MALEBRANCHE
Gt Leibniz, cet esprit si étendu et si rigoureux, inaccessible aux illusions et aux chimères de l'ima- Sùiation, écrivait à Malebranche : « J*approuve merveilleusement ces deux propositions que vous avau- ^> savoir : que nous voyons toutes choses en Dieu ^'îue les corps n'agissent pas proprement sur nous. •''^ ai toujours été persuadé par de grandes rai- •Oûs çui me paraissent incontestables (1). »,
^in de nous la pensée d'approuver toutes les
^^Qnilations philosophiques et théologiques de Ma-
Hfandie et d'oublier les censures ecclésiastiques
trés-Qages^ très-autorisées qui Tont frappé. Mais il
faut être juste envers nos gloires , et ne pas se hâter
^^ cond^amner, avec Torgueilleux dédain d'une
^^^'^ce qui se croit trop sûre d'elle-même, toute la
Pl^QQophie du plus célèbre et du plus éminent de
'^ ïïiétaphysiciens.
^^lebranche sépare avec sagesse et clarté la '^^It^sophie et la théologie; il décrit avec soin le ^^^ distinct de la raison et de la foi dans la re-
.^^i Leibniz à Malebranclie. Citée par V. Cousin : FragmenU de ^ ^^êDp?iie cartésienne f p. 58i.
i64 MALEBRANCHE
cherche de la vérité : • En matière de théologie, on doit aimer Tantiquité, parce qu'on doit aimer la' vérité et que la vérité se trouve dans Tantiquité. H faut que toute curiosité cesse lorsqu'on tient une fois la vérité. Mais en mulière de philosophie, On doit, au contraire, aimer la nouveauté, par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la rechercher et qu*il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si Ton croyait qu*Âristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peut-être s'appliquer qu*à les entendre; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut , au contraire, que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes , puisque dans le temps où nous vivons le monde est plus vieux de deux mille ans, — qu*il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon , comme on Ta déjà dit , — et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées et en trouver encore plusieurs autres. Toutefois, la raison ne veut pas qu'on croie encore ces nouveaux philosophes sur leiu* parole plutôt que les anciens ; elle veut, au contraire, qu'on examine avec attention leurs pensées et qu'on ne s'y rende que lorsqu'on ne pourra plus s'empêcher d'en douter, sans se préoccuper ridiculement de leur
MALEURANCIIË i65
grande science ni des autres qualités de leur esprit. »
Nous reconnaissons déjà, aux caractères que nous menons d'indiquer, le philosophe cartésien. Il ne répétera pas, sur Tautorité d'Aristote et de Platon, les ^rmations courantes et les dogmes vénérés des ^les de philosophie ; il sera même injuste et violent quelquefois contre les disciples d'Aristote et ^Qtre ces grandes écoles scolastiques dont il ne ^^ pas mépriser sans distinction, et par une appréciation trop sommaire pour être impartiale, ^enseignement si riche en fortes pensées et si pro- ^'^^ément catholique. Il croit, avec la simplicité ^^Oîinable et docile du chrétien, toutes les vérités ^^•^^îgnées par TEglise, objet immuable et éternel ® 1^ foi; mais il n'écoutera, il ne veut consulter ^^ les idées claires dans le domaine indépendant ® *^ philosophie.
* La seule règle que je souhaite qu'on observe ^^ti soin , c'est de ne méditer que sur des idées ^^^t^es et des expériences incontestables. Méditer ^ des sentiments confus et sur des expériences ^^^teuses, travail inutile : c'est contempler des fan- ^^^es et suivre Terreur... Par idées claires, dont je ^^^^ le principal objet de ceux qui veulent connaître ^^ aimer Tordre , je n'entends pas seulement celles
166 MALEBRANGHE
entre lesquelles l'esprit peut découvrir des rapports exacts et précis, comme sont toutes celles qui sont Tobjet des mathématiques et qui peuvent s'exprimer par des nombres ou se représenter par des lignes , j'entends généralement par des idées elaires toutes celles qui répandent quelque lumière idans l'esprit de ceux qui les contemplent ou deisquelles on peut tirer des conséquences certaines. Ainsi, Je mets au nombre des idées claires les notions cornmunes , les principes de morale, en un mot toutes les vérités claires, soit par elles-mêmes, soit par démonstration (1). »
C'est par Fattention, qui est elle-même une prière de Tesprit, par l'attention soutenue, que nous découvrons les idées claires et que la vérité nous récompense de nos efforts , de notre liberté d'esprit, de notre triomphe sur les distractions des sens, réduits au silence, en nous éclairant de sa lumière , en se révélant à nous.
