‹ Du droit et du devoirChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Bossuet et Fénelon.

^*idée de Dieu domine et éclaire la philosophie

Bossuet. n ne s'arrête pas à démontrer, par

1^^ preuves empruntées à l'ordre physique ou à

^^r^e moral, l'existence de cet Etre suprême que

^^ ne peut nier sans ébranler du même coup les

étions les plus certaines de la philosophie et des

^^ces. n accuse notre légèreté ignorante, et afin 7^^ rendre l'idée de Dieu sensible à notre esprit,

^ous interroge et appelle notre attention distraite ^^ les pensées que l'homme ne devrait jamais ^^lUer.

« On dit : le parfait n'est pas ; le parfait n'est

qu'une idée de notre esprit, qui va s'élev! l'imparfait qu'on voit de ses yeux jusqu'à un< fection qui n'a de réalité que dans la pensée, le raisonnement que l'impie voudrait faire da] cœur insensé, qui ne songe pas que le parfait premier et en soi et dans nos idées , et que parfait, en toutes façons, n'en est qu'une dég lion. Dis-moi , mon âme, comment entends néant , sinon par l'Etre ; comment la privatif ce n'est pas la forme dont elle prive ; commeni perfection si ce n*est pas la perfection dont ell choit?... Il y a donc primitivement une intellig une science certaine, une vérité, une fermeté, inflexibilité dans le bien, une règle, un o avant qu'il y ait une déchéance de toutes ces ses ; en un mot, il y a une perfection avant q ait un défaut. Avant tout dérèglement, il faut y ait une chose qui est elle-même sa règle, e1 ne pouvant se quitter soi-même , ne peut non ni faillir ni défaillir. Voilà donc un être pa voilà Dieu, nature parfaite et heureuse (1). »

Il faut nous expliquer sur ce point.

L'esprit humain peut démontrer une vérité deux procédés : la déduction et l'induction. ]

(d) Bossuet, t. vn^ p. 4, édit. Vives.

duction s^élève du fini à riiiQni ; la déduction descend de rinfini au fini.

Or, si Ton veut démontrer rigoureusement lexistence d'une vérité, on ne doit pas employer indifféremment les deux procédés que nous venons d'indiquer. L'induction a pour point de départ une vérité contingente, un fait particulier, un élément fini. Vous ne pourrez donc jamais, par ce procédé, établir scientifiquement Tcxistence d'une vérité nécessaire , d'im fait universel , d'un Etre infini , de Dieu. Pourquoi ? Parce que les règles de la logique exigent d'im bon argument que la conclusion soit renfermée dans les prémisses; or, dans le cas cité plus haut, la conclusion n*est pas renfermée dans les prémisses, car vous avez pour majeure une vérité contingente, un être fini, et vous affirmez pour conclusion l'existence d'une vérité nécessaire et d'un être infini. — Donc, par Tinduction nous ne pourrons jamais démontrer, avec une évidence métaphysique, Texistence de Dieu. — Voilà le fond de l'argumentation de Bossuct.

Lorsque vous démontrez par induction Texistence de Dieu, vous faites ce raisonnement : je suis un être intelligent, bon ; donc, il existe un Etre infiniment intelligent, infiniment bon. Je suis un être imparfait et fini; donc, il existe un Etre parfait et infini.

196 BOSSUET ET FENELON

C'est bien. Mais comment savez-vous que yoq êtes imparfait, limité, fini, si vous n'avez déjà Tidé et la connaissance d'un Etre infini et parfait, c'esl à-dire de la vérité que vous prétendez démontre] de Texistence de Dieu. Car, dit Bossuet, conoimeii entends-tu l'erreur, si ce n'est comme privation d la vérité ; et comment le doute ou Tobscurité, si c n'est comme privation de Tintelligence et de la lu mière; ou comment enfin l'ignorance, si ce n'es comme privation du savoir parfait ; comment don la volonté, le dérèglement et le vice, si ce n'es comme privation de la règle, de la droiture et d la vertu ? — Et ainsi vous supposez admise la vé rite que vous voulez démontrer, et vous afQrmea comme un fait évident et incontestable, précisa ment ce qui est en question.

Je ne défends pas la thèse de Bossuet, je l'exposi Il faudrait la compléter en disant qu'à la vue de choses créées et visibles , selon l'enseignement d saint Paul, Tâme, par un mouvement naturel s'élève jusqu'à la connaissance des choses invîsi blés et d'un Dieu créateur. Ce mouvement nature et spontané de l'âme est un fait psychologique qi mérite une sérieuse attention.

L'existence de Dieu est un fait qui s'impose notre esprit , à la manière des vérités premières

par lui, nous expliquons les faits particuliers, les vérités secondaires , mais il est superflu de le démontrer. On ne prouve pas que deux fois deux font quatre ; qu'il faut éviter le mal et faire le bien. Celui qui nie ces axiomes scientifiques, ces principes premiers , nie par le fait l'autorité de la raison. Ce qui est vrai , c'est qu'après avoir reconnu l'existence de Dieu et l'autorité des vérités premières; après avoir reconnu que celles-ci s'imposent à la raison, claires, évidentes, indiscutables, l'esprit humain saisit dans leur réalité les faits particuliers, les vérités secondaires, il étudie et explore Tâme humaine dans ses facultés, ses opérations, ses besoins, ses espérances, et aux clartés qui dérivent de ces faits psychologiques longuement étudiés , il explique mieux les vérités premières et la nature de Dieu.

