CHAPITRE VI
Malebranclie.
« Les philosophes qui attaquent les préjugés sont bien trompés s'ils prétendent par là se rendre recommandables ; peut-être que s'ils réussissent, un petit nombre de savants parlera de leur ouvrage avec des termes honorables, après qu'ils seront euxmêmes réduits en cendres; mais pendant leur vie, qu'ils s'attendent d'être négligés de la plupart des hommes, et méprisés, calomniés, persécutés par les personnes mêmes qu'on regarde comme trèssages et très-modérées. »
Malebranche a écrit cette maxime dans sa préface a^ beau livre de la JSec/iercJie de la vmtê. Elle ré-
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sume bien Thistoire et la fortune diverse de sa philosophie. Les disciples fidèles de Malebranche sont rares, et sa métaphysique est injustement condamnée à l'oubli. Elle a eu pour ennemis les esprits superficiels et ^railleurs du siècle de Voltaire, plus habiles à aiguiser une épigramme qu'intéressés à suivre les sévères leçons de la philosophie; les ^térialistes et les sensualiste?, défenseurs opiniâ- *i*€s des systèmes empiriques de Locke et de Con- «ilJac; Técole expérimentale de Thomas Reid, qui uedaigj^l. les prmcipes élevés de la métaphysique, ^w Doni de l'esprit positif et des droits absolus du sens Commun; des disciples de Descartes, partisans ûWdés de la perception claire de Tévidence, qui croyjiiçjjj reconnaître encore l'intervention mysiique et importune de la théologie dans la vision wéale ; enfin, les défenseurs puissants et redouta - W6S ^e la scolastique, dont l'orthodoxie sévère et ^^Prît fidèle aux enseignements de la tradition cnrêtîenne s'effrayaient d'une philosophie nouvelle ^^ Semblait renier un passé respeclable et conîon^i^e encore une fois Tordre naturel et Tordre ^r^xaturel.
^^pendant, Malebranche est un penseur profond ^t Original, un dialecticien rigoureux, un métaphysici^jj ^Q haute race, un écrivain de premier ordre.
itô MALEBRANCHE
U n^entend pas effrayer l'Eglise de ses témérités dangereuses et exalter la raison par la déSEute de la foi. S'il attaque, avec une vivadté railleuse, incisive , quelquefois 'injuste, Técole triomphante d'Âristote , il veut rester fidèle aux enseignements de saint Bonaventure, de saint Anselme, de saint Augustin , et avec eux affirmer, démontrer, rendre enfin indiscutable la dépendance permanente de la raison humaine à Tégard de Dieu.
Sa méthode est cartésienne— il cherche Tévidence. Il se recueille, il écoute le maître intérieur, il eonsulte les Idées immuables et les vérités étemelles, et il répète en ses écrits ce qu'il a découvert dans ses méditations savantes , dans sa raison éclairée par le Verbe divin. Cette philosophie est claire , précise , animée par un souffle pieux qui en tempère les aridités, et d'une incomparable élévation : t La première fois que je lus, écrit M. de Maistre, dans le grand ouvrage de cet admirable Malebranche , si négligé par son injuste patrie , que Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps , je fus ébloui par cet éclair de génie et prêt à me prosterner. Les hommes ont peu dit de choses %ussi belles (W »
(1) les soirées de Saint'Pétei^ourg, 40« entretien.