Telle est la méthode philosophique de Malebranche dans la recherche de la vérité. Il répétera souvent qu'il faut faire usage de sa liberté autant qu'on le peut , car c'est un prmcipe essentiel et indispensable de la logique et de la morale ; il discutera
(i) Traité de morale, ch. v.
MALEBRANCilE 1G7
respectueusement, mais librement aussi, les affirmations de Platon et d'Âristote; il écartera les expressions barbares , les distinctions trop subtiles , les arguties pénibles et inintelligibles des défenseurs maladroits de la mauvaise scolastique. Il ne veut pas jurer par un autre maître que par la raison humaine unie à Dieu , et , sans avoir la prétention ridicule, ignorante, de faire dater de lui-même l'avènement de la vraie philosophie , sans contester le génie de ses prédécesseurs, il n'entend pas accepter, sans un contrôle respectueux, les vérités qu^ils proposent à l'adhésion de notre esprit.
Je n*examine pas ici les inconvénients et les avantages de cette méthode hardie et périlleuse, je n'entends pas faire une étude critique de la philosophie de Malebranche ; il nous suffit d'exposer sa doctrine et de démontrer que sur un point essentiel en morale il n'est pas en désaccord avec les témoins de la tradition naturelle, avec les interprètes les plus célèbres de la raison.
L'âne existe, et elle est essentiellement distincte de la matière et des corps. Ce point, d'une impor-
408 MALEBRANCIIE
tance capitale en morale, est solidement établi, expli(iué par Malebranche. Il démontre simultanément, et par la même méthode, la spiritualité de l'âme et son immortalité. Les propriétés de Tftme sont essentiellement distinctes des propriétés de la matière; il est donc contraire à la raison de les identifier. L'âme n*est, en effet, ni divisible, ni étendue, ni susceptible des mêmes changements que la matière. Vivante, immortelle, elle se sépare du corps, qui seul tombe en décomposition et se confond avec la terre qui le couvre ; elle entre dans une vie nouvelle et plus haute en lumière, en beauté, en grandeur. Son activité n'est plus limitée par l'enceinte étroite du corps, dont elle était le principe pendant la vie terrestre, elle va rayonner dans une plus grande étendue, avec une plus grande liberté.
La majeure du syllogisme que nous venons d'énoncer est incontestable, et, afin de convaincre ses adversaires, Malebranche invoque encore Tautorité de l'évidence et de la raison : « Je suppose qu'on sache bien distinguer l'âme du corps par les attributs positifs et par les propriétés qui conviennent à ces deux substances. Le corps n*est que rétendue en longueur, largeur et profondeur. Et toutes ces propriétés ne consistent que dans le re-
HÂLEBRANCHE m
pos et le mouvement, et dans une infinité de figures différentes, car il est clair : l"" que l'idée d'étendue représente une substance, puisqu'on peut penser à rétendue sans penser à autre chose ; 2° et <î6tte idée ne peut représenter que des rapports de distance ou successifs ou permanents, c'est -à dire des mouvements et des figures, car on ne peut voir d^ rétendue que ce qu'elle renferme. Mais qu'on swiçose de l'étendue divisée en telles parties qu'on voudra imaginer, en repos ou en mouvement, les ^^ auprès des autres , on concevra clairement les 'apports qui seront entre ces parties. Mais on ne concevra jamais que ces rapports soient de la joie , du plaisir, de la douleur, de la chaleur, de la sa- V6ur, ou aucune des autres qualités sensibles, quoi- ^'on sente ces qualités lorsqu'il arrive à noire *^^^ps quelque changement. Je sens, par exemple, ^® la douleur lorsqu'une épine me pique le doigt ; ^s le trou qu'elle y fait n'est pas la douleur. Le *^ou est dans le doigt, on le conçoit clairement, et ^ douleur dans Fâme, car elle la sent vivement ; ®"^ est modifiée fort désagréablement, n ne faut ^o^e attribuer aux corps que les propriétés que je ^'^tis de dire. L'âme , au contraire , c'est le moi qui ^^se, qui sent, qui veut; c'est la substance où se ^''^Uvent toutes les modifications dont j'ai le senti-
no MALEBRANCllE
ment intérieur et qui ne peuvent subsister qae dans rame qui les sent. Ainsi, U ne &ut attribuer à rame aucune propriété différente de ses diverses pensées. Je suppose donc que Ton sache biea dist nguer Tâme du corps (1). »
La distinction de ces deux substances n'est donc pas une vérité métaphysique et obscure trop difficile à découvrir et à démontrer : c'est une vérité d*expérience et de sens commun. Nous voyoqs clairement que notre âme est douée de sensibilité, de pensée, d'activité, et que, selon les différantes modifications de retendue, la matière est tantôt de Teau, tantôt du bois, tantôt du feu, ou qu'elle a une infinité de formes particulières. La pensée dans l'âme, l'étendue dans les corps, voilà la vérité.
