GERDIL ET A08MIMI
ment spéculatif que nous entendons dans les régkms sereines et supérieures de notre conscience, quand nous préférons, en un mot, TEtre parfait à Tètre imparfait , l'Etre supérieur à Fêtre inférieur.
Nous agissons mal, au contraire, lorsque nous révoltant contre la vérité et la justice nous prononçons un jugement pratique opposé au jugement théorique, préférant, par une estime coupable et une affection déréglée, Tinférieur au supérieur, rimparfait au parfait. C'est Tétat décrit avec profondeur par le poète :
Video meliora, probo que.
Détériora sequor.
La vérité et la justice sont donc étroitement unies. Bacon nous le répète dans ces sages paroles : Il y a le même rapport entre la vérité et la justice et entre le sceau et la cire qui en reçoit Tempreinte On pourrait dire aussi qu'il ne faut pas séparer 1 beau du vrai et du bien. Le rapport qui unit dar l'ordre et l'harmonie tous les êtres créés constib leur vérité , leur beauté, leur bonté ou leur pert lion. Tout acte bon ou vertueux est la reconna sance pratique et libre, l'affirmation, en un mot, cette vérité, de cette beauté, de cette bonté. Le savant cardinal expose ces idées qui conf
G£tU)lL ET BOSMINI 239
nent, selon nous, la vraie définition du droit naturel, dans un traité complet sur rbomnie considéré sous la domination de la loi.
Je ne vois rien à changer dans la définition que vous venez d'entendre, et j'essaierai de la justifier en i^umant ce long débat sur Torigine du devoir et du droit.
Vous voyez déjà, par le simple exposé des grandes lignes du suj||t que nous traitons , Tunité du plan qui embrasse à la fois la morale et le droit ; vous voyez aussi l'enchaînement des idées qui composent l'œuvre de Gerdil. La loi naturelle et éternelle est l'expression de Tordre que toute créature intelligente et inintelligente est appelée à respecter. Cette loi engendre le devoir ou l'obligation , pour l'homme qui jouit du privilège de la liberté, de rétudier et de l'observer ; elle engendre aussi le droit et elle couvre de sa protection et de sa majesté celui qui veut éviter de Tenfreindre. Le sens moral est la faculté par laquelle notre âme connaît cet ordre, cette loi, son devoir et son droit.
L'analyse que vous venez d'entendre et de suivre dans ses détails savants ne suffit pas encore au cardinal Gerdil. Ecoutez-le. Il va développer sa pensée et exprimer, dans un langage plus clair et plus abondant , Torigine et l'objet du droit et du devoir:
SiO GËRDIL ET ROS^IM
L'homme a reçu de Fauteur de la nature une invincible tendance au bonheur, c'est-à-dire* i la conservation, au développement, au repos complet de sa vie.
Mais en lui donnant ce désir immortel, Dieu lui donne aussi le moyen de Tapaiser par diverse^ fecultés qui doivent obéir à la raison et lui conférer Tautorité d'un maître sur sa personne et sur ses actions : puissance redoutable, en vertu de laqudle rhonune peut à son gré, ou diriger ses facultés et ses tendances vers leur objet naturel en accomplissîint la volonté de celui qui Ta créé, ou se laisser séduire par des apparences trompeuses de bonheur passager et détourner ses facultés de leur étemel objet.
Il faut donc encore à l'homme une règle protectrice qui lui apprenne à distinguer les biens réels des biens apparents, le vrai du faux bonheur, afin qu'il puisse encore apercevoir et chercher, après ses douloureux égarements, l'Etre éternel, le bonheur " infini qui ne cesse jamais de nous tourmenter, pas i même aux heures coupables où nous croyons nous <a éloigner de lui.
La loi naturelle nous protège, nous éclaire, nous -«
apprend à faire le discernement nécessaire à tous^^
les moments de la vie, à diriger nos facultés
leur un suprême.
