caput ad regendum hoc corpus.

(2) A\kg\j^ti.y Quest. vet et nov. Test. q. 75. Sicut in Salvatore erant omnes cause magisterii, ila et post Salvatorem in Petro omnes conlinentur. Ipsuui enim constituât caput eorum, ut pastor esset gregis dominici.

54 DU DROIT EGGLËSIÂSTIQUË.

ses regards sur lui : « Tu es fils de Jean, lui dit-il ; tu t'appelleras Céphas, c'est-à-dire Pierre (i). »

En annonçant ainsi à Tapôtre le changement futur de son nom, le divin Sauveur lui prédisait en même temps sa vocation à devenir, à sa place, la pierre fondamentale de FÉglise. Tant de solennité, de la part d'un Dieu, dans la substitution d'un nom, a nécessairement une signification profonde (2). En changeant le nom d'Abram en celui d'Abraham, le Seigneur le désignait comme le père des croyants ; en nommant Jacob Israël, il signalait celui par qui il voulait se laisser vaincre ; en faisant ajouter par Moïse au nom d'Osée celui de Josué, ou Jésus, il indiquait au peuple juif qu'il lui fallait un chef de ce nom pour l'introduire dans le pays de ses pères. Est-ce en vain qu'il aura dit à son apôtre : « Tu t'appelleras Céphas? » Non : pour chacun des trois personnages que nous avons rappelés, le nouveau nom qui lui était imposé avait un sens prophétique, et ce sens s'est vérifié : il en sera de même pour Simon, ou mieux pour Pierre; car bientôt nous verrons le divin Maître lui faire l'imposition solennelle du nouveau nom dont il a résolu de le décorer, en l'accompagnant de la promesse formelle de la faveur incomparable dont il est l'expression. Il ne lui dira plus : c Tu es Simon ; mais bien : « Tu es Pierre, » et par cette appellation il le désignera comme la pierre fondamentale de l'Église (5).

Le Sauveur venait d'arriver avec ses disciples à Césarée (4). « Que dit-on du Fils de l'Homme? leur demande-t-il. — Les uns disent que c'est Jean-Baptiste; d'autres, que c'est Élie ; d'autres encore, que c'est Jérémie ou un autre prophète. Et vous, reprend Jésus, qui dites- vous que je suis? » A cette question le silence se fait parmi les disciples ; une seule voix se fait entendre : (( Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » C'est la voix de

(1) Joan., I, 42. — S. Cbrysosl., Hom. 18.

(2) Devoti, Jus canon., univ.. I, 24, 25. — GoUi, Vera eccl. Christ., t. II, p. 12, n. 18. — CoeffeteaUf Sacra monarchia eccles. 4, t. II, p. 191. — Zaccaviaj Ântifebronius, vol. I, p. 439.

(3) Cyril., 1. II, c. 12. in Joann.

(4) Ev. Matlh., xvi, 13.

PIEBRE , PRINCE DBS APOTRES. 55

Simon, acclamant dans le fils d'Adam le Fils de Dieu. Et Jésus lui répond : c Tu es heureux, Simon Bar-Jona, parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui t*ont révélé cela, mais mon Père qui est dans le ciel. Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je hâtirai mon ÉgUse, et les portes de Tenfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel. ]»

Pierre est donc le premier dont la puissance dans l'Église est acclamée (1), et cela au moment même où le céleste fondateur pose la première pierre de Tédifice divin. En lui commencent tous les pouvoirs, et ils lui sont conférés avec une solennité qui eu révèle toute retendue et toute Téminence. Ils le sont aussi à tout le corps des apôtres, mais ce n'est que postérieurement à la collation qui en a été faite d'abord à Pierre, et sous la réserve de cette première investiture (2). Les collègues de Pierre s'inclineront dans la suite avec une respectueuse soumission devant cette prééminence de leur chef, en plaçant constamment son nom en tête de ceux des autres (5), et ils la proclameront par ce préambule consacré de tous leurs décrets : Pierre et les onze (4). Mais, dès maintenant, ils lui rendent honunage par la jalousie qu'ils en conçoivent (5). Cette prééminence, Jésus-Christ se plaît à la faire éclater en toute occasion. Il pourra bien en honorer d'autres de quelque faveur de distinction, mais Pierfe sera toujours admis à y participer. C'est ainsi que iious le voyons sur le Thabor avec les deux autres témoins privilégiés de sa glorieuse transfiguration (6). Mais c'est en faveur de Pierre seul qu'il opé-

(1] L'auteur nous semble confondre ici la promesse avec la collation de la puissance. ^ (Note du traducteur.)