Mais rhomme ignorant, trompé par les préjugés et victime de Tinattention, ne sait pas faire un discernement raisonnable entre la matière et l'esprit, ni entre les sensations et les idées. Il éprouve des sensations si vives et si profondes dans des circonstances particulières qu'il ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elles lui appartiennent, qu'elles ne sont pas dans les objets extérieurs qui en sont Toccasion. Si le froid le saisit au contact de la
(i) Recherche de U vérilé, liv. i, Bet sens, et liv. iv^ cli. u.
MALEBRANGÏIE 171
glace, ou si le feu le brûle au contAct d'un charbon ardent, il n'attribuera pas à la glace et au charbon la sensation douloureuse qu'il vient d'éprouver, mais, trop ignorant encore pour reconnaître à son âme ses vraies facultés, il attribue à sa ma^n tantôt brûlée, tantôt glacée, l'impression pénible qu'il subit. D'autres fois, l'impression sera moins vive : l'homme inattentif contemple une belle lumière ou de ravissantes couleurs, et tandis qu*il devrait observer que la sensation de lumière et de couleur est un phénomène intérieur de son âme, il prétend qu'elle est tout entière en dehors de lui, dans l'objet qu'il regarde, et il ne sait pas, ce que la raison démontre avec évidence, que la couleur qu'il admire est bien loin d'appartenir aux corps.
La confusion trop fréquente de Tidée et de la sensation, — de la sensation avec l'impression organique dont la cause est extérieure, — explique Terreur des matérialistes et les illusions peu philosophiques d'un trop grand nombre d'espriUt.
Mais notre âme n'est pas seulement une substance immatérielle , elle est encore une çuva^^vioft
17â MALEBRANCHË
libre, soumise à une loi, et appelée par Dieu à uàe destinée dont Tétude est Tobjet de la morale et de la science du droit naturel.
Malebranche sépare d'abord avec soin la volonté et la liberté; par cette distinction, il évite aina l'erreur dangereuse que nous avons signalée en étudiant le système des déterministes contemporains. Il entend par volonté ou activité générale la capacité qu'a Tâme humaine d'aimer différents objets- et l'impulsion ou le mouvement naturd. qui nous porte vers le bien indéterminé et en général. Il entend par liberté la force qu'a Te&fprit de diriger cette impulsion vers les objets qui nous plaisent, et de faire ainsi que nos inclinations naturelles soient terminées à quelque objet particulier ; car, selon Malebranche, nos inclinations naturelles étaient auparavant vagues et indéterminées vers le bien en général ou universel, c'est-à-dire vers Dieu, qui est seul le bien général, parce qu'il est le seul qui renferme en lui tous les biens.
La puissance de céder au mouvement naturel de notre âme vers le bien absolu, infini, ou de lui résister en préférant le bien relatif, fini, par une erreur et une faute, voilà la liberté, c'est-à dife la faculté de choisir entre le bien et le mal.
Mais le devoir de la liberté humaine est de se
MALEBRANCUE 17»
conformer à la loi et de conduire l'homme à sa fin, c'esM-dire à Dieu.
t C'est bien la possession de Dieu qui est en réalité
la fin de Thomme et indirectement la fin de toutes choses. Malebranche établit cette vérité par une preuve métaphysique et par une preuve expérimen- ^lo. n s'éloigne de Descartes, sévèrement blâmé par Leibniz de son dédain des causes finales; il ^t que Dieu étant infiniment sage aime les créa- "^ selon la mesure de leur bonté ou de leur Wrtection , et qu'il commande à l'homme aussi de '^©surer son estime et son amour au degré d'être ou ^® perfection des objets qu'il doit aimer. Mais Dieu ®^t lui-même l'Etre infini qui possède sans limite et ^ïîs imperfection toute beauté, toute justice, toute ^ïité. Il doit donc s'aimer plus que toute créature, ^^ose finie, imparfaite et éphémère dans ses qua- *^fe et dans sa durée, et les créatures doivent le chercher et l'aimer par toutes les puissances de leur ^o; par leur estime et leur volonté, puisque Tftme ^® révèle et s'épuise en ces deux opérations.
