XIII
5. Pierre, considéré comme pierre fondamentale sur laquelle l'Église
est bâlie.
« Tu es Pelnis! » MaUh. XVI. 18.
Cette parole : Tu es Pierre, a fait de Simon le fondement de rÉglise, Je roc qui sert de pierre angulaire à l'édifice divin (i).
Ainsi c'est sur Jésus-Christ et sur Pierre, devenu son lieutenant, en récompense de la confession et de la fermeté de sa foi, que rËglise est fondée, fondée non-seulement sur lui mais par lui ; ce sont ces mains sacrées qui, immédiatement après l'effusion de TEsprit saint, ont posé les premières assises de cette merveilleuse construction (2), contre laquelle doivent venir se briser et la furie des enfers et la perversité humaine. On en voit l'inébranlable solidité jusque dans l'impuissance des efforts mille fois tentés par rhérésie pour corrompre le sens si naturel de la parole du Sauveur, devenue elle-même un rocher à l'épreuve de tous les chocs (3).
Et d'abord, à combien d'interprétations diverses n'ont pas donné lieu les mots Petnis et Petra, dont s'est servie la traduction grecque pour rendre celui de Céphas, seul employé dans Toiiginal syriaque, ainsi que dans les traductions que nous fournissent le persan, l'arménien et le copte 1 Cette diflereitce tient à ce que dans le grec le mot -ïtsTpa, du genre féminin, ne pouvant être appliqué un à homme, le traducteur s'est trouvé forcé, par le
(1) Tertull., de Pudic, c. 21. In ipso Ecclesia exstracta est, id est, per ipsum.
(2) Aster., Àmasen. homil. in SS. apost. Petr. et Paul., n. 4. — Bolgeni, TEpiscopalo, p. 50.
(3) Hieron., Comment, ad. h, I. : Ego portas inferi, vitia reor alque peccata : yel carte hsereticorum doctrinas per quas illecti homines ducuntur ad Tartarum. — Gregor., Expos, in 7 psalm., pœn. p. 5 : PortsB int'eri hsereses sunt qu8D dum raultos in fide infirmos fucata verborum calliditate decipiunt, quasi notum aditum eis pandunt. Sunt etiam portœ inferi qusedam poteslates hujus mundi. Quid enim Nero, quid Diocletianus, quid deniquc iste qui hoc tempore Ëcclesiam persequitur, numquid non omnesporU» inferi?
62 DU DROIT ECCLÉSIASTJQUE.
génie de sa langue, a changer la physionomie du mot pour l'approprier à l'usage qu'il était obligé d'en faire ; de là wirpoç, au lieu de iréTpfty deux fois répété. Cette explication, si plausible par ellemême, a été en outre admise même parles plus acharnés adversaires de la primauté de saint Pierre (1). Quelle induction donc peut-on tirer d'une différence purement syllabique et matérielle ? Dira-t-on, pour la faire pénétrer dans le sens même des mots, que wsTpa signifie un gros roc, tandis que irtTpcç n'éveille que l'idée d'une petite pierre? Cette interprétation, adoptée par de récents lexicographes (2), est, ainsi que nous venons de le voir, dénuée de tout fondement. Nous l'admettrons cependant, si l'on veut, mais sous la réserve d'une condition que Ton ne peut nous contester : c'est que si werpoç signifie une petite pierre, cette petite pierre devient, par la transmutation que lui fait subir Jésus-Christ en la convertissant en «etpa, un roc volumineux et solide ; et alors la prétendue petite pierre sera cette pierre mystérieuse, image du royaume de Dieu, que Nabuchodonosor voit se détacher de la montagne, grossir, grossir toujours et venir, rocher énorme et impétueux, fondre contre la statue colossale de la puissance