(2) Devotif loc. cit., p. 24. — Ëv. Mailh.j xviii, 18. (5) Act. n, 14.

(4) Ev. Luc, IX, 52.

(5) S. Thom. Aquin. Tract, c. err. grsec. Quod quidem humanum scandalum conceperunt, quod et jam in se occultare non poterant, et tumore cordis non sustinebant in eo quod viderunt Petrum sibi praiferri et pnehonorari.

(6) Et. Matth., xviii, 1.

rera Tadmirable prodige de la mer apaisant instantanément ses flots, non plus, comme autrefois, pour les ouvrir devant les enfants d'Israël, mais pour les affermir sous les pas de Tapôtre (i). C'est Pierre qii*il charge d'aller chercher dans la bouche du poisson la pièce de monnaie destinée h acquitter la taxe pour tous les deux (2), circonstance qui, en paraissant mettre Pierre sur une sorte de pied d'égalité vis-à-vis du divin Maître, excila à un si haut degré la susceptibilité des autres apôtres (5).

Les saints Pères ne sont pas unanimes pour reconuaîfre si la touchante cérémonie du lavement des pieds commença par Pierre; mais ils le sont tous pour voir dans la double pêche mentionnée par rÉvangile, et dans la barque de Pierre montée par le Sauveur, des emblèmes éclatants de la primauté de cet apôtre (4). Jésus-Christ dit bien aux autres de jeter leurs iilets; mais à Pierre seul, comme pilote, il donne l'ordre de voguer vers la pleine mer. Comme Pierre, et peut-être plus que Pierre, les autres apôtres ont partagé les labeurs de cette pèche, ainsi que ceux de la pêche spirituelle, et Paul a été autorisé à dire : J*ai travaillé plus qu'aucun autre (5); mais Pierre, comme maître du navire, est à la tête des pécheurs, et à nul autre qu'à lui il n'est donné de conduire sa barque en pleine mer (6).

Mais nous allons voir le Sauveur marquer d'une manière plus nette encore la place de Pierre au-dessus des autres apôtres.

Au moment de se rendre sur la montagne des Oliviers, éveil- Innt son attention par une interpellation itérative, il lui dit : c Si-

(1) Ey. Matth., IV, 29. — Chrysost., Uom., 47 in MaUh. (S) Ev. Matth., xvn, 26. — Chrytost., liom., 59 in Matth. — Mamachi, Origin. etantiq. christ., t. Y, p. 131.

(3) Ev. Matth., xviii, 1. — S. Jérôme^ in h. 1. Quia viderant proPetro et Domino idem tributumredditum, ex œqualitate pretii arbitrati sunt omnibus apostoUs Petrum esse pnelatum, qui in redditione tributi Domino fuerat comparatus ; ideo inlerrogant quis major sit in regno cœlorum.

(4) PseudO'Ambroa.f serm. 11. liane igitur solam ecclesie navem ascendit Dominus, in quaPetinis magisterest constitutus, dicente Domino : Super hanc pelram œdiricabo Eeclcsiam meam. — Greg., Moral., X, 1. VJI, c. 26 : Pcr navem Pétri quid aliud, quam commissa Petro ecclesia, designalur?

(5) I Cor, XV, 10.

(0) Coa/jTelfoii, p. 197.

riEra;E, i'ringe des apotues. 57

mon! Simon I Satan vous a demandés pour vous cribler œmmc du froment. Mais j*ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Un jour, converti» confirme tes frères (i). » Que d'inductions à tirer de ce texte seul! Mais dans ce moment nous ne faisons que narrer. Poursuivons, en ti'anscrivant littéralement cette sccne, à la fois touchante et solennelle, où le disciple, un moment prévaricateur, expiant le crime d'un triple reniement par une triple protestation d'amour, est récompensé instantanément par la collation de la plus haute dignité dont un mortel pût jamais être investi.

Dicit Stmoni Petro Jésus : Simon Joannis, diligismeplus his? Dicit ei : Etiam, Domine, tu scis quia amo te. Dicit ci : Poses agnos meos. Dicit ei iterum : Simon Joannis, diligis me plus his? Ait illi: Etiam, Domine, tu scis quia amo te. Dicit ei: Pasce agnos meos. Dicit ei tertio: Sim^on Joannis, amas me? Contristatiis est Petits quia dixit ei tej'tio, Amas me ? et dixit ei: Domine, tu omnia nosti: tu scis quia amo te. Dixit ei : Pasce aves meas (2).