GËRDIL ET BOSMIKI :24i
C'est donc, ajoute Gferdil, dans Tétude de la constitution particulière de notre nature et dans l'étude de la fin assignée à nos facultés par la divine Providence qu'il faut chercher Torigine du devoir et du droit. Le devoir consiste à nous servir de nos facultés de la manière indiquée, commandée par Dieu, c'est-à-dire en les dirigeant vers leur objet naturel et leur fin. Le droit, c'est le pouvoir d'obéir à ce commandement divin , malgré les hommes , si les hommes voulaient nous arrêter; c'est le pouvoir d'agir en conformité avec les tendances légitimes de notre nature et avec la fin pour laquelle nous sommes faits.
Nous pouvons déjà pressentir ce qu'il faut entendre par ordre moral et de quelle manière Gerdil va rattacher cette idée à l'explication nouvelle et juste qu'il a donnée du sens moral.
Les sophistes contemporains nient la distinction du bien et du mal, du vrai et du faux. Il y a longtemps que Lucrèce et Diogène avaient enseigné que nous ne pouvons pas distinguer ce qui est juste et ce qui est injuste :
Nec natura potest justo secernere iniquum.
Et les stoïciens semblaient enseigner l'identité du
til GERDIL £r ROSMINI
bieiietdumal(oTii7aTà o^pTuaccra xai rà scGcropOw^MetR).
On ne discute pas ces affirmations, car elles ne laissent pas un point d*appui pour une discussion. Il y a une difïérence primitive, immuable et nécessaire entre le bien et le mal, de telle sorte, ajoute Gerdil en développant sa pensée, que cette proposition : ce qui est bien ne sera jamais mal et ce qui est mal ne sera jamais bien, est aussi certaine et- . aussi évidente que cette proposition géométrique : la partie ne sera jamais égale au tout. Il justifie ^ celte affirmation par un raisonnement métaphy- — sique emprunté à Malebranche :
V Dieu connaît nécessairement et immuablementt" m Tordre qui résulte des degrés de perfection de^J chaque créature. Son amour est conforme à som^ intelligence et proportionné aux degrés d'être oir-r ^ de perfection de ses créatures. Donc, ces degréss de perfection ne changeant pas, l'acte de raison e' l'acte d'amour en Dieu ne changeront pas. Le rap port qui existe entre la créature, la raison et Iz volonté de Dieu est immuable, et la loi naturell qui est l'expression de ce rapport, partagera sor immutabilité (1). »
Dieu est lui-même l'universel objet de sa coir
(l) Principi metnfisi-i ddla murale cvidima, viii principîo.
OËRDIL ET ROSMIM iit\
naissance infinie. Il voit en lui-même les types ou
Modèles des êtres qu'il a créés, leurs divers degrés
^ô perfection ou de ressemblance avec lui, et son
^tiine et son amour sont en rapport avec cette
^n^aliti de ressemblance divine.
Le monde que nous habitons est l'image imparité et la réalisation incomplète de ce monde ^déal. Nous retrouvons autour de nous une longue ^' vaste hiérarchie constituée par l'inégalité de I^^rfections que nous découvrons dans les créatures. ^^ devoir de l'homme est de ressembler à Dieu, et, ^ s&on exemple, de mesurer notre estime et notre LCur aux degrés de perfection qui appartiennent choses créées.
^^oilà ce que nous désignons sous le nom d'ordre ^^Oral.
Mais d'où vient en nous cette science naturelle ^^\i bien et du mal, cette loi naturelle qui est dans "^^ conscience de tous les hommes, des hommes ^^ôme les plus sauvages ? Elle n'est pas ime Révélation des sens, qui ne peuvent nous faire connaître que les qualités sensibles des objets ma-
"Ui GiOlDIL ET ROSMINI
tériels, elle n'est pas la conquête pénible et méritoire de la raison humaine, elle est spontanée, antérieure à la réflexion, universelle dans le temps et Tespace. Elle est donc la lumière originelle et inextinguible de Dieu dans notre conscience^ et le témoignage irrécusable de l'action d une puissance supérieure sur notre raison.