C'est ainsi que Bossuet peut dire, avec saint Anselme et avec la tradition philosophique et théologique : Je suis intelligent , donc il y a un être infiniment intelligent; il y a une sagesse finie, donc il y a ime sagesse infinie ; il y a un bien imparfait , mie volonté imparfaite , donc il y a une volonté parfaite, un bien parfait. Quand il parle ainsi, Bossuet explique la nature de cet Etre infini que nous appelons Dieu, il énumère ses attributs et

considère, sous des faces différentes, la simpIidU de son immensité (1).

Dieu existe: il est immuable, éternel, immense infini, créateur de toute chose. C'est dans ses JElè vations sur les mystères que Bossuet décrit avec magnificence ces attributs de Dieu. Son style esl toujours ferme, sobre et plein d'idées.

Il ne dit pas autre chose que Malebranche, sain Augustin et Platon; mais avec quelle vigueur quelle précision ! « Dieu est une cause intelligente qui fait tout par raison et par art, qui, par conséquent, a en elle-même ou plutôt qui est elle-même ridée et la raison primitive de tout ce qui est.

« Et les choses qui sont hors de lui n'ont leuj être ni leur vérité que par leur rapport à cett( idée éternelle et primitive.

« Car les ouvrages de Tart n'ont leur être et leui vérité parfaite que par le rapport qu'ils ont avec ridée de l'artisan.

«L'architecte a dessiné dans son esprit un palais, un temple , avant que d'en avoir mis le plan sur le papier; et cette idée intérieure de l'architecte est le vrai plan et le vrai modèle de ce palais ou de ce temple.

(i) C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'^esl gue la foi. « Dieu sensible au cœur, non à la raison. • Pascal, Pensées, p. 296.

a Ce palais ou ce temple seront le vrai palais ou le vrai temple que l'architecte a voulu faire, quand ils répondront parfaitement à cette idée intérieure qu'il en a formée.

« S'ils n'y répondent pas , Tarchitecte dira : Ce n'est pas là l'ouvrage que j'ai médité. Si la chose est parfaitement exécutée selon son profil, il dira : Voilà mon dessein au vrai, voilà le vrai temple que je voulais construire.

a Ainsi, tout est vrai dans les créatures de Dieu parce que tout répond à Tidée de cet architecte éternel qui fait tout ce qu'il veut et comme il veut.»

Puis, Bossuet répète textuellement la pensée de saint Anselme, que nous avons étudiée.

« Dieu entend tout, il sait tout; les choses sont comme il les voit. Mais ce n'est pas comme moi , qui, pour bien penser, dois rendre ma pensée conforme aux choses qui sont hors de moi; Dieu ne rend pas sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui; au contraire, il rend les choses qui sf nt hors de lui conformes à sa pensée éternelle (1). »

Donc, Dieu connaît le monde dans sa pensée. La destruction de ce monde que nous habitons ne diminuerait pas la connaissance de Dieu ; de même

(i) T. XXIII, p. 40i.

tOO B JSSUËT ET FÉNELQN

que la destruction du palais bâti par rarchitecte ne pourrait altérer le palais idéal que rarchitecte a conçu et qu'il porte dans sa pensée.

Or, il y a le monde des corps, le monde des volontés, le monde des esprits.

Le monde des corps est gouverné par des lois physiques ; le monde des volontés est régi par des ^ lois morales; le monde des esprits est gouverné par " des lois intellectuelles, et toutes ces lois parti- culières sont contenues dans la loi universelle quLS gouverne le monde créé. Vous voyez déjà Tordrez moral et son fondement éternel.

Quand Dieu conçoit le monde, il le conçoit dams son harmonie, produite et conservée par des lois^ il conçoit donc les lois du bien, les immuables prin — cipes de la morale.

Etudions maintenant notre âme.

L*âme est une et multiple à la fois. Quand nous parlons de la raison , de Timaginalion , de la mé^ moire et des sens, nous n'affirmons pas l'existence de diverses substances dont la multiplicité et Ist variété seraient la négation de la simplicité de

BOSSUET ET FENELON ÎOi

rftme; mais nous considérons rame sous différents aspects et dans ses opérations multiples. C'est toujours rame qui raisonne, qui imagine, qui se souvient, qui sent. Ainsi, quand nous énumérons les attributs de Dieu , quand nous essayons de démontrer son éternité, son immensité, son immutabilité» nous ne prétendons pas établir en Dieu plusieurs essences; nous Tétudions dans la variété de ses relations, dans la multiplicité de ses rapports avec le monde.

L'âme est distincte du corps.

Toute l'argumentation de Bossuet repose sur ce fiiit : il y a en nous une puissance distincte du corps qui redresse celui-ci dans ses erreurs , qui l'arrête dans ses soulèvements, qui le dompte et le pousse au sacrifice jusqu'à la mort pour l'accomplissement du devoir ou le dévouement au bien.

Voici les arguments développés par Bossuet.

« Il faut reconnaître que Fintelligence, c'est-àdire la connaissance de la vérité, n'est pas, comme la sensation et l'imagination , une suite de l'ébranlement de quelques nerfs ou de quelque partie du cerveau.

« Nous en serons convaincus en considérant les trois propriétés de l'entendement , par lesquelles nous avons vu, dans le chapitre de Vâm^^ v\\\"\V ^^\.

^4 UOSSUËT ET FÉNELON

sens ne me le disent pas. Il y a donc en moi deux substances qui n'ont ni la même nature ni les mêmes attributs.

Et j'appelle Tune âme et l'autre corps.

