MALEBRANCHE
Nous reprocherons néanmoins à Malebranche de désigner par le mot raison des choses très-diverses: tantôt Tensemble des Idées, tantôt le Verbe divin, plus souvent Tinielligence humaine. Il en résulte des obscurités profondes, et, de la part du lecteur, des interprétations souvent contraires, très-contrai^ res à la pensée de Fauteur. Il eût été plus clair et plus philosophique aussi de préférer Texpression : entendre la parole de Dieii, à cette locution équivoque dans sa philosophie : voir Dieu. Les théo-
logiens devaient avec raison s'effrayer de cette manière d'expliquer le phénomène de la connaiasance humaine ; ils devaient craindre aussi que le lecteur, égaré par ces expressions qu'il était trop facile de mal interpréter, ne fût amené à parler de cette vue de Dieu comme on parle de la vision intuitive et surnaturelle qui est le privilège et la récompense das élus.
Prenez garde, en effet; saint Thomas d'Aquin ne comprend pas et ne peut pas admettre en philo^ Sophie cette distinction subtile et dangereuse que vous semblez faire entre l'essence et la substance de Dieu. Cette faculté que Malebranche accorde à l'homme de voir la vérité en Dieu comme dans un miroir, c'est le privilège que saint Thomas, écho Mêle et interprète sévère de la tradition, n'attribue
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qu'aux bienheureux dans le séjour de la gloire. Avec Malebranche, hardi jusqu'à Terreur, la philosophie sort de ses limites, et ce penseur que nous admirons, avec des réserves commandées par les droits de la vérité, semble dire que Tbomme encore voyageur ne voit pas seulement le rayon divin qui réclaire, mais qu'il contemple déjà le foyer môme de ces rayons, Timpénétrable majesté de Dieu.
Id, nous nous séparons de Malebranche et nous restons dans les rangs de la tradition.
Mais ce n'est pas le langage d'un orgueilleux sectaire que noiil venons d'entendre en écoutant Malebranche , et si hostile que Ton puisse être au système de la vision idéale et de la permanente union de la raison humaine avec Dieu , 11 faut bien rendre justice à l'inspiration élevée de ce métaphysicien de génie. Il accepte les railleries, les insultes, les calonmies, les persécutions, serein, inflexible, cheminant d'un pas tranquille et l'œil toujours fixé sur les Idées éternelles qu'il croit contempler dans la substance même de son Dieu. 11 abat les idoles du sensualisme, attaque les préjugés et les idées triomphantes , soutenu, dans son laborieux apostolat, par Tespérance de ramener les incrédules à la religion. Quelle sérénité dans cette âme I Quelle incomparable élévation dans cette intelli-
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gence! Quelle puissance étonnante de synthèse, d'analyse et de pénétration pour exposer et défendre ces conceptions hardies , téméraires même, fausses quelquefois, qui nous élèvent néanmoins si haut et si loin des erreurs grossières du positivisme et du matérialisme contemporain !
Après nous avoir appris, dans un magnifique langage, que celui qui travaille à sa perfection, à se rendre semblable à DieHj travaille à son bonheur, à sa grandeur ; après avoir exposé sa doctrine et écouté les adversaires qui le poursuivent de leurs attaques vives et implacables , MUebranche se recueille encore , espère en l'avenir de la vérité qu'il a voulu défendre, et il écrit ces paroles élevées, qui laissent voir Tamertume profonde et les souffrances de son âme un instant découragée :
« La vérité aime la douceur et la paix, et, toute forte qu'elle est, elle cède quelquefois à l'orgueil et à la fierté du mensonge qui se pare et qui s'arma de ses apparences. Elle sait bien que l'erreur nés peut rien contre elle ; et si elle demeure quelques temps comme proscrite et dans l'obscurité , ce n'esta que pour attendre des occasions plus favorables des se montrer au jour, car, enfin, elle paraît presques toujours plus forte et plus éclatante que jamais dans le lieu même de son oppression. »