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CHAPITRE PREMIER

L'idée de Dieu dans la loi.

Tu cuncta superno

Ducis ab exemplo : pulchrum pulcherrimus ipgc Mundum mente gcrens, simili que in imagine formans, Perfcctas que jubens perfectum absolvere partes.

(BoETius, lib. III, De Conaol. phil.).

Nous avons entendu les philosophes les plus reîiommés et les plus profonds répéter, à tous les moments de l'histoire de la pensée, et démontrer, par des arguments rigoureux dont la vérité n'a jamais cessé d'être la même, Texistence éietaell^

d'une loi qui se confond avec Dien. La morale athée est donc déjà jugée et condamnée.

Si maintenant, après avoir recueilli ces enseignements des maîtres de la pensée, après avoir démontré nous-même, par une discussion approfondie et impartiale, Tinsuffisance et Terreur grossière des divers systèmes de morale imaginés par les chefs trop suivis de Técole athée, nous écoutons la raison, nous cherchons Févidence, nous verrons clairement ceci :

Il y a dans la conscience humaine une loi élernelle, absolue, universelle, immuable et souveraine, qui engendre toutes les lois et tous les devoirs, fondement inébranlable du droit et expression vivante, incorruptible de Tintelligence et de la volonté de Dieu.

Cetle loi, gravée dans ma conscience, qui m'éclaire en m*apprenant à distinguer le bien du mal, existait déjà, existe éternellement en Dieu, d'otielle est descendue dans ma conscience et ma raison.

Libre d'être fidèle à cette loi et de mériter une récompense, ou de lui résister et d'encourir les sévérités d'une justice dont les secrets me sont encore inconnus, je sais, — et cette connaissance me suffit, — que le juge de ma conduite est celui qui a promulgué la loi dans ma conscience et dans ma rai-

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son, que Dieu conçoit, promulgue et venge la loi, que la vraie morale est pleine de Dieu.

Voici de quelle manière je conçois et j'explique ces trois grandes vérités.

Je me recueille un instant pour observer les phénomènes qui se succèdent dans ma conscience, j'entends d'abord une voix par laquelle j'apprends que toutes les actions n'ont pas le même caractère, que les unes sont bonnes, les autres mauvaises, qu'il y a une différence essentielle entre le bien et le mal. J'assiste en spectateur attentif aux enseignements dé cette voix, dans Tordre théorique, dans la sphère de la spéculation. Je Tentends ensuite, avec plus d'évidence et de précision, lorsqu'elle me parle encore et m'apprend, avant d'agir, ce que je dois faire, ce que je dois éviter. C'est la même voix lumineuse; elle répète les mêmes enseignements, elle éclaire tous les chemins de ma vie.

Elle n'est pas seulement une lumière qui éclaire, et elle ne fait pas seulement entendre un avis que l'on peut écarter sans enfreindre un précepte et sans troubler l'ordre moral ; elle est uue ^obw vcûr

périeuse, obligatoire, qui met un frein à ma liberté, exposée à dégénérer en licence, qui renferme comme un fleuve dans son lit pour Tempêcher de s'égarer et de ravager ce qu'elle doit fertiliser, en suivant sa direction providentielle. Elle me lie et me gouverne , je ne dis pas à la manière de la force qui, sous le nom d'instinct irrésistible, entraine l'animal , et , sous le nom d'attraction, dirige les grands corps célestes , mais à la manière d'un supérieur qui intime un ordre à son inférieur. Si j'interroge un homme du peuple ou un paysan étranger aux spéculations de la métaphysique et sceptique même sur l'existence d'un Dieu personnel , il reconnaîtra avec moi qu'il est néanmoins obligé , par une voix intérieure dont il ignore l'origine, de faire le bien et d'éviter le mal.