G^est ainsi que la considération des perfections "'^ines apprend à Thoriime à connaître la finalité ^^ ïnonde, à voir clairement que le but de Tintell'K^Dce et de la volonté humaine est de poursuivre ^t <ïe posséder enfin l'Etre infini.
iU MALEBRANCHE
Si rhomme se recueille, s*il interroge ses désira^ ses espérances , s'il les compare aux réalités qu'il possède, aux illusions et aux désenchantements dont sa vie est pleine, il verra mieux alors que sa fin est au-delà de ce monde et plus haut que toute chose finie. Laissez-moi répéter ici ces inomortelles paroles de Malebranche :
< Ainsi, notre volonté, toujours altérée d'une soif ardente , toujours agitée de désirs, d'empresseme&ts et d'inquiétudes pour le bien qu'elle ne possède pas , ne peut souffrir sans beaucoup de peine que l'esprit s'arrête pour quelque temps à des vérités abstraites qui ne la touchent point et qu'elle juge incapables de la rendre heureuse. Ainsi, elle le pousse sans cesse à rechercher d'autres objets, et lorsque danscelte agitation, que la volonté lui communique, il rencontre quelque objet qui porte la marque du bien, je veux dire qui fait sentir à l'âme, par ses approches, quelque douceur et quelque satisfaction intérieure, alors cette soif du cœur s'excite de nouveau, ces désirs, ces empressements, ces ardeurs se rallument, et l'esprit, obligé de leur obéir ; s'attache uniquement à l'objet qui les cause ou qui semble les causer, pour l'approcher aussi de l'âme qui les goûte et qui s'en repaît pour quelque temps. Mais le vide des créatures ne pouvant rem-
MÂLEimANGHË 175
plir la capacité infinie du cœur de l'homme , les petits plaisirs, au lien d'éteindre sa soif, ne font que l'irriter et donner à l'âme une sotte et vaine espéi^^œdese satisfaire dans la multiplicité des plai- ^re de la terre, ce qui produit encore une incons- ^66 et une légèreté inconcevable dans Tesprit qui <îoit lui-même découvrir tous ces biens (1). »
C'est par cette preuve expérimentale ou de sens
^tûne, si remarquable d'élévation , de finesse et
«analyse, que Malebranche confirme la preuve
'^étaphj^que par laquelle il a établi que Dieu est
'^ fin de l'homme. Et nous savons maintenant que
'^s actions seront bonnes ou mauvaises selon
'^^dles nous rapprocheront ou qu'elles tendront à
^ong éloigner de Dieu, c'est-à-dire de notre fin.
ïfeds cette idée de fin est une synthèse , et il en *^^t connaître le détail pour éclairer de belles *UiUières le fondement de Tordre moral.
Jl n'y a que Dieu qui soit à lui-même sa lumière ^^ qui connaisse tout en se connaissant lui-même. ^^^^8uit même que le monde fût créé, Dieu connais- ^t ce monde par ses idées ; il connaissait toutes ^®^ créatures même les plus malérielles et les plus '^^«•estres qui sont en lui dans leurs exemplaires,
^ * ) Recherche de la vérité, ch. iv, !iv. m.
176 MÂLKfiRÂiNGHE
quoique d'une manière toute spirituelle et que notre faible intelligence ne peut pas comprendre. Or, il règne un ordre admirable , une savante hiérarchie entre ces idées de ces créatures si diverses, et cet ordre est fondé sur des rapports de nature et de perfection.
Dieu voit aussi bien que moi que deux et deux font quatre et que les triangles, qui ont même base et qui sont entre mêmes parallèles, sont ^aux. Mais indépendamment de ces rapports spéculartifs qui servent de fondement aux sciences et de principes inébranlables à la raison , il règne entre ces idées ou ces exemplaires des rapports immuables de perfection, que Dieu, dans sa sagesse souveraine, observe et consulte quand il agit, et qui doivent aussi régler Teslime et Tamour de toutes les intelligences. Il est vrai, par exemple, qu'une bête est plus estimable qu*une pierre et moins estimable qu'un homme « parce qu'il y a un plus grand rapport de perfection de la bête à la pierre que de la pierre à la bête, et qu'il y a un moindre rapport de perfection entre la bête comparée à Thomme qu'entfe Thomme comparé à la bête. » Voilà ce qu'il faut entendre par rapport de perfection ; voilà Tordre qui doit régler notre estime et lamour que ïestime doit engendrer.