Gerdil essaie même, et peut- on le faire sans témérité, d'expliquer le secret de cette communication naturelle et divine de Dieu avec notre âme : t II y a, écrit ce savant cardinal, des rapports de quantité et des rapports de perfection ; c'est ainsi que nous disons : telle chose est moins parfaite et plus petite que telle autre. Mais il y a aussi entre les créatures des rapports d'action. Dieu étant infini, il faut bien reconnaître qu'il existe entre lui et notre âme un rapport infiniment plus grand et plus efficace que les rapports qui peuvent exister entre notre âme et les choses créées. De fait, on comprend facilement qu'en vertu de sa nature et de sa puissance infinies Dieu peut agir sur notre âme et sur toutes les créatures d'une infinité de manières ; Ton comprend aussi, par la même raison, que son action sur l'âme sera infiniment plus efficace que celle d'une autre substance sur notre âme. Or, ce rapport étroit que nous af-
GËRDIL ET BOSMINl 248
ôrmons exister entre Dieu et Tâme consiste dans une action immédiate de Dieu et dans une passion immédiate de Tâme, action par laquelle Dieu nous manifeste la vérité (1). »
N'est-ce pas en ce sens que Bossuet nous dit : « C'est donc en Dieu, d'une certaine manière qui m est incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières (2). »
Rosmini a lu et médité Gerdil et Malebranche ; il a longtemps approfondi leurs savants écrits et discuté avec indépendance leurs brillants systèmes. S'il n'a pas Fampleur et rélévation pieuse de ses maîtres, qui ne s'adressent pas seulement à la raison pour la convaincre, mais qui parlent à l'âme pour la toucher et la persuader, il a sur eux l'avantage d'une étonnante pénétration dans ses études psychologiques. Rien n'échappe à son ana-
(1) 'PrvnAÏ'pi metafisici délia morale cristiano, vin principio. (i) Bossuet, t. xxnr, p. -188, édit. Vivi'S.
Si6 (ÎKRDIL ET HOSMINI
lyse, et son coup d'œil rapide, incisif, découvre les phénomènes les plus délicats de la conscience, les éléments les moins visibles des idées et des jugements; il les dégage, leur donne du relief^ les entoure de lumière et les présente avec une insistance qui, jalouse de les faire mieux connaître, ne craint pas quelquefois les longueurs et les répétitions. Il appartient à la grande école des philosophes scolastiques, et malgré son admiration pour Malebranche, il n'a pas d'enthousiasme pour l'école cartésienne dont il ne parle pas. C'est qu'il voit dans la philosophie de Malebranche, malgré certaines exagérations qu'il est facile d'oublier, le continuateur et le disciple élevé et pieux de saint Bonaventure et de saint Augustin.
Le savant ouvrage de Rosmini sur le principe de la morale se divise en deux parties (1) : la première est une réfutation vigoureuse et décisive des systèmes de morale incomplets, faux, pervers, qui occupent une si large place dans l'histoire de la philosophie ; la seconde partie, celle qui doit nous occuper, est positive et nous fait connaître le principe de la morale et le fondement de la morahté
(i) Rosmini, Sloria eomparativa dH sistemi morali, — Voir aussi : Del Viritto, t. i, f. 80-40.
GËRDIL ET ROSMINI âl7
de nos actions. Recherchons ce principe en suivant Rosmini.
La loi morale nous apprend à distinguer les bonnes et les mauvaises actions, celles qu'il faut faire et celles qu'il faut éviter. Le philosophe cherche avec persévérance la première idée d'où dérivent toutes nos idées ; le moraliste veut connaître la première loi de laquelle dérivent les lois secondaires et positives qui servent à la direction et au gouvernement de la société religieuse et de la société civile, de TEglise et de l'Etat. Or, cette première idée et celte première loi sont identiques ; elles sont l'une et l'autre dans l'idée d'être, formule abstraite et générale encore que l'on peut traduire et expliquer dans un langage plus clair et plus concret.