Puis , mon entendement a pour objet la vérité ; cet objet est immuable, éternel, permanent. Les sens ont pour objet ce qui est fluide, temporeL passager. Il y a donc en moi deux puissances, dont Tune a pour objet l'immuable et réternel, l'autre, ce qui change et ce qui passe. Â chaque ébranlement de mon corps , à chaque commotion physique , de nouvelles et d'indéfinies sensations se succèdent en moi ; mais quelle que soit raltération de mon corps, si nombreux et si violents que soient les ébranlements de mes nerfs, ils ne troublent pas cette région sereine où une autre puissance de mon être aperçoit et contemple les vérités qui ne changent pas. 11 n'y a pas de ressemblance entre la sensation et ridée : l'idée a tous les caractères de l'élévation, de la grandeur, de l'immutabilité, de l'universalité; la sensation est un phénomène sans grandeur, sans élévation , variable et borné. Et s'il n'y a pas de ressemblance , s'il y a même une différence essentielle entre l'idée et la sensation, si l'idée est incomparablement supérieure à la sensation, comment -serait-elle une sensation transformée ?

^^ Vftme est distincte du corps, Tidée est distocte 4e la sensation,

Eu effet, dit Bossuet : « Il n'y a rien de plus injiiste ni de plus absurde que d'égaler l'âme des l^*te,où il n'y a rien qui ne soit dominé absolument P*f te corps, à l'âme humaine, où l'on voit un prin- ^Pc qui s'élève au-dessus de lui, qui le pousse jus- 9^'* sa ruine pour contenter la raison, et qui s'élève •'^tfà la plus haute vérité , c'est-à-dire jusqu'à ^U même. »

^ossuet démontre la distinction de l'âme et du ^^8 par le sens intime et par la raison.

^^ sens intime , interrogé sans passion , atteste ^''tç radicale et naturelle distinction.

-l^a raison me dit que l'âme est supérieure au ^^^^ , car, dans Tordre intellectuel , elle redresse ^^ erreurs des sens , dans l'ordre moral , elle le ^^^jugue, le domine et le sacrifie généreusement, P^^ir attester sa suprématie sur lui, pour accomplir ^^ devoir. La raison me dit qu'il y a deux sortes de P*^énomènes, les uns appelés sensations , suite iné- ^1 table de l'influence des corps sur mon corps et de ^Ou corps sur mon âme, et des objets de connais- ^^^^ce appelés idées, qui m'élèvent et qui touchent ^'^^édiatement mon âme sans ébranler mon corps. Maintenant, si nous voulons connaître le rôle des

M6 0OSSUËT ET FÉNELON

sens, écoutons encore Bossuet après Malehra « La nature intelligente aspire à être heori elle a ridée^4u bonheur, elle le cherche; e ridée du malheur, elle Tévite; c'est à cela qi rapporte tout ce qu'elle fait , et il semble que là son fond. Mais sur quoi doit être fondée L heureuse, si ce n'est sur la connaissance de la yi Mais on n'est pas heureux simplement pour la naître : il faut l'aimer, il &ut la vouloir. U y la contradiction de dire qu'on soit heureux aimer son bonheur et ce qui le Eût. Il £suit pour être heureux, et connaître le bien et l'ai et le bien de la nature intelligente ^ c'est la vi c'est, là ce qui la nourrit et la vivifie. Si je o vais une nature purement intelligente, il me ble que je n'y mettrais qu'entendre et aim vérité, et que cela seul la rendrait heureuse, comme l'homme n'est pas une nature puremen telligente, et qu'il est, ainsi qu'il a été dit, un ture intelligente unie à un corps, il lui faut chose, il lui faut les sens. Et cela se dédu même principe, car puisqu'elle est unie à un c le bon état de ce corps doit faire une part son bonheur, et pour achever l'union, il fau la partie intelligente pourvoie au corps qui li uni la principale à l'intérieure. Ainsi, une dei

rites que doit connaître Tâme unie à. un corps est ce qui r^rde les besoins du corps et les moyens d'y pourvoir. C'est à quoi servent L^ sensationi^, comme nous venons de le dire et comme nous Tavons établi ailleurs. Et notre âme étant de telle nature que ses idées intellectuelles sont univer- , s^es, abstraites, séparées de toutes matières particulières, elle avait besoin d'être avertie par quelque autre chose de ce qui regarde ce corps particulier à qui elle est unie, et les autres corps qui peuvent le secourir ou lui nuire, et nous avons vu que les sensations lui sont données pour cela. Par la vue, par Touïe , par les autres sens , elle discerne parmi les objets ce qui est propre ou nuisible au corps ; le plaisir et la douleur la rendent attentive à ses besoins, et ne Tinvitent pas seulement mais la forcent à y pourvoir (1). »

Cette doctrine est bien celle de Malebranche ; elle n'en diffère que pai' l'expression. L'âme pense et sent. Elle est en rapport avec le monde intelligible des idées par la pensée, elle est en rapport avec le monde matériel par les sens. Pour s'arrêter â connaître, â comprendre , à contempler attentivement les vérités ou les idées dans la sphère intelligible

{i) T. xxni, p. in.

3(18 BOSSUET ET FËNELON

■la«i^*rtk

et immatérielle où elles résident , Tâme a besoin d'attention, et Tattention est le résultat d'un effort de la volonté. Pour connaître les propriétés des corps qui l'entourent et qui sont en contact habituel avec son corps , l'âme a besoin de sentir là douleur ou le plaisir; c'est par ses sensations qu'elle est avertie des propriétés de la matière , de ce qui est utile ou nuisible à son corps. Mais il y a deux vies en nous : la vie de Tâme et la vie da corps; et ces deux vies se réunissent dans la vie simple et totale qui constitue la personne humaine. Vivre par l'esprit et conserver son âme, c'est se rendre docile à l'attention et contempler la vérité; vivre par le corps et conserver sa vie, c'est distinguer les qualités des objets qui affectent nos sens de douleur et de plaisir et choisir ceux qui sont utiles à la conservation du corps. Voilà les deux mondes où s'exerce l'activité de l'âme : monde intelligible où Tâme cherche et découvre la vérité, monde des sens , monde matériel qui, par une impression organique, est l'occasion d'une sensation.