[1] Bioron. fine: 2 ad .Gai. : Non quod aliquid significat Petrus, aliud Gephas. Sed quia qnum nos latine et grsece petram Tocamus, hanc Hebrsei et Syri propter Ûnguœ inter se vicinium cepbûi nuncupant. — Janaène, in Tctrateucb, si^c Gomment, in sanct. Evang. : Tu homo me filium Dei dixisti : ego filius Dei tibi rcpendo vicem ac vicissim dico non omnibus, scd tibi soli, non casso sermone, sed quem elTectus sequatur. Quia (u e« Petrus, id est, quod tu sicut olim a me vocatus es verissime, non nomine solo, sed reipsa, es petra, saxum seu rupes. Grsece enim Ilérpo; et Ilérpa, quod sequitur idem prorsus signilicant. Sed quia de viro loquebatur, masculine loqui maluit, deinde yero féminine et usitatius : Et super hanc petram, ut niminim sic ita repetitionc et mutatione Tocabuli et verbis adjunctis : JEdificabo Ec~ cleiiam meam, explicaret per metaphoram et mysteriuni nomine Pétri contentum, quod videlicct eum ita rocaverit non propter sterilitatem vel alias aliquas causas, sed propter immobilem firmitatem, qua, instar rupis, divina virtute solidandus erat, ut molem tantam superxdiiicandam posset sustincre. — Basnage, Annal, politico-ecclesiast., 1. 1, p. 264. — Béza,in I c. Evang. Mattli. : Dominus syriace loquens, nulla usus est agnominatione, sed ulrobiquc dixit Gephas : quemadmodum et vernaculum nomen Pierre, tam de proprio, quam de appellativo dicitur. lu grseco quoque sermone nérpoç et Tlsrpa non re, sed terminatione tantum ditfetunl.
(2) Passow, Griech, deutsches Wôrterburcb.
PIERRE, PRINCE DES APOTRES. t)3
terreslre, renversée, mise en poussière par son choc puissant, irrésistible (i).
Pierre est donc, en vertu de l'institution de Jésus-Christ et de l'assistance de TEsprit-Saint, le fondement réel et véritable de l'Église, et on ne peut voir une déclaration de déchéance dans cette réprimande du Sauveur à Tapôtre cherchant à le détourner de son sacrifice : « Éloigne-toi de moi, Satan (2); » car alors l'Église n*était pas fondée (3). Les paroles de l'institution sont d'une clarté que rien ne saurait obscurcir. Elles sont d'une précision telle, qu'il est impossible de les appliqifer ni à celui qui les prononce, ni à aucun autre,, mais à celui-là seul à qui elles s'a* dressent. '
Après avoir proclamé heureux Simon Bar-Jona, le distinguant ainsi par son surnom de l'autre apôtre Simon, surnommé Zélotes (4), le Sauveur ajoute : Et nm je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. 11 n'y a pas ici d'équivoque possible. L'application du mot pierre, dans le second membre de la phrase, est évidemment identique à celle qui en est faite dans le premier (5) ; dans l'un comme dans l'autre, il se rapporte nécessairement à l'apôtre. Le texte original, nous l'avons déjà vu, ne permet aucun doute à cet égard, et la logique est, s'il est possible, encore plus impérative. Car, supposez que Jésus-Christ ait voulu se désigner lui-même par iisTpa, voici exactement quelle serait, avec une légère modification dans la forme, la contexture de sa phrase : Tu es Pierre, et c'est sur moi que je bâtirai mon Église ; et voilà que je te donnerai les clefs du royaume des cieux.
(1) Dan,, 11,34.
(2) Evang. Malth., ivi,23.
(5) Hieron., in h. I. : Prudens lector inquirat, quomodo post tantam beatitudinem : Beatus es, Simon Bar-Jona, nunc audiat : Yadepost me, Satana? Sed considérât, qui hoc quœrit, Petro illam benedictionem, bcaiiUidinem et potestatem et sediiicationem Ecclesiae super eum, in futurum promissam, non in prœsenli datam : JEdi^caho, inquit, m'per te Ecclesiam meam.
(4) Lupoli, p. 95.
(5) F.' A. de Simeonibut, de Romani pontificis judiciaria potestate. v. T, p. 4.