Immédiatement après ces paroles, par une faveur qu'il n'accorda à aucun autre apôtre, le Sauveur prédit à celui qu il vient d'instituer son représentant dans le suprême pastorat, le genre de mort qu'il lui a destiné, et pour le distinguer encore davantage des autres apôtres, il termine en lui disant : Suis-m>oi. Pierre s'étonne de voir un' autre disciple les suivre, et interroge le Sauveur : Qiie f importe ? réplique le divin Maître. Quant à toi, viens à ma suite. Comme s'il lui disait : c Qu'as-tu à t'enquérir de mes intentions à l'égard des autres? Pour toi, mon lieutenant dans la vie, tu me représenteras jusque dans la mort par la similitude du trépas (S). ))

La vertu divine, nécessaire à Pierre pour exercer l'apostolat en commun avec les apôtres, lui fut départie comme aux autres par l'eflusion du Saint-Esprit. Pierre, appelé par sa dignité de vicaire de Jésus-Christ, non-seulement aux fonctions de l'apostolat, mais

(i) Ev. Luc, XXII, 32.

(2) Ev. Joann., xxi, 15.

. (3] Ev. Joann., xxi, 18. — Bêllarinin, D. H. ponlii'., 1. f, c. 21, p. 391 «

encore à la direction générale de F Église, devait être plus abondamment pourvu de ce secours divin. Chaque apôtre reçut la grâce dans la mesure du don de Jésus-Christ; mais Dieu avait réparti inégalement Tesprit entre Moïse et ses soixante-dix compagnons î ainsi il en fut pour Pierre et les apôtres. Tous brillaient de la lumière de TEspiit-Saint partout où ils allaient : dans Flndc, à Rome, dans rillyrie, dans TÂchaïe; mais à leur tête brillait Pierre, le représentant de Jésus-Christ, le chef des apôtres. C'est lui qui le premier promulgue TÉvangile, d'abord à Jérusalem, puis au sein de la gentilité (1) ; lui qui opère le premier prodige. Jean est avec lui; mais c'est lui qui tend la main au boiteux, et qui lui rend Tusage de ses jambes. C'est ce miracle de Pierre, suivi peu après de l'annoncée solennelle du salut qui s'obtient par Jésus-Christ, qui (ire cinq mille âmes du tombeau du péché et les fait entrer dans la voie de la vérité, introduites dans l'Église par le baptême, que Pierre leur confère de sa propre main (2). C*cst lui qui, par une seule parole, frappe de mort Ânanie et Sapbire, à cause de leur mensonge ; lui qui, comme le général an moment du combat, examinant l'ordre de bataille, parcourt, visite les églises naissantes, et qui, à l'annonce de sa captivité, mt rÉglise entière tomber à deux genoux et élever pour sa délivrance des supplications incessantes et universelles (3) ; lui qui, duis rassemblée des apôtres et des anciens, élève la voix après les discussions animées du concile, et met fin aux débats par la décision qu'il prononce (4). Enfin, c'est à hii, et pour saluer en hn le chef de l'Église, que Paul accourt des régions lointaines où il exerce la mission qu*il tient immédiatement de Jésus-Christ (5). Toutes ces prérogatives de Pierre, si authentiquement consignées dans la sainte Écriture, tous les Pères, ceux d'Orient comme ceux d'Occident, s*évertuent à Fenvi à les célébrer. Tous exaltent

r Art, n, 44, 10, 54.

fr \rt, ni, f),

.]5 ÂCt. XR, 5.

'i Ad. XT, 7.

> Coî., h IS. — Thêoiùrtt, In h. i. ~ CAryMtf., In h., i. — Dewoti.

dans Pierre Tapôtre choisi entre tous les autres par Jésus-Christ et placé par loi-même à la tête de TÊglise. .Quelques*uns, peu contents de l'appeler le coryphée des apôtres (1), lui donnent cette qualification intraduisible dans nos langues modernes, xopu- ^(uoTaTGç (2). c Salut, ô toi, s*écrie saint Éphrem, toi, le témoin des disciples du Seigneur, la voix des hérauts, Tceil des apôlres, la sentinelle des cieux, le premier-né d'entre* ceux qui portent les defs (5). & D'autres le nomment le premier, le grand, le chef, le pasteur suprême, le prince ("EÇapxo?) priftceps apostolorum), le docteur et le supérieur de toute la terre, le fondement derÉgliseetdelafoi(4).