MALE6RANCHË 177
Or, puisque Dieu voit ces rapports de ualure et de perfection, soit spéculatif soit pratiques, dont nous venons de parler et qui constituent l'ordre et la hiérarchie des choses , il en faut conclure fluô ce qui est vrai à l'égard de l'homme est vrai ^ ^'ègaxi de l'ange et à l'égard de Dieu même ; que * Vii est injustice et dérèglement à l'égard de ''bomme est aussi tel à l'égard de Dieu même, et S'il existe entre Dieu et l'homme une merveilleuse ^indéfinissable société de lumière et de jugement, i-a notion claire et précise de Tordre moral se «^age enfin de ces considérations : l'homme est *^^é de raison et de volonté; sa raison est capable *^time et sa volonté est capable d'amour. Sa rai- ^^ voit les créatures avec le degré de bonté, de P^**fection que chacune d'elles a reçu de Dieu; ^^ devoir est de proportionner son estime et son ^^our à ces divers degrés de perfection , d'aimer ^^s mesure quand il pense à TEtre infini , à la P^i^fection absolue.
Il y a sans doute des hommes qui, oubliant do ^^Osulter l'ordre et d'être attentifs à la vérité, ^ ^*Haginent follement que Dieu n'a point d'autre ^^gle de ses volontés que ses volontés mêmes, et '^^ si Dieu suit un ordre , c'est précisément parce '^^'U la voulu d'une volonté libre et indifférente.
i78 MALEBRANCHË
« Mais ce sentiment, ajoute MalebrancbeiCpii ébranle tous les fondements de la morale en ôtant à Ti^rdre et aux lois étemelles qui en dépendent leur immutabilité, ne répand point encore assez de ténèbres pour nous cacher cette vérité que Dieu veut ror-» dre (1). »
Et la loi morale, qui est l'expression de cet ordre, est universelle dans le temps, car nous savcms et nous voyons clairement qu'elle a toujours existé, qu'elle existera toujours ; elle est universelle dafis Fespace, et nous savons que tous les bonuaes lui sont soumis, en vertu même de la ressemblance d'origine , de nature et de destinée qui est entre toutes les créatures douées de raison; elle est immuable, et Dieu lui-même ne peut pas Mre qu'elle existe d'une autre manière ou qu'elle n'existe pas.
Cette doctrine de Malebranche est résumée avec fidélité et présentée avec concision par le P. André, lorsque, parlant de Tordre immuable dont nous avons reconnu l'existence, il dit : « Voilà Tordre primitif que les sens ne connaissent pas, mais que la raison ne peut ignorer, ordre essentiellement juste, puisqu'il établit chaque être dans son rang
(f) Traité lie morale, ch. !«•■, et KdalnU^emenU sur le 2« livre.
MÂLEBRÂNCHE i79
essentiel, ordre par conséquent étemel, absolu, immuable, nous ne craignons pas d'ajouter indépendant de toute institution, même divine. Et en cela, bien loin de manquer au respect que nous devons à TEtre-Souverain , nous lui en rendons , au contraire , le plus signalé témoignage , puisqu'il est visible que nous ne pouvons lui conserver son rang et ses. droits sans maintenir l'ordre qui les lui donne dans la possession de son indépendance et de don immutabilité absolue (1). »
Des. écrivains qui n'avaient jamais médité attentivement et approfondi la morale de Malebranche ont prétendu que cet illustre et rigoureux métaphysicien supprimait, par la théorie des causes occasionnelles, la liberté humaine, et qu'il était, d'une certaine manière, un précurseur des déterministes contemporains. Cette accusation est fausse, et elle nous apprend avec quelle facilité Terreur, l'ignoranoe et la légèreté de Tesprit humain peuvent dénaturer les pensées les plus claires, les thèses les plus solidement établies.
Non, Malebranche ne conteste pas la liberté humaine; il la démontre, au contraire, par des arguments très-rigoureux (2). — Non, il n'enseigne
(1) Euai sur le beau, deuxième discours, (i; Recherche de la vérité, ch. v, liv. m.
iSO MALEBRANCHE
pas que Dieu fait tout en nous et que Hiomme ne fait rien. — Non, il ne prétend pas que Dieu intervienne, à la manière d'un serviteur, pour remuer les corps au commandement de notre volonté; une telle doctrine serait un outrage à la sainteté divine, et elle serait indigne d'un esprit sérieux.
Malebranche a£Qrme seulement que Thomme n'est pas une cause première , indépendante , absolue ; qu'il dépend de Dieu dans sa naissance et dans la conservation de sa vie ; que Tétroite union de rame et du corps dans la personne humaine, union en vertu de laquelle le corps obéit au commandement de l'âme et Tâme éprouve des sensations quand le corps est ébranlé, est Teffet de la volonté générale « et souveraine de Dieu , qui veut sans cesse qu'il en ^ soit ainsi.