Si nous étudions notre âme, il nous sera facile de reconnaître en nous l'existence de plusieurs facultés qui ont leur place et leur rôle dans lacté moral, considéré dans toute son étendue. Les sens nous font connaître, par la sensation du plaisir ou de la douleur, ce qui est utile et nuisible à notre corps, c'est-à-dire le bien subjectif, le bien du sujet qui s'unit à nous et provoque par son union le phénomène de la sensation ; et le sens éveille, excite, met en mouvement l'instinct par lequel nous nous
S48 GËRDIL ET ROSHINI
sentons entraînés vers Tobjet agréable qui nous i séduit. L'intelligence est une fsiculté plus élevée Elle n'a pas pour objet le bien que nous goûtons que nous sentons, et dont la possession est im< cause de jouissances sensibles; elle sort de nous, e elle voit loin de nous le bien en soi, le bien ob jectif, extérieur, absolu, le bien moral. Ce n'es pas une force aveugle et inférieure de l'instinct, c< n'est pas une inclination des sens qui l'attire veri cet objet, vers ce bien, c'est la volonté. Il y a don< deux principes généraux d'action : Tim interne l'instinct, le sens ; l'autre externe, le bien objecli qui frappe et éclaire mon entendement en soUi citant aussi le mouvement de ma volonté.
Le mouvement de la volonté implique donc 1î vue et la connaissance par l'entendement du biei extérieur. L'entendement n'est pas une puissanc inerte, il est une puissance active qui a trois degré dans son mouvement. Il considère, sans en avoi conscience et d'une manière vague, un objet ; il l voit ensuite plus attentivement dans son rappor avec d'autres objets ; il le contemple enfin tel qu"i est, avec sa valeur réelle, avec ses perfeclions, se attributs.
C'est là que nous surprenons l'interv^ention de l liberté humaine, qui a ses racines dans l'intelligence
GERDIL ET ROSMIiSi 249
En effet, après avoir vu un objet, par un mouvement spontanée, tel qu'il est, avec sa valeur réelle, nous pouvons agir selon notre connaissance, nous pouvons aussi agir contre elle. Nous pouvons reconnaître par notre estime, notre amour, notre action, par im jugement pratique, ce que nous avons vu dans Tacte premier et spontané de ta connaissance ; mais nous pouvons aussi résister, ne pas mesurer notre estime pratique, notre amour, notre mouvement, à la valeur réelle d'un objet, lui en préférer un autre qui lui est inférieur, et créer ainsi une opposition entre la connaissance première et vraie de la valeur d'un objet , et la reconnaissance pratique ; nous pouvons ainsi affirmer par notre conduite et par notre amour cette proposition fausse, mensongère, par laquelle l'homme coupable veut se faire illusion. J'ai vu en théorie, ou par une connaissance spéculative, que cet objet mérite plus d'estime et d'amour que tel autre objet, mais je veux donner plus d'estime et d'amour à l'objet qui ne mérite pas cet honneur et le déclarer ainsi préférable à celui que je devrais aimer :
.... Video meliora, probo que Détériora sequor.
Ce n'est donc plus seulement dans l'entende-
iKO GERDIL ET ROSMINI
ment, c'est aussi dans Tamoar que la liberté plcMige ses racines; c'est encore là qu'il la faut chercbor. Dans tout act^ libre , Tbomme fait un choix entro deux objets; il s'arrête à celui qu'il aime davantage et qu*il préfère. C'est l'amour qui éclaire et dirige le choix que nous faisons, amour particulier et do^ minant, amour actuel et pratique, amour (}uelquefois rapide , impétueux , qui emporte avec viol^OLce et douceur la volonté , et disparaît ensuite en lai&- sant naître un amour nouveau qui est la condam- nation du premier. Il a sufQ d'un instant pour que ^ rhomme fût vaincu.
E solo un punto fu quel che ci vince !
Où est donc la liberté ? Elle n'est pas dans Tac- tion matérielle , extérieure et visible ; elle n'est pas dans le lien qui unit l'amour à Taction , car l'action est J'esclave aveugle et fatale de Tamour. Avant d'agir, j'ai dit : j'aime de préférence cet objet: avant d'aimer, j'ai dit : cet objet me paraît meilleur et préférable, et c'est là, dans ce jugement d'es — * time pratique, que naissent ensemble l'amour et la^ liberté.