Ce langage n'est-il pas celui de la démence? Et pourtant ce serait celui de la sagesse iucréée (1) !
D'autre part, Jésus-Christ, en parlant de lui-même, ne pouvait pas faire usqge du futur ; car il est, dès le commencement, la pierre angulaire. Sans doute il est encore et il sera toujours le vrai, Tessentiel, l'invisible fondement; mais, résolu à donner sa vie pour les hommes et à aller ensuite reprendre dans le ciel la place qu*il occupe à la droite du Père, il veut et il institue dans son Église une autorité visible, qui représente la sienne. Simon venait de s'écrier : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » C'était Dieu le Père lui-même qui acclamait son Fils par les lèvres du disciple. « Ce u est ni la chair, ni le sang qui l'ont révélé cela, » lui dit le Sauveur, a mais le Père qui est dans les cieux ; ■ et il ajoute immédiatement : a Tu es Pierre, » comme s'il lui disait : De même que mon Père t'a révélé ma divinité, moi je te révèle ta prééminence, ta dignité, comme pierre fondamentale de mon Église (2).
Oui, voilà le sens littéral et naturel de cette parole d'une imporlance décisive (3). L'Église ne lui en a jamais donné d'autre, et c'est en l'entendant ainsi qu'elle en a fait un point fondamental de Ja foi (4).
Les saints Pères sont également unanimes pour l'interpréter dans ce sens. « Qui ne s'attache pas au siège de Pierre, sur qui « rÉglise est fondée, croit-il être encore dans l'Église ? » de-
(1) Lupolif p. 97. — Devoti^ Jus can. univ., p. 29.
[2] Hieron.,Sidh. I. : Mercedem recepit vera coniessio. —Léo, Serm. 5, inanniv. Âssump. siue: Sicut Pater meus tibi manifestavit diviniiatem meam, ita el ego tibi notam facio excellentiam tuain.
(3) Muzzarelli. Primato e infaillibilila del papa [Il buon uso délia logica in materi 1 di reiiginne, p. 115) : Ma che significa mai una pietra fondamentale délia Gbiesa? Significa certameiite una pietra sopra cui si rcggano tultc le altre piètre ^componenie cpiest' edifizio. Significa una pietra, mancando la quale,manca il fondamento, et tutto in conseguenza Irabocca l'cdifixio. Significa una pietra la più necessaria e la più pregevole di tutto rcJifizio. É se taie non è il significa tb di questa pietra, fondamento délia Ghiesa, quai è dunquc il suo vero e naturale significalo? E se Pietro,a motivode) primato, non diviene il sostagno degli altri, percbe dunque a prclazione degli ultri aposloli ivi prescnti egli solo si chiama la pietra fondamentale?
Soardif de Suprema romani pontifias auctorilate, prœf., p. 21 .
mande saint Cyprien (1). « Où est Pierre, là est TÉglise, dit saint Ambroise; et où est l'Église, là il n'y a plus mort, mais éternelle vie (2). » — « 0 toi ! s'écrie saint Hilaire, que ton nouveau nom signale comme le fondement glorieux de TÉglise, de ce merveilleux édifice dont les assises vivantes sont les chrétiens, s'élevant, placés sur toi, comme sur un roc inébranlable, jusque dans les hauteurs des cieux, au séjour de l'espérance (5). »
Sans doute il en est de cette parole du Sauveur comme de la parole divine en général, qui, dans son inépuisable fécondité, se prête à une foule d'interprétafions diverses, mais non opposées. Ce passage n'est donc pas exclusif dans sa signification littérale, et les Pères de l'Église ont pu en faire des applications qui s'en éloignent, sans pour cela y porter atteinte. Bien loin d'élever le moindre doute sur le sens propre et naturel qu'il présente, il n'en est pas un seul au contraire qui n'y ait vu le titre authentique de la dignité de Pierre, comme fondement de l'Église. Cependant, les, ennemis de l'Église ont souvent essayé de se faire de ces passages des saints docteurs des armes contre la primauté de Pierre. C'est ainsi, par exemple, qu'on a abusé de l'autorité d'un Chrysostôme, d'un Ambroise, d'un Augustin (4!). Le premier qui appelle expressément Pierre la base (5), la colonne de l'Église (6), s'est servi, ainsi que quelques autres Pères de l'Église grecque, du texte en question pour défendre contre les Ariens le dogme de la consubstantialité, en présentant la confession de la divinité du Fils de Dieu, sortie de la bouche de l'apôtre, comme la base de la foi, et par suite, comme le fondement sur lequel Jésus-Christ avait bâti son Église (7). Au fond, rien de plus juste : si Pierre n'eût pas confessé la divinité du Fils de Dieu, jamais l'Église n'aurait été bâtie sur Pierre ; c'est celte confession qui lui a valu rhonneur de devenir le fondement de l'Église, mais c'est préci-
(1) De Unit. Ëcdes., p. 254.