Mais si le rôle de la raison est limité à la connaissance de la vérité , si le rôle des sens consiste à nous avertir par la sensation des qualités physiques des corps, on comprend facilement combien grossière est notre erreur quand nous transformons

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la sensatioD en idée, quand nous prétendons juger la vérité, connaître les idées, acquérir la science par les sens. C'est donc avec raison que Malebranche et Bossuet combattent avec tant de vigueur ce ridicule et fatal préjugé qui nous fait si souvent écouter les sens au lieu d'écouter la raison par un acte énergique d'attention. On comprend enfin que, dans rhomme dominé par les sens et les passions, la raison vaincue s'affaiblit, s'éteint, les vérités éternelles se voilent et disparaissent, et Tâme obscurcie perd les grandes lumières des idées.

Voilà donc l'âme, une et multiple, en rapport avec Dieu par la raison, en contact avec les corps par les sens.

Cette âme est libre ; elle est immortelle aussi. Bossuet définit, comme Malebranche, la volonté et le franc-arbitre ou la liberté : la volonté, c'est l'inclination générale et permanente au bien indéterminé ; la liberté, c'est la faculté de choisir entre les biens particuliers.

Nous sommes libres, car nous en avons le sentiment et l'expérience; nous sommes libres, car tous

iiO BOSSUET ET FENELON

les hommes sentent en eux la liberté. Us ont toes des mots pour l'expliquer, « et ceux qui nient It liberté ne disent point qu'ils n'entendent pas ces mots, mais ils disent que la chose qu'on veut sigDi<* fier par là n'existe pas. » Nous sommes libres,, car nous avons une conscience très claire de la liberté; on n'a pas une idée claire de ce qui n'existé pas. Nous sommes libres , car nous éprouvons des re* mords après avoir mal fait, de la joie après avoir bien fait. Pas de remords sans responsabilité, pw de responsabilité sans liberté (1).

Nous sommes libres et nous sommes immortels.

Bossuet prouve Timmortalilé de l'âme par cet argument métaphysique dont Platon a parlé le premier. L'âme a pour objet les Idées éternelles et im^ mortelles. La convenance qui existe entre les objets et les puissances exige aussi que Tâme, puissance inteUigente, ait une durée égale aux étemelles vérités qui sont l'objet de sa connaissance.

S'il y a quelque chose parmi les créatures, ajdute

(i) « La liberté, voilà, dit aussi Fénelon, le fond du mérite et da démérite; voilà ce qui rend juste ou la punition ou la récompense; voilà ce qui fait qu^on exhorte, qu^on reprend, qu^on menace, qu'on promet. C'est là le fondement de toute police, de toute instruction

et de toute règle des mœurs L'évidence intime de cette vérité

est comme celle des premiers principes, qui n'ont besoin d'aucune preuve et qui servent eux-mêmes de preuves aux autres vérités moins claires, • {Exisi. de Dieu, num. 68, édit. Didot.)

cr

fiOSSUËT £T FÉNELON ^i

^^^ssuet) qui mérite de durer éternellement , c'est

^^ doQte la connaissance et l'amour de Dieu. Il

^t donc que notre âme, dont la fin consiste à

^miaitre et à aimer Dieu, dure éternellement, afin

^ Dieu soit éternellement connu et aimé par

^ï^omme.

^Infin, la conscience atteste, elle aussi, que nous ^^tuoes immortels, car nous désirons Timmortalité, * ^t le désir d'une telle vie s'élève et se fortifie ^^^xitant plus en nous que nous méprisons davan- ;e la vie sensuelle et que nous cultivons avec de soin la vie de l'intelligence. »

Sans doute, ces raisons établissent la convenance ® Ja possibilité de l'immortalité de Tâme. Elles ne

^'^nontrent pas avec évidence que , de fait , nous es immortels; mais il y a des preuves morales nt la rigueur logique et la certitude égalent quellois la rigueur logique et la certitude d^ preu* métaphysiques, et celle-ci est de ce nombre. Elle a sa base dans la sagesse et la justice de ieu. Un désir naturel , invincible , universel ; un ésîr qui est vivant, invincible au fond de Tâme de ^ut homme barbare ou civilisé n'est pas un désir ^tice, né des préjugés, des passions, ou accepté ^ur la parole d'un maître et par docilité : c'est un ^ésir naturel mis et conservé en nous par la main

ai s B06SUET ET FENELON

souveramement sage de Celui qui nous a créé.

Or, notre désir d'immortalité est revêtu de ces caractères.

n &ut donc reconnaître, ou qu'il sera satisfait, que le rêve de Tâme s'accomplira parla possession d'une vie immortelle , ou affirmer que Dieu n'est pas souverainement sage, et que, par une contradiction inexplicable, il a condamné Thomme à désirer un objet qu'il ne possédera jamais.

Mais nous savons par la raison que Dieu est souverainement sage et qu'il n'y a pas de contradiction dans ses œuvres, et nous en concluons que l'homme est appelé à l'immortalité.

Voilà la preuve complète, rigoureuse; elle est établie, d'une part, sur l'expérience et le sens intime, de l'autre, sur Tautorité de la raison, qui nous fait croire à la justice et à la sagesse de Dieu.