Or, s'il est vrai que nous avons une connaissances^ première, impartiale, vraie, de la valeur moralepâ'un objet, il est évident que notre liberté serait^
6ERDIL ET ROSMINI â31
i son plus liaat degré en agissant, à ce moment, ^U8 la direction de cette lumière qui éclaire et <&rïge la liberté sans la diminuer.
Mais il n'en est pas ainsi. Nous inventoQS de dusses raisons, des prétextes coupables, nous soulevons des nuages pour nous mettre en opposition ^vec la connaissance première , et, pour ne pas voir ^'ofcjjet dans sa réalité , nous voulons le voir tel qu'il ^"^ost pas, tel que le veulent nos passions, nos inté- ^^ts, nos désirs criminels de jouissances. L'estime ^fc I^'amour se dépravent à cet effort, et la liberté de son énergie et devient esclave. Il nous néanmoins encore assez de forces pour act:iQplir notre devoir, en dissipant ces nuages , en ^rtant ces fantômes, en réveillant enfin la liberté la netteté rendue au regard de notre âme. C'est latte contre Tobstacle moral à la connaissance la vérité, contre les suggestions des sens et de
instinct.
€ La sensation nous attire instinctivement vers ^bjet agréable , et elle nous éloigne, par aversion,
^ l'objet désagréable. Mais les idées, dont le carac-
^^re est d'être universelles, sont froides, elles ne
^^roduisent qu'un léger sentiment prompt à s'effa-
^^r quand notre attention ne s'arrête pas sur elles
^ve<; effort, pei^sévérance et complaisance pour en
252 GERDIL ET ROSMINI
mieux connaître le prix, pour en sentir l'effet, et éprouver de cette contemplation une joie plus profonde. Ce n'est pâs, en effet, la connaissance première, directe, spontanée, qui produit une joie vive , un sentiment d'amour, c'est la connaissance seconde et réfléchie. Mais fixer son regard sur un objet comme pour le connaître davantage est un acte de volonté par lequel nous entourons Tobjet d'une lumière plus vive, et nous nous disposons à recevoir plus complètement l'impression de sa beauté. Ainsi , répandant plus de lumières sur un objet, notre volonté éprouve, dans la même V proportion , une joie plus vive qui se développe jusqu'à Tamour, jusqu'à l'amour sans cesse grandissant. Les premières idées, froides , n'envoient donc qu'une faible lumière et laissent la liberté intacte; et le premier acte de la volonté a pour objet ou de reconnaître ou de méconnaître la valeur réelle des objets (1).»
La première connaissance étant spontanée est la même en tous les hommes, car la vérité apparaît à tous telle qu'elle est. C'est par un effort coupable de la volonté que l'erreur apparaît et que le désj^ccord commence entre les hommes.
(i) PrincipU della scieiiza monik, cli. v, art. 3. '
GERDIL ET ROSMLM 21»
c Pourquoi la même chose est-elle jugée d'une manière si différente par les hommes ? Peut-être parce qu*ils ne la voient pas de la même manière ? Non , ils voient tous cet objet de la même manière, et quand ils le nomment, ils expriment tous la même idée. La connaissance première et directe est donc la même dans tous les esprits. Mais un jugement réfléchi succède à cette connaissance première, et il varie avec les esprits qui le font , il ptmA le caractère des dispositions particulières , des inclinations diverses de ceux que nous entendons le prononcer.