(2) Enarratio in psalm. 40.
(Z) In cap. 16, Matth.
(4) Coeffeteau, Sueva monas. Eed. cath., I, p. 98.
(5) Chrysost., de Verbo iËsaico, hom. 4.
(6) Chrysost.f Homii. dedec. niill. tal. débit. (7] Chrytost.y Uomil. 55, in Matth. 16.
66 DU DROIT EGGUSSIÂSTIQUE.
sèment pourquoi il est bien réellement ce fondement. C'est dans ce sens que TÉglise chante, le jour de la fêle de saint Pierre et de Saint Paul : «. Dieu tout-puissant, qui nous avez établis sur le roc de la confession de Tapôtre, faites, nous vous en supplions, que nous ne soyons jamais renversés par le vent de Terreur, d etc. (1).
C'est encore dans un sens analogue, et avec tout autant de raison que saint Ambroise et quelques autres Pères latins attribuent la prééminence de Pierre à la vivacité de sa foi (2). Indubitablement rÉglise n'est pas bâtie sur la chair, les os et le sang de Pierre, car ce n'est pas de cette source qu'avait jaijii la lumière qui lui avait révélé la divinité du Christ, mais bien sur Tacte de foi par lequel il la reconnaît (3). De même que c'est par la vertu de sa foi qu'il a marché sur les eaux, lui et non sa foi ; de même c'est par la vertu de sa foi qu'il est devenu, lui et non sa foi, le fondement de l'Eglise. La foi, qu'on nous passe cette locution bizarre mais juste, est la cause du fondement, mais non le fondement même (4). - /
Saint Augustin, dans sa polémique avec lés donatistes, qui faisaient dépendre \s vertu et Tefficacité des sacrements de l'état spirituel du ministre, s'arme aussi contre eux du passage en discussion, et pour placer en Jésus-Christ seul la source de tous ces canaux de la grâce, il le montre comme celui qui, à proprement parler, est le fondement de FÉglise (5). On ne peut méconnaître que saint Augustin, qui d'ailleurs n'a jamais élevé l'apparence même d'un doute sur la primauté de Pierre (6), hésite ici sur la question de savoir lequel, de Jésus-Christ ou de Pierre, doit être
(1) Rœf. miss, vigil. SS. apost. Pétri etPauU.
(2) Ambros., 1. VJ, inLucam, n. 97. — De Incarnatione, c. v, n. 34.
(3) De SimeonibuSf p. 25. — Zaccaria, Antifebronius vindicaius, v. I, p. 516.
(4) De Simeonibus, p. 26 : Propterea si cum scholasticis loqui Yelimus, Petrum formaliter, fidem vero caaaaliter Ecdesise fundamentum esse dicemus. — Bolgeni, l'Episcopato, p. 24.
(5] S. Augustin admet lui-même le sens littéral du passage, puisqu'il dit : Harum autem duarum sententiarum, quae sit probabilior, eligat lector.