Nous ne mentionnerons qu'une seule paroles de Malebranche — et nous la croyons décisive — pour justifier cette explication de la théorie célèbr dans l'histoire de la philosophie sous le nom causes occasioimelles : t Si l'on dit que Tunion d mon esprit avec mon corps consiste en ce que Diei^ veut que, lorsque je voudrai que mon bras soit> mu, les esprits animaux se répandent dans les muscles dont il est composé pour le remuer en la ma-
UALEBRâNCHE ^Sl
nière que je le souhaite, j'entends clairement cette explication, et je la reçois. Mais c'est dire justement ce que je soutiens (1). >
C'est en ces termes précis que Malebranche exprime sa vraie pensée sur la volonté humaine et Tintervention de Dieu. Il est sans cesse préoccupé du dessein de nous montrer notre dépendance à l'égard de notre créateur, de nous faire entendre que les rapports intimes et réciproques du corps et de l'âme, leur union naturelle, résultent de la volonté générale et d'un décret de Dieu. Bossuet n'est pas lui-même toujours intelligible et précis lorsqu'il expose, en termes élevés, ce difficile problème du concours de Dieu aux actions humaines; il y a des obscurités redoutables dans le huitième dmpitre de son Traité du libre arbitre. Il suit, il est vrai, l'enseignement de saint Thomas d'Aquin, mais est-il bien facile encore de deviner, dans la thèse du docteur angélique, la solution du problème, et voit-on clairement dans le texte que nous citons (2) la conciliation harmonieuse du secours
(i) EelaireissemerUi sur le vi« livre, vp preuve.
(2) « Dicendum quod liberum arbitrium est causa siii motùs; quia homo per liberum arbitrium seipsum movet ad agendurn. Non tamen hoc est de necessitate libertatis quod sit prima eausa sui id quod liberum est ; sicut nec ad hoc quod aliquid sit causa alterius, rcquirilur quod sit prima causa ejus, Deus igitur est ^ntan ç,«w?». tRû-
18à MALëBR ANCRE
divin et de la volonté humaine dans nos actes « liberté ? c Dieu est la cause première qui meut 1 causes naturelles et volontaires, et de même qa'< donnant le mouvement aux causes naturelles il : leur enlève pas le caractère de causes naturelli ainsi, en donnant le mouvement aux causes volo taires, il n'enlève pas à leurs actes ce qui les f volontaires, et c'est lui, au contraire, qui leur don ce caractère en agissant dans chaque être selon nature. »
L'âme est immatérielle; elle est libre, elle néanmoins soumise à la loi éternelle et vivante < lui fait connaître sa destinée : Tobéissance à Ton moral. Malebranche a établi toutes ces vérités < sentielles avec une clarté rare dans ces questic arides de la plus haute philosophie. Il nous fe connaître encore , d'une manière plus précise ,
vcns et naturales causas et volunf arias; et sicut naturalibus cau movendo eas^ non aufert quin actus earum sint naturales; ita i vendo causas voluntarias, non aufert quin actiones earum sint vo tariœ, sed poliùs hoc in eis fadt, operatur enim in unoquoquP cnndùm ejus proprietatem. • {Summ. tlieoL, pars i», Quœst. lxS. art, 1 et 2, — Voir aussi Quœst. aaww, ^yV. \\,\
MALËBRANCHË 1H3
^^ret de Tapparition de cette loi dans noire cons- ^*^Qce et dans notre raison. Où esk donc cette loi? ^ la voyons-nous ?
« Nous croyons, écrit Malebranche, que tous les ^prits voient les lois éternelles aussi bien que les ^^tres choses en Dieu , mais avec quelque, diffé- ^nce! Ils connaissent Tordre et les vérités éterbelles et même les êtres que Dieu a faits selon ces 'Mérités ou selon l'ordre* par l'union que ces esprits ^^t nécessairement avec le Verbe ou la sagesse de ■^ieu qui les éclaire,comme on vient de l'expliquer. •Mais c'est par l'impression qu'ils reçoivent sans ^^sse de la volonté de Dieu , lequel les porte vers *'^i et tâche, pour ainsi dire, de rendre leur volonté ^ïltièrement semblable à la sienne, qu'ils connaissant que l'ordre immuable est leur loi indispensa- *^l6, ordre qui comprend ainsi toutes les lois éter- ^^Ues, comme qu'il faut aimer le bien et fuir le ^al, qu'il faut aimer la justice plus que toutes les richesses, et une infinité d'autres lois naturelles ; ^ar la connaissance de toutes ces lois ou de Tobli- S^tion qu'ils ont de sô conformer à l'ordre immuable n'est pas différente de la connaissance de cette ^^pression qu'ils sentent toujours en eux-mêmes , ^oiqu'ils ne la suivent pas toujours par le choix li- ^^Q de leur volonté, et qu'ils savent être commune
184 MALEBRANGHE
à toupies esprits quoiqu'elle ne soit pas paiement forte dans tous les esprits (1). »
Malebranche est fidèle à sa méthode et toujours dominé par l'idée fondamentale que nous avons déjà signalée : affirmer la dépendance de tout l'homme à regard de Dieu. Ce qu'il a dit de la volonté il le dira de la raison ; il nous apprendra que Dieu seul est la lumière qui éclaire tous lès détails du monde intelligiKle ; que nous voyons en lui les exemplaires des corps que nous croyons voir, connaître extérieurement, dans l'action matérielle par laquelle ils frappent nos sens; que nous voyons en lui les vérités éternelles et nécessaires dont la science philosophique est la conclusion et le développement complet, approfondi. C'est eo lui que nous voyons l'ordre moral , la loi morale , à l'instant même où nous sentons que la volonté divine incline aussi notre volonté vers* sa fin; et l'homme est ainsi, par sa raison et par sa liberté, sous la dépendance habituelle et secourable de Dieu, qui est sa force et la lumière de son entendement.