On ne peut pas contester ces prémisses ni ces conclusions.

Au fond , c'est la théorie des causes finales que nous retrouvons dans cette argumentation. Il faut étudier toutes les propriétés d'un être, puis, éclairés par cette connaissance, chercher le but que Dieu s'est proposé dans la création de cet être et la fin qui lui est assignée.

C'est encore par cette théorie des causes finales

BOSSUET ET FÉNELON ii3

que Bossuet démoDtre quelle est la fin de Thomme et le principe de la morale.

D'abord, Texpérience nous démontre que nous

cheirchons notre bonheur. « Quand Dieu m'a fait à

Bon imi^e et ressemblance, il m'a fait pour être

heureux comme lui , autant qu'il peut convenir à

une créature ; et c'est pourquoi il me fait trouver

^n moi ces trois choses : moi-même, qui suis fait

pour être heureux , l'idée de mon bonheur et

^'amour ou le désir du même bonheur. Trois cho-

^s que je trouve inséparables en moi-même , puis-

î^e je ne suis jamais sans être une chose qui est

^ite pour être heureuse, et par conséquent qui

^^ ^Qrte en soi-même et Tidée de son bonheur et le

iir d'en jouir, provenant nécessairement de cette ée (1). »

Mais l'homme n'est heureux que par l'union de

n âme au vrai et au bien : « elle sent qu'elle est

ée pour Dieu ; car si l'intelligence est pour le

rai et que l'amour soit pour le bien , le premier

ai a droit d'occuper toute notre intelligence et le

'Souverain bien a droit de posséder tout notre

^mour. »

Ce qui démontre encore que nous sommes pour

(1) T. vu, p. 40.

âl4 UOSSUET HT FÉNELQN

le bien absolu, pour le vrai absolu, c'est que nom appelons rinfini par tous nos désirs : « L'àm» , aussi bien que le corps, a sa fin et sa nourritore; c'est la vérité, c'est un bien permanent et solide,. 'C'est une pure et sincère beauté , et tout cela c'est Dieu même Tous nos désirs déterminés enferment je ne sais quoi qui n'a pas de bornes et una secrète avidité d*une jouissance éternelle. »

C'est ainsi que Bossuet découvre la destinée de l'homme en étudiant les propriétés de son âme. Si le désir universel de l'immortalité prouve que nous sommes immortels, le désir universel aussi du vrai, du beau, du bien infini dans un repos sans fin démontre clairement que nous sommes créés pour cette vie bienheureuse, cette béatitude étemelle (1)^

Bossuet ne néglige pas la première partie de la question : chercher dans les propriétés de l'homme et dans la nature de Dieu le secret de notre des^ tinée.

Sur ce point, Bossuet reproduit presque littéralement les pensées de saint Thomas d'Aquin.Nous les connaissons ; nous les avons citées dans notre

(i) « Il est juste de donner Tamour à celui qui est aimable^ et le grand amour à celui qui est très-aimable, et le souverain et parfait amour à celui qui est souverainement et parfaitement aimable^-et tout l'amour à celui qui est uniquement aimable et qui ramasse en lui-même tout ce qui est aimable et parfoit. * (T. vit, p. 437.)

DOSSUET ET FËNELON 215

étude BUT ce grand Docteur de FEglise. Tout ce qui est lait pour une fin présuppose une intelligence qui le conduise : par exemple, une flèche qui tend à un certain but marque une raison qui la dirige; toutefois, ce n'est pas la flèche qui a agi pour la fin, mais elle y est dirigée par 'le tireur qui Ta jetée, etc.

Telle est la preuve de la destinée de Tâme tirée dé rétude des Causes finales. Bacon et Descartes avaient essayé de l'exclure du domaine de la philosophie ; mais Malebranche et Leibniz, Bossuet et F&ielon , mieux inspirés , en avaient saisi Timportance et la valeur logique ; ils Font conservée. Bossuet, dans les Sermons, dans les Elévations, dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soimêtne, dans plus d'un endroit de ses deux Traité du Libre arbUreet de la Ooncupiscence, et enfin, plus spécialement dans le Th'aité des causes, Bossuet développe cet argument et en déduit de fortes et fécondes conclusions sur la destinée de l'homme et la nature de Dieu.

Nous connaissons Dieu et ses attributs , Tâme et ses' facultés; nous savons que l'homme est créé pour la possession de la vérité , de la beauté, de la bonté infinies. Toute action libre qui nous rapproche de Dieu est bonne; toute action libre qui nous

^6 BOSSUËT ET FÉNELON

en éloigne est mauvaise. La ]oi morale, la r^le i nos actions est donc exprimée par cette formule Rapproche toi librement de Dieu, fais le bienj éf?ii le mal. Mais cette loi universelle qui nous oblige faire le bien , à éviter le mal , où est-elle , et oon ment la connaissons-nous ? en un mot , quels soi les rapports de notre âme avec Dieu ?

Précisons la question. Tout acte moral est coia posé de deux élémenls : il s'exerce par le concoiz de l'intelligence et de la volonté. L'intelligerr parle ; elle dit : je dois faire le bien et éviter mal. Et la volonté agit dans le sens indiqué £ Tintelligence , elle fait le bien.

Je suis donc une puissance active, agissante j ^ rigée par l'intelligence, en toutes mes actions. C^ ne suffit pas. Je vois bien que mon intelligeri éclaire ma volonté, qu'elle me fait connaître que je dois chercher, ce que je dois éviter. Mais q éclaire mon intelligence ? Qui lui fait connaître, < où voit-elle cette loi qui m'oblige à fuir certain objets? Est-ce par l'éducation que j'apprends connaître le bien, le mal, à chercher l'un, à évite?

