CHAPITRE VÏTI
Gerdil et Rosmini.
^ous connaissons peu en France les grands phi-
^^phes italiens de ce siècle , et nous suivons avec
^^ facilité et une admiration funestes les ensei-
'^^tïients abstraits et les divagations des philoso-
'^^^ allemands. Kant, Fichte, Schelling, Hegel
^ été traduits, commentés, applaudis par des
^ ^i^rains français, jaloux de rendre populaire en
j*^xice, sous une forme claire et adaptée à notre
^^îe, un scepticisme et un panthéisme audacieux*
^^i avaient pour conclusion l'identité du vrai et du
^^:x, du bien et du mal. Qui a lu, médité, les tra-
^Vix éronnants par leur étendue et leur çrofon-
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deur du cardinal Gerdil et de Rosmini ? Nous ae savons pas assez ce que notre philosophie gagnerait en élévation, en ampleur , en clarté , si nous préférions aux leçons impuissantes et abstraites des panthéistes allemands cette philosophie italienne, ' inspirée par la raison, fortifiée par la théologie, pleine de sève et de vérités.
Le cardinal Gerdil est un penseur éminent qui n'est resté étranger à aucune des sciences humaines. Philosophe , il analyse , explique et place dans une vive lumière les plus difficiles problèmes de la morale et de Tontologie ; géomètre et physicien , Il entretient une correspondance célèbre avec les principales sociétés savantes de l'Europe, et il traite, avec une rare compétence, la question des incommensurables et du calcul différentiel ; économiste, il nous laisse un cours complet d'institutions civiles fait à la cour du roi de Turin ; théologien, il rédige la bulle audorem fidei, défend courageusement l'infaillibilité pontificale et poursuit, dans des retranchements qui semblaient inaccessibles même ^ à la finesse, à la pénétration de sa dialectique, les« 'opiniâtres disciples de Jansénius. Consulté parr: deux papes célèbres, il meurt entouré de cardi — naux, jaloux de rendre un hommage suprême son génie et à ses vertus.
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Rosmini n'a pas l'autorité morale et la science théologique de Gerdil , mais il possède une science philosophique plus étendue. Il n'est pas son rival, et il est quelquefois son disciple. S'il étudie, en deux traités considérables et. avec une rigueur de jugement qui hous semble excessive, les principes de la conscience et le dogme du péché originel, c'est pour expliquer les rapports de la raison et de la foi, de la philosophie et de la théologie dans la connaissance de la morale et des forces de notre liberté sauvée du naufrage. Il procède rarement par synthèse et déduction. Son vol est sûr; il n'est pas large, il n'arrive pas aux plus hautes cimes. Il observe et analyse, avec une pénétration et une sûreté de vue qui étonne, les idées , les jugements , les actions, les sentiments, les facultés. de l'homme, et, très-habile à réfuter , à mettre en prèces Téchafaudage trop léger des sceptiques , des panthéistes , des sensualistes dont il est Tennemi déclaré , il ne dissipe pas les nuages qui entourent cette idée d'être possible en général sur laquelle il asseoit son vaste système philosophique. Mais n'oublions pas que l'idéologie n'entre pas dans le cadre de nos* observations; nous cherchons le principe de la morale. Gerdil Texpose dans un traité particulier qui a pour titre : Dit sens moral, Rosmiwv \e ^\^-
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sente avec plus d'étendue dans la science morale et l'anthropologie. Ces deux philosophes de premier ordre ont lu et admiré Malebranche. On peut suivre dans leurs écrits la trace lumineuse laissée par le grand métaphysicien français. Gerdil déclare — et c'est beaucoup dire — « que la théorie de la vision idéale est aussi rigoureusement démontrée qu'un théorème de géométrie (1). » Rosmini n'est pas aussi explicite , mais il reconnaît que Malebranche a inspiré sa doctrine et qu'il est un de ceux qui ont mieux compris l'importance et le rôle de l'Etre dans la recherche du problème de l'origine des idées (2).