« n est important de remarquer, par exemple dans les temps d'agitations politiques, à quel point, je ne dis pas des faits différents , mais les mêmes faits sont dénaturés et diversement expliqués selon Topinion et la manière de voir de chacun. Je ne parle pas de ces faits qu'on invente, des mensonges évidents et volontaires, inventions par lesquelles on ne veut pas se tromper mais on cherche à tromper les autres ; je parle de ces jugements par lesquels l'homme cherche à se faire illusion, de cette facilité à croire à des paroles vagues qui flattent nos opinions et nos espérances , de cette difficulté de croire aux paroles plus certaines qui nous sont peu favorables, de cette exagévaUou ^^^^^-
loi GËRDIL Er HOSMINI
tuelle qui nous fait voir plus grand ce qui nous flatte et plus petit ce qui nous est contraire^... Quelle subtilité pour nous persuader que tout est bien ! quel aveuglement dans les choses qui nous déplaisent et que nous voudrions nous cacher 1 en un mot, quelle opposition, quelle contradiction dans nos jugements, dans nos appréciations d*un fiait connu par deux personnes divisées par les iûtérêts et informées cependant de ce fait de la même manière, dans les mêmes circonstances, les mêmes détails! La connaissance première de ce fait est bien certainement la même, elle n'a pas été altérée encore par la volonté. Mais la volonté intervient aussitôt, elle prend parti, fait un choix. C'est alors que la division se fait entre ces deux personnes, et elles expriment aussitôt des opinions opposées. L'une estime ce fait imporlant parce qu'il lui est favorable, Tautre n'en tient pas compte parce qu'il n'est pas en sa faveur (1). »
Ces observations de Rosmini révèlent ce talent d'analyse qu'il possède au plus haut degré. Elles rendent sensible et elles justifient' la distinction des deux connaissances , qui est vague et abstraite si on la considère dans les froiJes régions de la
(i) Pnncipii della scicusn ni'UNt/c, ch. v, art. 3.
GERDIL ET HUSMLNI 2.V.
théorie, vivante et concrète si ou en fait l'application aux détails de notre vie.
Mais que voyons-nous au premier moment de la connaissance, dégagé encore de l'influence de la volonté? — Nous voyons les objets tels qu'ils sont: nous voyons une échelle qui touche à la terre et s'élève jusqu'à Dieu, et à ses degrés les créatures échelonnées selon leur degré d'être, c'est-à-dire de bonté, de perfection. Nous avons l'idée d'un Etre infiniment parfait , de Dieu , et nous voyons autour de nous des créatures qui ont une ressemblance inégale avec Dieu , qui possèdent une mesure inégale d'être, de bonté, de perfection. Faire le bien, faire un acte moral, c'est mesurer son estime, son amour, son adliésion au degré de bonté , d'être et de perfection de chaque créature , et préférer Dieu à tout, parce qu'il est la plénitude de la bonté, de l'être, de la perfection. Agir ainsi, c'est faire le bien en respectant Tordre divin.
L'accord est donc parfait sur ce point fondamental de la morale entre Rosmini et Gerdil , entre ces philosophes et tous les philosophes dont nous avons recueilli renseignement et méJité les écrits.
Si nous descendons des régions abstraites de la métaphysique, nous voyons que Dieu veut ici-bas la conservation de l'ordre moral, et que cet ordre
âo6 GERDIL ET ROSMINI
moral consiste en ce que Tinégalité de bonté ou de perfection des créatures est la mesure de notre estime et de notre amour. Tel est Tordre que Dieu nous défend de troubler.
Le caractère original de la théorie de Rosmini n*est pas seulement dans la tentative hardie et heureuse de rattacher à Tidée d'être les lois immua* blés du vrai, du beau, du bien, mais il est principalement dans cette analyse savante et profonde de la liberté humaine , dans cette distinction si fine et si vraie des deux connaissances, dans Timportance qu'il donne au jugement pratique, dans l'exactitude avec laquelle il a su décrire et approfondir les rapports mystérieux et profonds de l'estime et de Tamour. C'est là, dans ce travail, que se révèle l'évidente supériorité de Rosmini sur les philosophes qui ont étudié la liberté humaine, les lois de la morale, et cherché son principe et son fondement.
Les qualités éminentes que nous venons de
signaler dans la théorie morale de Rosmini appa-
raissent mieux encore dans la manière dont il jus-
GEKDIL ET KOSMINI 357
tifie ses principes ou son système , par lanalyse de Faction libre, faite avec la plénitude de Tintelligence et de la réflexion.
Suivez et méditez cette savante analyse, si profonde et si vraie : L'homme qui conçoit et contemple, avec son intelligence, les diverses créatures qu'il veut apprécier n'est pas dépourvu de sentiment. Il est un, car il dit : ;e, mot, et il affirme ainsi son unité. 11 est doué d'un premier sentiment, d'un instinct égoïste qui Tin vile à chercher sa propre satisfaction. Là, tout est réel et subjectif, rien n'appartient à Tordre absolu. Cet instinct, qui incline le moi à se satisfaire, se divise et se distribue e.n un grand nombre d' inclinai ions particulières, selon des lois qui découlent de notre nature. C'est un fait de Tordre physique, où nous ne voyons rien de ce qui constitue l'obligation, le mérite, la moralité. Loin de là , cet instinct de la félicité est opposé, par son essence, à Télément moral, il est, à son égard, dans les rapports du sujet à Tobjet.