BÛSSUËT ET FÉNELON ^1

*^'^utre? Est-ce par la réflexion, en écoutant ma Conscience, en interrogeant la raison , en associant idées? Ne serait-ce pas Dieu, qui tient mon entre ses mains, ne serait-ce pas lui, qu'on ne I^^uf nommer sans tremblement, qui parle à mon â^nne, qui se révèle à elle , dans le silence , la prière ^"t la réflexion? N'est-ce pas en lui que je vois cette ^ègle suprême de toutes mes actions ?

Bossuet enseigne que Dieu éclaire ma raison, que ^''est en lui que je vois la règle du bien. Il faut citer ce qu'il a écrit sur ce sujet : <« Et pour venir à quelque chose qui nous touche ^e plus pr&, j'entends par ces principes de vérité éternelle, que, quand aucun homme et moi-même ^^e serions pas, le devoir essentiel de l'homme, dès- ^ qu'il est capable de raisonner, est de vivre selon ^ raison et de chercher son auteur, de peur de lui Manquer de reconnaissance, si faute de le chercher ** l'ignorait.

« Toutes ces vérités et toutes celles que j'en déduis P^^ un raisonnement certain , subsistent indépen- P^ment de tous les temps. En quelque temps que ^^ ^ïlette un entendement humain, il les connaîtra, ^^is en les connaissant, il les trouvera vérités, il ^ les fera pas telles , car ce ne sont pas nos con- ^^sances qui font les objets, elles les supposent.

âl8 BOSSUET £T FÉNKLON

Ainsi, ces vérités subsistent devant tous les siècles et devant qu'il y ait eu un entendement humain; et quand tout ce qui se fiait par les règles des propor^ tiens , c'est-à-dire tout ce que je vois dans la mh ture serait détruit, excepté moi, ces régies se conserveraient dans ma pensée, et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit avec le reste.

« Si je cherche maintenant où et en quel si\jet elles subsistent éternelles et immuables comme eUes> sont , je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante et où elle est toiyours entendue; et cet être doit être la vérité même et doit être toute vérité; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et entend hors de lui.

« C'est donc en lui et d'une certaine manière (pn m'est incompréhensible , c'est en lui , dis-je, que je vois ces vérités étemelles, et les voir, c'est me tourner à Celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières.

c Cet objet éternel, c'est Dieu éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité même.

«Il y a nécessairement quelque chose qui est avant tous les temps et de toute éternité, et c'est dans cet éternel que ces vérités éternelles subsistent

B0S8UET ET FÉNELON il»

« C'est là aussi que je les vois; tous les autres hommes les voient comme moi , ces vérités éternelles; et tous, nous les voyons toujours les mêmes et nous les voyons être devant nous , car nous avons commencé et nous le savons, et nous savons que ces vérités ont toujours été.

« Ainsi, nous les voyons dans une lumière supé* rieare; et c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c*est*à-dire si nous agissons ou non selon ces prindpes constitutifs de notre être.

« Là donc nous voyons, avec toutes les autres vérités, les règles invariables de nos mœurs ; et nous voyons qu'il y a» des choses d'un devoir indispensable,-et que dans celles qui sont naturellement indifférentes , le vi*ai devoir est de s'accommoder au plus grand bien de la société humaine.

«Et l'homme juge droitement lorsque, sentant ses jtigements variables de leur nature , il leur donne pour règle ces vérités éternelles.

« Ces vérités étemelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu ou plutôt sont Dieu môme(l). »

±io bossuët et fenëlon

Résumons cette solide argumentation de Bossuet.

Nous distinguons le bien du mal aux clartés d'um règle, d'une loi. Cette loi est éternelle et immuable

Or, mon âme, ma raison n*est pas immuable n'est pas éternelle; donc, cette loi n'est pa3 mec:: âme et n est pas une modification de mon âme.

Dieu seul est éternel et immuable. J'en concl

que cette loi est en Dieu; et, comme en Dieu raison ne reconnaît pas de distinction réelle entresubstance et les attributs, je dis que ceite loi, ce " règle est Dieu lui-même.

Mais si je distingue le bien du mal en coos. "■ tant cette loi , je dois affirmer que je la vois. cette loi n'est pas moi, si elle n'est pas en na^^ si elle est Dieu, si elle est en Dieu, je dois affir aussi que je la vois en Dieu, « d'une certaine « nière qui m'est incompréhensible. »

Ailleurs, Bossuet réfute encore avec plus rigueur ceux qui enseignent que ces vérités sont> nous , que nous voyons en nous cette règle imm ble , cette loi souveraine.

a Est-ce Dieu qui me montre en sa vérité tout qu'il lui plaît que j'entende, ou quelque impress de lui même ou les deux ensemble ? »

Voilà la question posée avec clarté. Ecoutons réponse de Bossuet :

BOSSUET ET FÉNEU>N ±2\

«f Et que serait-ce que cette impression? quoi, quelque chose de semblable à la marque d'un ca- . chet gravé sur la cire ? Grossière imagination qui faisait l'âme corporelle et la cire intelligente. »

Bossuet affirme encore ici ce qu'il a dit plus haut :

« Il faut donc entendre que Tâme, faite à Tirnage de Dieu, capable d'entendre la vérité qui est Dieu même, se tourne actuellement vers sqn original , c'est-à-dire vers Dieu , où la vérité lui paraît autant que Dieu la lui veut faire paraître (1). »