Immédiatement au-dessous de Pierre, nous voyons la sainte Écriture et les saints Pères donner à Paul un rang très-dislingué ; certains passages semblent même égaler le second au premier, ou plutôt lui donner une sorte de prééminence (5). L'un et l'autre avaient travaillé à la fondation de l'Église de Rome, et voilà pourquoi plusieurs Pères les appellent l'un et l'autre les premiers d'entre les apôtres et d'entre les évêques, les princes de l'Église, les yeux de Rome, les coryphées des saints, lès pères et les pasteurs de Rome (6). La dénomination d'apôtre est même affectée à Paul d'une manière toute spéciale, de telle sorte qu'appliquée dans le sens absolu, elle est devenue le synonyme de son nom. Mais, s'il est vrai de dire qu'au point de vue de l'action apostolique Paul l'emporte incomparablement sur Pierre, il est également vrai de dire que la dignité de Pierre, comme fondement de l'Église, ne souffre aucune atteinte de cette sorte d'infériorité, et le place à une hauteur où Paul est tout aussi loin d^atteindre (7) . Gollaborateiu' de Pierre dans la fondation de r%lise de Rome,

(1) Chryaost.t ad Jud., II, 8.

(2) Cyril, j de Jérusalem, et Epiphanius.

(3) Bpiph.f H»r.,27. — CyrilL, Hierof^., cat. 6. — Chrytost.f HomiJ. 52, in Ëpist. ad Kom.

(4) On trouve dans IT/ce un recueil précieux des passages desSSi PP. relatifs à ce sujet.

(5) S. Ambr., Serm. 66, deNat. Pétri et Pauli.

(6] Lev., Serm. 1, de Natal, apostolor. '

(7) Coeffeteau, Sacra monarch. Ecd. cath., 1. 1, p. 74-.

Paul pcul «absolument être décoré comme lui du titre glorieux de prince de cette Église, mais ce titre n'implique pas pour lui celui de chef suprême de FÉglise universelle (1).

Paul résiste à Pierre à Antioche, après le concile de Jérusalem. On ne peut conclure de ce conflit que Paul ne reconnaissait pas la suprématie de Pierre; ce serait se mettre en contradiction flagrante avec Paul lui-même, qui, en attachant une si grande importance à son opposition au prince des apôtres, rendait par là même un éclatant hommage à sa primauté (2).

Concluons ce simple exposé en disant que rÉglise, en cela fidèle écho de la parole divine, des saints Pères et de toute la tradition, a de tout temps considéré le dogme de la prééminence de saint PiciTe comme un dogme sacré, et condamné comme hérétiques toutes les propositions dont le sens ou la tendance est de placer sur le même rang que Pierre, soit tout Je corps des apôtres, soit l'ajjôtre saint Paul (3).

Parmi les magnifiques prérogatives que Jésus-Christ a données à saint Pierre, la plus éminente est celle qui le constitue la pierre fondamentale de TÉglise. C'est elle qui est tout à la fois la clef de voûte de l édifice de TÉglise et la base de tous les autres privilèges de Pierre, lesquels se résument dans les trois grands pouvoirs qui lui ont été départis. Nous allons les examiner successivement.

) Àugust.j ad Bonif., IIT, 5.

(2) Bellarmin, de Rom. ponlif., 1. I, c. 27.— Klee, p. 2H.

Rome vit le même jour (29 juin 67) les deux saints apôtres sceller de leur sang leur glorieuse mission. Voir, pour les preuves historiques de ce fait, C/cm., Epist.l, ad Corinth., c. 5, dans Sc^aswcmann, Ponlif. Rom., EpisL geminœ. — TertulL, dePraescript., c. 36.— Félix ecclesia (Romœ) cui tolam doctrinam apostoli cum suo sanguine profuderunt; ubi Petrus passioni dominicse adaîquatur, ubiPaulusJohannis exitucoronatur. — Uo, Serm.82, c. 5. — Atticotius, Summa augustiniana, part. [, p. 469. — Cortesius, p. 88; Natal. Âleœander, Hist. eccles., t. IV, p. 49. — Devoti, Jus can univ., I, p. 79. — Des protestants même ont rendu hommage à ce fait. — RickteTf Lchrbuch des Kathal., a. prot. Kirchenrechts, p. M.

(3) Decr. Innocc, X, 29 janvier 1647. —V. Bellarmin, de Yi ac ration, prim., c. 3. — Bolgeni, TEpiscopato, p. 18.

PIERRK, PBIISCK DES APOTRES.

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