(6) Serm. 13, de Verb. Domin. : Idem ergo Pctrus, a IIsTpa cognominatus beatus, Kcclesise figuram portans, apostolatus principatum tenens. — Serm. 76, c. m; Serm. 147, ci. — Gonira Julian., I, cap.iv.
considéré, dans l'acception stricte du mot, connne le fondement de rÉglise; et cela est si vrai, qu'il abandonne la décision au lecteur. Mais cette hésitation même du grand docteur ne fait autre chose que mettre dans un jour plus éclatant la pensée du Sauveur : en appliquant à Pierre une qualiUcalion qui, dans Tessence des choses, n'appartient qu'à lui seul; en la lui appropriant au point de ridentifier en quelque sorte avec lui-même, son intention n'était-elle pas évidemment qu'il ne fût fait, sous se rapport, aucune distinction entre lui et son représentant? Et en effet, lieutenant de celui qui est le fondement essentiel et proprement dit, Pierre est devenu fondement hu-méme, et il a un droit incontestable à ce titre (1).
Origène aussi, prenant dans un sens large et allégorique la parole Tu es Peti'us, considère chaque fidèle, membre de l'Église, comme une pierre qui fait partie de l'édifice (2) ; mais il est loin de sa pensée d'exclure le sens littéral du passage. 11 veut dire simplement que tout fidèle devrait être comme Pierre (5).
Ce qui peut se dire, sans tomber dans le sens purement accomiuodatif ou allégorique, c'est que les apôtres en général sont les fondements de l'Église. Saint Paul écrivait aux Éphésiens : « Vous « êtes établis sur le fondement des apôtres et des prophètes (4). » On a voulu inférer de là que la confession de Pierre avait été faite au nom de tout le corps des apôtres, et conséquemment que la réponse de Jé.ius- Christ : « Tu es Pierre », se rapportait aux autres comme à lui. On admettra bien d'abord que l'imposition du nouveau nom donné à Pierre ne regarde que lui ; nul autre que lui, dans tout le canon de la sainte Écriture, n'est désigné sous ce nom ; et celte circonstance, à elle seule, dit assez comment toute l'antiquité chrétienne a entendu la chose. Hais, ensuite, n'est-ce pas Pierre, et Pierre à l'exclusion de tout autre, qui fut favorisé
(1) Duhamel t Dissertation canonique et historique sur l'autorité du saintsiège, part II, art. 1, p. 274. — Maœim. Taur.^ Uom. 54. — Devoti, p. oi.
(2) Origène^ Tract. 1 in Joan. — Yeith, loc. cit., p. 13. — DeSimeonibus, p. 19.
(3) Homil. 5, in. Exod. — Huet, Observationes in Orig., p. 46.
(4) Ephes., II,2Û.
de la révélation divine? Le lémoignage du Sauveur sur ce point ne saurait être plus explicite. C'est lui et lui seul qu'il loue, lui et lui seul qu'il proclame heureux pour en avoir été l'objet.
Que, nonobstant cela, on puisse dire dans un certain sens que Pierre avait parlé pour les autres ; que sa réponse au divin Maître était celle du disciple prenant la parole au nom de ses compagnons réduits au silence par Timpuissance de parler euxmêmes (1) ; que Dieu l'avait inspirée à Pierre, et que celui-ci, en la donnant, faisait part à ses collègues de la révélation divine, et parlait tant en leur nom qu'au sien propre : la chose ne peut élre mise en doute; et, dans cette limite, il sera vrai de dire que les apôtres sont le fondement de l'Église; car c'est bien sur eux, témoins privilégiés de sa vie, et non sans doute sur les prêtres juifs, ni sur les puissances du siècle, ni sur Hérode et Tibère, que le Christ avait bâti son Église. Mais il n'en reste pas moins vrai aussi qu'en disant à Pierre : « Tu es Petims^ » etc., le Sauveur rétablit à sa place, comme le fondement de l'apostolat tout entier (2).