Fénelon exprime la même vérité , quoique d'une manière plus philosophique, dans le beau Traité de Vexistence de Dieu :

« Si quelqu'un me demande comment Dieu se rend présent à Tâme , quelle espèce , quelle image , quelle lumière nous la découvrent , je réponds qu'il n*a besoin ni d'espèce, ni d'image, ni de lumière. La souveraine vérité est souverainement intelligible : l'Etre par lui-même est par lui-même intelligible; l'Etre infini est présent à tout. Le moyen par lequel on supposerait que Dieu est présent à mon esprit ne serait point un être par lui-même ; il ne pourrait exister que par création. N'étant point par

{i) T. xxiif, p. 497.

tn bossuët et fénelon

lui-même, il ne serait point intelligible par lui-mfime et ne le serait que par son Créateur. Ainsi, bien loin qu'il pût servir à Dieu de milieu, d'image, d'espôod ou de lumière , tout au contraire il &udrait que Dieu lui en servit. Ainsi je ne puis concevoir que ' Dieu seul, intimement présent par son infinie vérité et souverainement intelligible par lui-même, qui se montre imfnêdiatement à moi (1). »

Fénelon nous introduit plus avant que BossUet dans la connaissance du fondement de la morale et des éléments essentiels du droit naturel. Il a vu rétroite union des problèmes de la destinée humaine et de Tobjet du droit, et sMl décrit avec un soin minutieux, s'il explique avec une insistance marquée les tendances et les invincibles inclinations de nos facultés si diverses vers l'Etre infiniment parfait, c'est avec l'intention d'en conclure, en moraliste habile, qu'il faut chercher dans ces inclinations faites et voulues par l'auteur de la nature, le fondement inébranlable du droit naturel.

Bossuet n'a laissé que des fragments sans importance sur la question qui nous occupe ; il commente en quelques lignes rapides les préceptes moraux d'Aristote, et son attention ne va pas plus loin.

(i) T, I, p. 66, édit. Didol.

Mais Fénelon s'arrête là où Bossuet ne fait que passer, et il nous laisse un enseignement important et très-philosophique sur les problèmes dont nous cherchons la solution.

La connaissance de la destinée de Thomme nous permet déjà de comprendre Tessence du droit naturel, car, selon Fénelon, la loi, en général, n'est autre chose que la règle que chaque être doit suivre pour agir selon sa nature, et le droit est la faculté d'obéir à cette loi.

Ecoutez Fénelon développer, avec la sagesse et la perspicacité d'esprit qui lui sont familières, l'origine et les caractères principaux de la loi.

La règle la plus parfaite des volontés finies est sans doule celle de la volonté infinie. Or, Dieu js'aime absolument et souverainement parce qu'il est parfait, et il aime toutes ses créatures d'une naanière inhale parce qu'elles participent plus ou moins à ses perfections.

Voici donc laJoi naturelle , universelle , éternelle et immuable de toutes les intelligences créées. Elle est universelle, car Dieu ne peut pas donner à ses créatures une volonté contraire à la sienne et qui tende oîi la sienne ne tend pas ; elle est éternelle, Dieu ne l'a point faite, elle est aussi ancienne que la divinité; elle est enfin immuable, et vous voyey.

Si4 HOSSU£T ET FËNËLON

déjà qu'elle n'est pas Tefifet de la volonté libre de Dieu, qui oblige à observer un précepte arbitraire et raisonnable par des châtiments et des récompenses, elle résulte immédiatement des rapp(»pts immuables qui existent entre les diverses essences. Socrate, voulant caractériser la dififérence de la Ici naturelle et de la loi positive, appelle la première celle qui est, et la seconde celle qui a été faite.

c Aimer chaque chose &elon la dignité de sa nature est donc la loi universelle, étemelle et immuable de toutes les intelligences, et c'est de cette loi que découlent toutes les autres lois, toutes les vertus, soit divines, soit humaines, soit civiles, soit morales (1). »

Après avoir fait une application de cette loi naturelle en nous expliquant, avec un soin ingénieux, les préceptes de morale qui en dérivent, Fénelon expose Tobjection banale de ceux qui nient l'existence de la loi naturelle en cherchant à justifier leur négation par l'exemple de la cruauté et de l'immoralité de certaines peuplades barbares. Il analyse, en philosophe, ces actions odieuses et le principe qui les a inspirées; il les dégage des exagérations mensongères de certaines légendes, et il

(i) E 88 u philosophique mr le gouvernement civil, ch. ii.

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retrouve encore ici la présence de cette loi que Ton croyait disparue du cœur de rhomme.

D'ailleurs, peut-on s'autoriser de certains exempies qui sont des exceptions, pour méconnaître l'universalité de la loi naturelle? t Est-ce raisonner que de parler ainsi ? » Tous les hommes ne sont pas raisonnables ; donc la raison n'est qu'une chimère : tous n'aperçoivent pas, faute d'attention et de science, les rapports et les propriétés des lignes ; donc, il n'y a point de démonstration géométrique. L'homme, à la vérité, n'est pas toujours attentif à cette loi naturelle, il ne la suit pas même quand il la découvre ; mais la désobéissance et le défaut d'attention n'anéantissent point la force et la justice de cette loi. Elle n'est point fondée sur raccord des nations et sur le consentement libre des l^islateurs, mais sur les rapports immuables de notre être, à tout ce qui l'environne. Nous examinons ce que les hommes feraient s'ils étaient raisonnables, et non « pas ce qu'ils font quand ils suivent leurs passions (1). »

Voilà bien la certitude et l'universalité de la loi naturelle et du fondement de la morale, vengées des attaques plus vives que raisonnées des scep-

(i) Eiiai philnitophiqtie sur^ le ywiverncmml civil, eh. ii.