Considérez en effet cette raison, ajoute Malebranche, cette loi morale que nous consultons avant
(i) Recherche de la vérité, liv. m, ch. vi.
MALEBRANCUE 18$
d'agir. Vous la reconnaîtrez universelle, car tous les hommes participent à sa lumière et savent distinguer le bien du mal. Nécessaire et indépendante, ^us la concevons, en un sens^ plus indépendante 9^ Dieu même, car Dieu ne peut agir que selon ^Ite raison; — il dépend d'elle, en un sens, il faut îu'illa consulte et qu'il la suive. Or, Dieu ne courte que lui-même, il ne dépend de rien. Cett^ ^soD, qui est ainsi universelle, nécessaire, infinie, '^ 68t donc pas distinguée de Dieu même ; elle lui ®^t coéternelle et consubstantielle. Ne voyons-nous P^ clairement que Dieu ne peut punir un innocent, ÎU*iI ne peut assujettir les esprits aux corps , qu'il ^t obligé de suivre Tordre ? « Nous voyons donc *^ règle, l'ordre et la raison de Dieu; car, quelle ^Ulre sagesse que celle de Dieu pourrions-nous voir lorsque nous ne craignons pas de dire que Dieu ^t obligé de la suivre (1) ? •
Voilà , en quelques lignes , la théorie morale de débranche. Accusé de fatalisme et de panthéisme, l' Se défend avec énergie et indignation. Fataliste , '^ ixe Test pas, car il affirme et démontre en vingt ^<lroits, par des textes clairs et décisifs, la liberté ^^^tlnaine; panthéiste, il n'entend pas l'être, car il en-
\^) Recherche de la vérité, x» éclaircissement.
lao MALËBRANGHË
seigne , avec la philosophie et la théêlogie , la distinction essentielle et infranchissable du fini et de l'infini , de 1 homme et de Dieu.
La raison de Thomme est bien dans rhomme, mais son objet est dans la substance de Dieu. Et si le philosophe n'identifie pas notre œil et l'objet qu'il regarde en affirmant le phénomène de la perception des corps, Malebranche n'identifie pas la raison humaine et les vérités éternelles qui sont en Dieu quand il affirme qu'elles sont l'objet de notre connaissance et que nous les voj'ons (1).
Cette accusation de panthéisme irrite et trouble un instant le génie de Malebranche. Ce philosophe, méditatif jusque-là, calme et mesuré dans l'exposition et la défense de sa doctrine , incisif et railleur quelquefois, descend des régions sereines qu'il semblait ne plus devoir quitter, et il élève une protes-
(1) Celte théorie de Malebranche rappelle ce texte profond dans lequel saint Thomas d'Aquin explique, avec la précision rigoureuse qui lui est familière et que Malebranche n'a pas toujours pratiquée, la dépendance de Tintelligence humaine à l'égard de Dieu. Ce texte complète et éclaire celui que nous venons de citer, Sur la volonté humaiiie : • Secundùm hoc Deus nos interiùs docet in natarali cognitione, quod naturale lumen in nobis causât, et illud dirigit in veri-
laiem Dicendum quod hoc ipso quod Deus in nobis lumen natu-
I aie conservando causât, et ipsum dirigit ad videndum, manifestum est quod perceptio veritatis sibi praecipuè débet adscribi; sicut operatio artis magis adscribitur artifici quam arti. » (In lib. Boet., J)e TriniL, Quœst. i, art. 1, t. xvu.)
BIALEBBÂNGHE i87
tation émuef, indignée, éloquente contre ses accusateurs.