Voilà le fondement sur lequel repose l'Église; c'est sur lui que s'élève le magnifique édifice dans lequel le Christ a déposé ses trésors, sa pleine autorité et ses pouvoirs souverains. Dans l'Église et sur le fondement qui soutient tout, nous voyons s'élever le suprême sacerdoce, le ministère doctrinal et la royauté du Christ. Ces trois augustes caractères, inséparablement unis entre eux, se réunissent de la même manière dans la personne de Jésus-Christ, et s'y manifestent dans leur expression la plus élevée. Pontife suprême, il tient les clefs du royaume des cieux; prophète et docteur, il a les paroles de la vie éternelle; roi, le sceptre patriarcal. Or, comme le fondement de l'Église sur la terre est un fondement par délégation, il en est de même aussi
(1) Hilar.j Gomm. inMatth., 15, n. 17 : EtbocinPeiroconsiderandum est, fide eum cœteris anteisse. Nam, igtiorantibua cxteris^ primus respondit : Tu es Ghristus filius Dei vivi.
Optât. Milev., 1. VII. G. Parmenian., c. 3 : Ecce cœteris non agnoscentibus filium Dei, tolus Petrus agnovit. — Glaves regni cœloram communicandas cœteris soins accipit.
(2) Daudef Majestas hierarch. eccles., p. 20. — Vtithf p \b.~^Bolgeni, p. 41.
du suprême sacerdoce, de renseignement et de la royauté qui repose sur ce fondement. Le sacerdoce, Jésus-Christ Ta conféré à Pierre en lui donnant les clefs : Tibi dabo claves; renseignement, en lui faisant la promesse de sa confirmation dans la foi : Rogavipro te.., confirma fratres tuos; la royauté, en lui intimant Tordre de paître son troupeau dans la charité : Pasceagnos meos (1 ) .
DES POUVOIRS CONFÉRÉS A PIERRE COMME CHEF DE l'ÉGLISE
INSTIIUÉE PAR jiSUS-GHRIST.
§xiv.
i . Suprême sacerdoce de Pierre.
« Tibi dabo claves regni cœlorum. » Mattu. \Y1, 19.
En instituant son premier apôtre pierre fondamentale de l'Église, avec l'assurance que jamais les portes de l'enfer ne prévaudraient contre elle, Jésus-Christ faisait une allusion sensihle au fondement du temple de Jérusalem, repoussant dans les profondeurs de la terre les eaux qui mugissaient sous ses assises inébranlables. En ajoutant ensuite : « Et je te donnerai les clefs
(1) Gregor., Epist. ad Eulogium episcop., t. II, p 888 : Qaia enim nesciat sanctam Ëcclesiam in apostolorum principis soliditate firmatam, qui firniitatem mentis traxit in nomine, ut Petrus a petra vocaretur? Qui veritaiis voce dicitur : Tibi dabo claves regni cœlorum. Gui rursus dicitur : Et tu aliquando conversas, confirma fratres tuos. Iterumque : Simon Joannis, amas me? Pasce oves raeas.
Note du traducteur. L*auteur, en restreignant ici le sens des paroles du divin Maître pour en faire naître sa division, n'a pas dessein sans doute de nier que ces paroles n'aient un sens plus général. Les mots tihx dabo claves se rapportent directement à la puissance du gouvernement, dont les clçfs sont le signe. Gompar. Isaïe, mi, 22. G'est la promesse de la primauté avec tous les droits qui en découlent. Les mots Paace oves meas, où nous trouvons l'accomplissement de cette promesse, ne sont pas moins généraux. Us expriment le droit et le devoir de paître et de nourrir par le pain de la parole, par la grâce des sacrements, aussi bien que la royauté ou puissance législative de Pierre.