Mais nous voyons, par notre intelligence, des êtres différents de nous. Nous connaissons leur être et leur valeur, et nous ne pouvons agir conune créatures raisonnables qu'à condition d'estimer d'abord les choses qui sollicitent notre affec-
i58 GERDIL ET ROSMINl
tion. Que faire alors ? — Si nous ne sommes ni troublés ni séduits par aucune cause étrangère, nous nous sentons naturellement inclinés à être sincères, c'est-à-dire à estimer les choses ce qu'elles valent. Mais souvent , au moment de prononcer ce jugement d'estime pratique, nous sommes troublés par l'instinct de la félicité, qui exige une satisfaction prompte, immédiate, temporelle; nous voulons jouir. C'est le moment de Tindécision et de la lutte. Nous sommes en présence de Tordre subjectif et de Tordre objectif, en présence de la vérité froide, austère, inexorable, qui nous invite à sortir de nous-même , à marcher vers elle par le sacrifice, à prononcer un jugement d'estime pratique sincère, c'est-à-dire à reconnaître ce qui est, Tincontestable supériorité de la vérité, du bien; mais nous sommes aussi en présence de Tinstinct de la félicité, qui nous excite à mentir, à méconnaître la supériorité de la vertu et du bien , à lui préférer, par une estime injuste et coupable, le plaisir immédiat, à nier ce qui est par un mensonge qui sera suivi d'un remords pénible quand Téclair de la satisfaction sensuelle aura passé. Cette terrible puissance d'appeler faux ce qui est vrai , d'appeler mal ce qui est bien , de cacher à nos propres yeux la valeur réelle de la vertvi ou d'une action que
GERDIL ET R05M1NI 'l'iO
nous connaissons sans obscurité , cette puissance , enfin, de nous créer une idole monstrueuse et vaine, c'est précisément ce qu'on appelle une puissance pratique, c'est la liberté (1). Tous les éléments de la liberté complète et la succession des phénomènes qui constituent l'acte moral sont bien indiqués dans les paroles que nous venons de répéter après Rosmiui. La liberté consiste, en efïet. dans un choix, dans une préférence. Il ne faut pas néamnoins inférer de cette affirmation, en exagérant sans doute la pensée du 'philosophe Rosmini, qu'en choisissant ce qui est mauvais, lorsque nous donnons la préférence à ce qui flatte nos sens par un plaisir sensible et immédiat, nous cessions de reconnaître, en théorie, que la vertu dont nous nous éloignons soit plus estimable. Nous consorvons l'estime spéculative et la préférence théorique pour le bien, le devoir, la vertu, mais en fait, nous donnons l'esthne pratique et la préférence pratique au vice, au mal. Il ne faut pas oublier celte distinction si Ion veut écarter avec succès de sérieuses objections et ne pas relever une opposition formelle entre la théorie de Rosmini et des faits psychologiques sérieusement constatés.
{i) Stori'i comp.iraliva dei tislcmi morali, c\\. r, arl. û.
260 GEHOIL ET ROSMINl
Mais né vous arrêtez pas encore, et, après aroir écouté les enseignements de Rosmini sur le fônde^ ment de la morale, étudiez son vaste et savant trâr vail sur la philosophie du droit ; vous serez étonnéd des flots de lumière qu'il répand sur le problème de Torigine et de Fobjet du droit naturel.