« Je ne réponds pas à ce discours de M. Régis ,
^it Malebranche , je m'en plains, et je voudrais
^fen ne m'en plaindre qu'à lui-même. Mais cela est
^op public. De bonne foi , monsieur, avez- vous
Prétendu combattre mon sentiment lorsque vous
^^ez prouvé que Dieu n'est pas l'Etre universel
P^irce que tous les êtres ne sont pas des parties in- .
^^S'antes et subjectives de la divinité ? Prenez
K^rde, je vous prie; le monde en conclurait que
'^ous n'entendez pas ce que vous lisez. Car je défie
1^ plus habile et le plus malintentionné critique
^® me faire soupçonner, par ceux qui ont lu mes
^^es, d'avoir insinué cette impiété que Dieu est
^Etre universel en ce sens que tous les êtres créés
^ï^t ses parties intégrantes. Assurément, vous n'en
croyez rien vous-même si vous avez formé sur la
lecture de mon Traité des Idées le jugement que
^^^s avez de mon sentiment. Comment donc cela
^^Bt-il pu glisser dans votre ouvrage? Est-ce par
*^ faute du libraire, ou de quelque correcteur né-
K^îgent, ou par la malignité de quelque ennemi
^ohé , ou qu'enfin vous avez composé vous-même
^otre réponse sur quelques mémoires estropiés de
1^ lUcherclve de la vérité ? Encore , dans cette sup-
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position , l'équité , si nécessaire aux cntigues , voolait-elle que vous consultassiez Touvrage mftme? Je me plains donc , monsieur, de cet endroit de yotre livre, mais je hy réponds point, par cette unique raison que je ne crois pas qu'il y ait de lecteur assez stupide pour m'attribuer l'impiété que vous combattez sous mon nom (1). »
Malebranche est dans la justice et la vérité lorsqu'il repousse avec dédain cette accusation de panthéisme que Bal mes ne craint pas de nommer ime grossière calomnie. Mais ses adversaires ne s'arrêtent pas encore, et ils l'accusent, avec un grand nombre d'écrivains, de confondre dans sa théorie de la vision idéale Tordre naturel et l'ordre surnaturel. Ce n'est plus seulement au nom de la raison et de la philosophie , c'est au nom de la foi et
(i) Béponse à M, Régis, ilG, édition de hdgcxxi. — Un philosophe illustre, Balmès, répond ainsi aux adversaires de Malebranche : « Sin embargo, es preciso convenir en que hay immensa dîstancia entre Malebranche y los panteistas : quien admite la creadon en toda su pureza; quien niega la causalidad verdadera a las eriaturas, por temor de hacerlas participantes de la omnipotencia del Griador; quien à pesar de las diflicultades de su propia teorfa^ deflende la libertad de albedrio ; quien reconoce la existencia de la otra vida, con todos los dogmos catôlicos; quien admite una conciencia individual en que el aima se conoce & si misma ; quien divide el mundo en dos clases de sustancias iinitas, distintas, diferentes entre si, dependieptes todas de Dios, que las ha sacado de las nada, y las conserva con su voluntad omnipotente, ese tal no puede ser contado entre los panteistas sin una tjrosera calumnia, » (Balmès, ffistona de la Filosofia, p. Sôô.)
AlALEfiRANGlIE 189
de l'orthodoxie que Malebranche est dénoncé et pourstdvi. U se défend encore ; il répète à ses adversaires qu'on ne peut pas conclure que les esprits voient Tessence de Dieu de ce qu'ils voient toutes
' clioaes en Dieu, car il est faux que Tessence de Dieu représente les corps. C'est Tidée de l'étendue qui les représente ; c*est la substance de Dieu , les
^ archétypes des choses créées. Il ajoute que ce n'est pas proprement voir Dieu que de voir en lui les créatures ; ce n'est pas voir son essence que de voir les essences des créatures dans sa substance, comme ce n'est pas voir un miroir que d'y voir seulement les objets qu'il représente. Et continuant cette apologie de sa théorie , il répond encore que l'on peut dire , avec saint Paul , saint Augustin , saint Gr^oire et plusieurs autres Pères de l'Eglise, qu'on voit Dieu dès cette vie quoique d'une manière fort imparfaite. Il cite ces remarquables paroles de saint Grégoire dans ses Morales stir Job : A luœ inoorruptihUi ccUigo nos nostrœ corruptionis absaêrat; cùmque et videri aliqiuitenùs potest, et tamm videri lux ipsa siciiti est non potest, quàm hngè sit inéUcat Quam si mens non cerneret , nec quia hngè esset vider et (1).
(i) Réponse à la quatrième objection. — Répona à M, Régii,