du royaume des deux, » il faisait une allusion non moins évidente pour tous les Juifs à la souveraine pontificature, dont les clefs, dans TÂncien Testament, avaient été constamment le symbole (1). Chez différents peuples de l'antiquité, chez les Romains, par exemple, ainsi que parmi les tribus germaniques, les clefs étaient considérées comme un emblème de Tautorilé, et notamment de Tautorité domestique conférée à la femme par le mari. De là aussi, chez ces mêmes peuples, Tusage de symboliser le divorce ou la répudiation par le retrait des clefs des mains de la femme (2). Ainsi en usait le Christ à l'égard de la synagogue, cette épouse stérile et infidèle : il rompait \ ancienne alliance pour conclure la nouvelle avec l'Église, sa fiancée fidèle et ipimaculée (5). Autrefois Dieu, réprouvant un ministre prévaricateur, lui avait dit par la bouche d'Isaïe : « Je te déposerai de ton emploi et de ta dignité, et j ^appellerai mon serviteur Éliakim, et je le revêtirai de tes ornements, et je mettrai la clef de la maison de David sur son épaule, et il ouvrira, et il n'y aura personne pour fermer, et il fermera, et il n'y aura personne pour ouvrir (4). » Le même prophète, faisant allusion au pouvoir des clefs placées emblématiquement sur l'épaule du grand prêtre, avait dit du Messie : « Sa puissance est sur ses épaules (5) ; a locution que Jean modifie à peine quand il dit : « Voici ce que dit le saint, le véritable, celui qui a la clef de David, qui ouvre, et personne qui puisse fermer ; qui ferme, et personne qui puisse ouvrir (6). » Jésus- Christ parlait le même langage quand il disait à Pierre : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et ce que tu lieras sur la terre sera hé dans le ciel, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. » Il lui disait équivalemmenl : « Je te fais pontife suprême dans mon Église, mon royaume
(1) Bellarmin, de Rom. pontit'.,!, c. xiii, p. 302. — Lupoli,Jiir, eccles. prœlect., v. I, p. 107. — Devoti, Jus canon, univ., I, p. 25.
(2) Cicero, Philipp., II, 28. — Grimm, Deutsche Rechtsallerthûmer. s. 276.
(3) 5epp., loc. cit., s. 279.
(4) Isaïe, XXI, 19.
(5) Isaie, ix, 10.
(U) Apoc.,iu, 7.
sur h terre. Moi qui vis dans réternilé, cl (jui ai les clefs de la mort eldeTenfer (1), je te confère le pouvoir pontifical des clefs, et ce que tu auras lié sur la terre restera éternellement lié, et personne ni sur la terre ni dans le ciel, sans m' excepter moimême, ne le déliera jamais ; comme aussi ce que tu auras délié sur la terre restera éternellement délié, et personne, ni sur la terre ni dans le ciel, sans m'excepter moi-même, ne le liera jamais, b Jésus-Christ ne pouvait parler d'une manière plus claire, plus explicite, plus énergique. Dllérieurement, il donne aussi aux apôtres le pouvoir de lier et de délier ; mais ce pouvoir, semblable chez tous, quant à l'objet en général, est dans Pierre le pouvoir suprême, dans les autres un pouvoir subordonné. Le premier est le centre, le second le rayonnement. Les apôtres, eux aussi, peuvent lier et délier, mais seulement ce que Pierre n*a pas lié ou délié lui-même ; tandis que Pierre peut lier on délier ce qui a été délié ou lié par les autres; car, ayant reçu leur pouvoir en commun avec Pierre, ce n'est qu'autant qu'ils l'exercent en commun avec lui que l'usage qu'ils en font est ratifié dans le ciel. Oui, le pouvoir suprême des clefs a été donné à Pierre, à l'exclusion de tout autre, sans excepter l'Église elle-même; c'est ce qui résulte évidemment des paroles du Sauveur (2); et il est impossible, sans en renverser la contfixture si simple et si naturelle, de les entendre dans ce sens, que Jésus-Christ a confié ce pouvoir immédiatement à l'Église, et que Pierre l'a reçu de la main de celle-ci (5).
(1) Âpoc, 1,18: Ego sumvivens in san^ula sœculorum, et habeo claves mortis el inferni.