( jerdil explique et veut d'abord justifier la théo — rie des causes occasionnelles de Malebranche, afin.^ de nous faire mieux connaître la nature de l'amer et les limiles de son activité : « Nous concevons^ clairement qu'un esprit ne peut produire aucunr::
(i) Gerdil. Opère, édit. rom. — Voir : i Del Vimmaterialità V anima, contro Locke. — ^ Difesa del tentimento, del P. Mal branche. — ^ Ojlla origine del senso morale,
(2) Rosmini, t. n, p. 299.
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effet sur les corps ou sur les autres esprits si Dieu ne le fait participant en quelque manière de sa puissance et de son activité. De même, en effet, que rêtre de la créature n'est qu'une participation distincte de Têtre du Créateur, ainsi sa puissance et son activité ne peuvent être qu'une participation distincte de la puissance et de l'activité du Créateur. Or, reflicacité de la puissance de Dieu consiste en ce qu'il y a un rapport nécessaire entre sa volonté absolue et les effets qu'il veut. Donc, Dieu ne peut communiquer son efficacité aux créatures qu'en établissant un rapport entre leur volonté et Teffet qu'elles veulent obtenir. Nous concevons clairement que cette efficacité doit consister en ce que Dieu veut que tel ou tel effet existe quand la volonté voudra qu'il en soit ainsi. Cela posé, deux principes concourent à la produclion de cet effet : la volonté libre de l'homme et la volonté de Dieu, qui veut que tel effet se produise à la volonté de l'homme. Un instant de réflexion suffit pour faire comprendre que cet effet est lié à la volonté de Dieu comme à sa propre cause, et que la volonté de l'homme n'est qu'une occasion qui détermine Dieu, en vertu de son décret, à vouloir cet effet. » Ainsi l'âme est une puissance libre qui agit de concert avec Dieu. Le savant cardinal énumère
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ensuite les diverses facultés deTâme : entendement, mémoire, imagination, sensibilité, raison, manifear^ tations diverses d'une même puissance immaté* rielle, d'une âme ; et la considération qu'il développe avec pénétration pour démontrer la spiritualité de rame ou du principe pensant contre Locke, c'est la différence profonde qui sépare l'idée de la sensation, l'intelligence de l'étendue.
Mais entre toutes ces facultés , il en est une qui appelle plus particulièrement l'attention du philosophe : c'est le sens moral. Nous avons entendu Thomassin indiquer avec précision, et dans un magnifique langage, ce sens divin par lequel l'homme touche à Dieu , sens mystérieux que la raison humaine, toujours vacillante et inquiète de connaître l'origine de nos connaissances, ne peut pas encore approfondir. C'est encore cette faculté que Gerdil veut nous faire connaître sous le nom plus modeste et plus précis de sens moral. Suivez l'ordre logique et savant de ses idées :
Il y a en nous une faculté de connaître la vérité naturelle et une inclination dont le but est de nous rendre heureux par l'union avec elle. Or, la vérité consiste dans un rapport entre deux idées. Saisir ce rapport, c'est voir la vérité, l'afTirmer, c'est bien juger.,. Entre tous les objets qui nous environnent, les
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uns sont pour nous: Toccasion d'une sensation agréable, les autres d'une sensation désagréable; et nous apprenons ainsi, d'une manière expérimentale, à connaître ce qui est utile et ce qui est nuisible à la conservation de noire corps, ce qui est bon et ce qui est mauvais dans Tordre physique et en dehors de toute moralité.
Mais il y a aussi en nous un sens qui nous apprend à connaître le rapport de perfection qui existe entre les objets. Exphquons ceci :
Nous voyons clairement que toutes* les créatures n'ont pas le même degré de bonté et de perfection; nous voyons encore que celles qui sont meilleures ou plus parfaites méritent une plus grande estime et une plus grande atfection ; nous voyons enfin clairement qu'une action qui tend à nous éJever vers un être supérieur est préférable à celle qui nous abaisserait vers un être inférieur. Et nous exprimons cette connaissance dans un jugement théorique ou spéculatif que nous pouvons formuler ainsi : tel objet est préférable à tel autre ; il est mieux de faire telle action.
Nons agissons bien lorsque nous écoutons ce sens moral , quand nous suivons ses inspirations dans notre conduite , quand nous prononçons un jugement pratique suivi d'action coufotm<^ TOl \nv?^-