Loin de lui la p*ensée ambitieuse de prétendre à Thonneur d'avoir fondé la science et la philosophie du droit. Après avoir attaqué la vanité ignorante et ridicule des auteurs qui font dater de Wolf» 4e Grotius et de quelques auteurs allemands du dernier siècle la connaissance rationnelle du droit naturel, il rend hommage au génie de Lessius, de de Lugo, de Suarès, commentateurs hardis, abondants et précis de saint Thomas, qui a parlé du droit comme on ne sait plus en écrire , et il laisse entendre une vérité trop oubliée de nos jours : c'est que les théologiens ont toujours fait au droit une place d'honneur dans leurs traités immortels sur la connaissance de la morale. Avec eux, et sans se rendre coupable d'ingratitude envers les juristes modernes, Rosmini discute la définition et Tobjel du droit naturel.
La méthode adoptée ou préférée par Rosmini est une méthode indirecte. Il établit, avec une grande sûreté d'argumentation, qu'on ne peut pas mécon-
GERUIL ET R0.^M1NI î26l
Doitce Texistence des droits coimaturels ou innés qui dérivent de l'essence et des caractères même de rhomme ; et, tandis que les philosophes rattachent ces droits naturels à l'étude successive de nos facultés, il nous les fait connaître en expliquant de combien de manières on peut se rendre coupable d'iiyustice envers nous.
On viole, écrit-il, les droits naturels de l'homme en refusant la vérité à son intelligence , en contrariant, en étouffant les bonnes dispositions de la volonté à la vertu, en empêchant notre âme de chercher sa félicité suprême.
Il faut lire attentivement, dans le Traité du droit de Rosmini, Ténumération patiente et profonde des conséquences pratiques, détaillées, des droits dont je viens de parler, et des diverses manières dont on peut les violer.
Mais vous reconnaissez bien que si la méthode suivie par Rosmini est indirecte et négative, elle conclut cependant, comme la méthode expérimentale préférée par Gerdil, elle conclut à Texistence de droits engendrés par une loi éternelle qui commande à l'homme de diriger son entendement vers la vérité, la volonté vei-s la vertu ou le bien, toute son âme vers la félicité parfaite et sans fm cyx'^Ue
!!6â GËRDIL £T ROSMINI
peut trouver en Dieu et qu'elle est appelée à ne trouver qu'en lui.
Suivez le développement de ces fortes pensées dans Rosmini ; cherchez avec lui les liens qui rattachent la morale au droit naturel et le droit naturel au droit positif qu'il engendre; observez avec quelle pénétration et quelle rigueur il fait une application lumipeuse de ces principes à l'individu, à la famille, à la société, à l'Eglise, à l'Etat; voyez avec quel soin jaloux, après avoir répété le magnifique hommage rendu par Gicéron à la loi étemelle, expression de la volonté et de la raison divine , il attaque et réfute les empiriques qui attribuent au législateur humain l'autorité de faire la loi et de créer, par sa volonté indépendante, des devoirs et des droits; remarquez l'insistance avec laquelle il enseigne que l'obligation attachée aux lois humaines prend sa source plus haut et dérive de la conformité de la volonté du législateur et de son commandement avec Tautorité et le commandement éternel de Dieu , et quand vous aurez saisi ces aspects multiples du problème du droit naturel vous en connaîtrez mieux le caractère divin et la vraie grandeur.
G£RD1L ET ROSMINl i63
^osmini a reconnu, avec les philosophes les plus ^ièbres, que Tesprit humain connaît naturellement
^^ contemple sans cesse une idée fondamentale,
^^ée d'être, de bonté, de perfection; il nous fait
^Utir la nécessité et la fécondité de cette idée dans
"^^^ questions qui appartiennent au vrai, au beau.
bien, c'est-à-dire dans toutes les questions agitées ^ philosophie. C'est aux clartés de cette idée, en et, que nous jugeons la valeur morale et les de perfection des créatures ; nous comparons es-ci avec Fidéal de perfection qui est en nous nous estimons la mesure de leur ressemblance vec ce type éternel.
Là se présente à nous ce nouveau problème : Où ^ont donc ces idées éternelles et premières qui :iious éclairent et nous dirigent à tous les moments ^e notre âme ? Sont-elles en Dieu ? les voyonsnous en Dieu ? les voyons-nous dans une lumière qui a sans doute en Dieu son origine , mais qui descend dans notre âme oix elles se révèlent à notre attention ?