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tiques de tous les temps. La réponse que nous venons d'entendre est une réfutation sdentifiqae des adversaires de Fénelon, mais elle conserve encore aujourd'hui sa valeur et son autorité contre les matérialistes, les positivistes, les utilitaires modernes, qui dénient à la morale le caractère de certitude et d'universalité que nous venons de constater.

Bossuet, Fénelon et Malebranche ont étudié, approfondi la philosophie de saint Augustin. Mais la philosophie de saint Augustin c'est la philosophie de Platon^ corrigée, complétée par les vérités chréttiennes et par les enseignements de la foi. Les rationalistes ont une méthode incomplète , basée sur une observation imparfaite et superficielle de la . raison et du cœur humain. Les philosophes théolo — giens ont la pleine lumière , la vraie méthode, et«d leur observation pénètre dans les profondeurs l'homme. Ils savent discerner Tinfluence de la tradition surnaturelle et de la tradition naturelle sur raison de l'homme ; c'est Thomme complet qu'ilss ont sous les yeux; c'est l'homme complet qu'ilr—

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étudient dans sa raison et dans son cœur, dans les rêves et les élans de ses deux facultés , dans les joies et les douleurs, les déceptions et les espérances, les efforts et les défaillances de Tesprit et du eœur. C'est ce qui donne à leur philosophie ce caractère d'élévation , de certitude , de profondeur qui la fait supérieure incontestablement à la philosophie étroite, hésitante et superficielle des esprits séparés et incomplets.

Mais dans cet accord et cette unité sur les points importants de la morale, chaque esprit conserve son originalité, ses qualités, ses défauts. Saint Augustin parle et écrit avec onction ; il découvre la vérité par un élan du cœur, et souvent sa parole est un chant d'amour. Malebranche est moins facile à ces mouvements du cœur, mais plus prompt à céder à l'esprit de système, aux sollicitations de cette imagination dont il a signalé les dangers dans une savante analyse et dont il a combattu les erreurs avec éloquence et profondeur. Bossuet est plus précis, plus ferme dans les principes et les conclusions. H répète, avec saint Augustin, que le fondement de la morale est en Dieu ; il enseigne, avec Malebranche, que nous voyons dans la lumière di^ vine le principe de la morale et les lois de la raison ; avec Fénelon et Malebranche, il affirma ew^Av^.

Si8 BOSSUET ET FÉNELON

que nous voyons dans ces reflets, non seulement les vérités nécessaires, les lois de la morale, mais aussi les idées universelles, les genres, les espèces. Mais il ne dit pas que nous voyons les corps en Dieu ; il ne dit pas que nous voyons la substance de Dieu. Esprit hardi, droit, il pose un principe, il en déduit toutes les conséquences. Il ne saisit pas toujours le lien qui peut concilier les conclusions de son raisonnement avec d'autres principes et d'autres conclusions, mais il voit que les unes et les autres sont vraies. Quand il le voit clairement, il affirme qu'il en est ainsi. Il ne s'effraye pas de la difficulté de les concilier ; il n'essayera pas de le faire si l'entreprise lui semble téméraire . mais il ne reculera pas devant l'affirmation .

Ainsi, il reconnaît l'action conservatrice, la prescience de Dieu et la liberté humaine en reconnaissant qu'il est difficile de concilier cette action divine avec l'action libre de l'homme.

Et le dernier mot de sa philosophie morale sera celui de Platon et de saint Augustin : ressembler à Dieu par l'esprit et par le cœur. Dieu se connaît e1#" s'aime, vérité souveraine et bien souverain. La des ^ tinée de l'homme est de connaître et d'aimer cett^^ vérité dès ici-bas, puis de la connaître et de Taimer avec plus de lumière et plus d'amour après 1^

BOSSUET ET PÉNELON «2§

mort. Et ainsi nous sommes appelés à ressembler à Dieu, a Par là, je reconnais que tout néant que je «lis de moi-même devant Dieu je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui , c'est-àdire dans lui-même et dans de semblables opérations (1). »

Tout cela, il le découvre, il le voit dans la lumière de Dieu, qui est sa force et sa vie; c'est ce qu'il nous apprend dans une page pleine de fraîcheur, de poésie et de philosophie par laquelle nous terminons ce travail.

t Je me suis levé pendant la nuit avec David poiu* voir vos cieux qui sont l'ouvrage de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées. Qu'ai je vu, Seigneur, et quelle admirable image des eflets de votre lumière infinie! Le soleil s'avançait et son approche se faisait connaître par une certaine blancheur qui se répandait de tous côtés ; les étoiles étaient disparues, et la lune s'était levée avec son croissant d'un argent si beau et si vif que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil en paraissant claire et lumineuse par le côté qu'elle tournait vers lui ; tout le reste était

{i) T. xxin, p. 199.

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obscur et ténébreux , et un petit demi-cercle vait seulement dans cet endroit-là un ravissant par les rayons du soleil, comme du père de lumière. Quand il la voit de ce côté, elle reçoit teinte de lumière; plus il la voit, plus sa lumS.< s'accroît. -— Mon Dieu, lumière éternelle, c'est; figure de ce qui arrive à mon âme quand vous Yéd. rez. Elle ne Test que du côté que vous la voye partout où vos rayons ne pénètrent pas ce n'c que ténèbres, et quand ils se retirent tout à fî l'obscurité et la défaillance sont entières. Que fau* donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de recci naître de vous toute la lumière que je reçois (1) !

(I) T. VII, p. 48-2. ""

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