(2) LeOf Serni. 3 in anniv. assumpt. suœ, c. 4, 24, q. 1. — S. Pet. de Marca, de Discrim. cleric. et laïc, p. 403. : Quœ pollicitatio Petro facta ad cseteros quoque aposlolos pertinebat et ad Ëcclesiam universam cjusque pastores in futurum prœficiendos, scilicet ut scirent omnes pontifîcii potestatem sempcr cum Pétri Ecclesise capitis communione et unitate retinendam; ad quod ipse prœcipue cum potestate ligandi contumaces huic unitati cogère posset.
(3) TeHMll., Scorp. , c. 10 : Mémento claves hic Dominum Petro et per Imnc Ecclesiaereliquisse.^^j^c/telferafe, Antiquit. eccles., t. Il, p. 132: Cum enim immédiate antea locutus fiiisset de Ecclesia, dum dixit : Port» inferi non pnevalebunt adversus eam, quidnam obstat, quominus adjuiixissct et
C'est à peine si nous avons besoin de dire i[ue les Pères de l'Église, dont nous avons déjà plusieurs fois invoqué le témoignage, si éclatant, en faveur de la primauté de Pierre, voient dans la collation du pouvoir des clefs celle de la suprême pontiûcature, dignité, du reste, dont le prince des apôtres était déjà virtuellement investi en tant que pierre fondamenlxtle de FÉglise. En s'attachant à faire ressortir que c'est à Pierre, à Pierre seul, que Jésus-Christ a dit : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, » ils le proclament par cela même hautement le dépositaire des célestes clefs (1). « C'est lui, disent-ils, qui a reçu les clefs pour les transmettre aux autres (2). C'est lui, dit notamment saint Hilaire, qui a les clefs dans sa main ; et c'est pourquoi ses jugements terrestres sont des jugements célestes (3). »
Nous avons vu à combien d'interprétations erronées avaient donné lieu certains commentaires faits par les Pères de TEglise (lu passage : Tu es Pierre. On ne pouvait manquer d'abuser également des passages de ces saints docteurs relatifs au pouvoir des clefs (4). On a dit : Le pouvoir des defs est dans l'Église; car c'est ainsi que parlent les saints Pères. Et on a dit vrai : tel est en effet le langage de plusieurs d'entre eux, de saint Augustin en particulier, et ce langage est parfaitement exact. Mais s'il est de tout point indubitable que le pouvoir des clefs est dalis l'Église, il ne Test pas moins non plus que ce pouvoir a été conféré à Pierre, comme chef de l'Église, et que l'Église en est investie par l'intermédiaire de Pierre (5). On peut donc dire en toute vérité, pourvu qu'on l'entende bien, que le pouvoir de lier et de délier est dans l'Église. Le pouvoir royal est, sans contredit, dans
Ikibo un claves regni, si illas immedUte dare volaisset Ecclesiœ? Non dixit ilîi sed Dabo tibi.
(1) Basile, Serm. de Coniub.
(2) Optât. Miiev. G. ParmeD., YII, 5 : Claves regni cœlorum communicandas cseteris solus accipit.
(3) Hilar.f Trin., VI, 57 : Hinc regni cœlorum habet claves, hinc teirena ejus judicia cœlestia sunt.
(4) V. Baîlerini, de vi ac ratione primatusRom. pontif., c. ix.
(5) F. l'ouvrage : Quis e8tPetrus?p. 5, 91. — Petav., deEcd. hierarch.,
III, c. XVI.
touf Élat monarchique, et, en disant cela, on n'entend dire autre chose sinon que dans TEtat il existe un pouvoir royal, personnifié dans un seul, et dont tous les autres émanent en lui restant subordonnés. Quel chaos dans TEglise, si le pouvoir des clefs existait dans le sens que Ion voudrait donner au passage allégué 1 Or c'est précisément pour conserver l'unité, pour fermer la voie aux divisions et aux schismes, que Jésus-Christ a déposé le pouvoir suprême sur les épaules de Pierre, comme son représentfint, son vicaire dans le souverain pontificat de la nouvelle alliance. En vertu de ce pouvoir, ceux qui se séparent de lui et refusent de rester dans sa communion ici-bas, il les exclut aussi de la communiou du royaume de Dieu dans le ciel (1).