Je reconnais même, en continuant cet examen, que je reçois continuellement une impulsion douce et bonne vers le bien , — ma légèreté et les distractions du dehors m'empêchent souvent de constater ce mouvement naturel de mon âme : — mais je sens vivement l'impulsion à cette heure d'examen. Lorsque je vois un homme juste, honnête, qui fait le bien,, je prononce un jugement d'estime en moi-même ^ j'éprouve un sentiment de plaisir, je l'approuve , e je me sens attiré vers lui par sympathie : il est dan

^^ justice et dans la vérité. Si je vois, au contraire,

^ïi malhonnête homme dont la vie est en opposi-

tvou avec l'idée que j'ai du bien, du devoir, de l'or-

^ moral, j'éprouve un sentiment douloureux , je

désapprouve cet homme, et l'antipathie me détourne

^ô lui : je sens que cet homme résiste à une impul-

^'ob primitive, bonne et naturelle, qui incline ma

^^ture inquiète et hésitante vers le bien, sa fin su-

!me , et que cette résistance le rend mauvais.

^t parce que cet homme est ainsi coupable de

Pister aux inspirations saines , élevées de sa na-

^'^ w ou de son âme , je dis qu'il encourt un châti-

, et je vois avec chagrin sa prospérité maté- ^^lle et sa gloire qui semblent une monstruosité ci.s^«« l'ordre moral, un défi à la puissance imma- ^Tielle et vivante qui fait entendre sa voix dans ma '^^nscience. Ce succès est une dissonance dans Tharlonie de l'univers. C'est , sans doute , en vertu du Sme principe que j'affirme la nécessité d'une ré- ^^mpense pour le juste outragé, persécuté, calom- ^é, méprisé, qui lutte ici-bas courageusement et ^ans relâche, dans sa misère et dans ses douleurs, X)our rester fidèle au devoir. L'isolement et la souftrance du juste m'étonnent autant que le triomphe du malhonnête homme; et si la lumière d'une expiation mystérieuse, d'une préparation à une destinée

meilleure, d'une récompense au-delà de la mort n*éclairait pas ce phénomène étrange, il me semblerait difficile de concilier le gouvernement de la Providence avec les principes de ma raison.

Le remords qui suit une faute et la paix qui succède à une bonne action confirment aussi la vérité que je viens d'exprimer. Je reconnais, par l'analyse attentive de mes actions et de mes sentiments, qu'il y a dans une partie haute et flère de ma conscience un premier tribunal où mes actes sont discutés, jugés, punis, récompensés, un tribunal dont les décisions immédiates ont une autorité si considérable et si profonde, lorsque la conscience est droite et délicate, qu'elle me rend indifférend aux jugements opposés rendus par les hommes, fondés sur des apparences ou sur des faits extérieurs. C'est une grande force et une grande paix pour Thomme obscur ou célèbre, simple citoyen ou grand prince, de pouvoir dire, après une action : ma conscience est tranquille et j'ai fait mon devoir.

Tous ces phénomènes que je viens de détacher par l'analyse et de considérer successivement se ramènent à un fait primitif et fondamental dont l'existence n'est plus douteuse pour l'homme raisonnable : ma conscience est éclairée et gouvernée

par une règle intérieure, par une loi. Si je nie l'existence de cette loi , il m'est impossible de comprendre et d'expliquer les faits que je viens d'énumérer; si je reconnais ces faits, ils impliquent nécessairement l'existence de la loi.

Loi universelle , qui gouverne tous les hommes, sur tous les points de l'espace et à tous les moments de la durée. Tous les hommes reconnaissent, par exemple, qu'il faut faire le bien et éviter le mal HX). Je ne conteste pas qu'il peut y avoir des différences profondes dans la manière d'appliquer ce principe aux actions : que ce qui est bien pour un sauvage est mal pour un homme civilisé, et réciproquement, dans certaines circonstances, pour un petit nombre d'actions ; mais il n'y a pas désaccord dans la manière d'entendre et d'apprécier le principe universel qui oblige à éviter le mal et à faire le bien. L'influence des milieux et de l'éducation , les préjugés et les habitudes héréditaires de certains vices et de certains crimes, l'abrutissement et l'ignorance expliquent trop bien Terreur et la variété dans

(i) « Nec crit alla lex Romœ^ alla Athenis, alla nunc, alia post hâc, sed omnes gentes et omni tempore una lex sempiterna et immortalis continebit, unus que erit communis quasi magister et imperator omnium Deus, legis hujus inventor, disceptator, lator^ cui qui non parebit, ipse se fugiet, et naturam hominis aspernabitur. • (Cicéron, Ap. Lad, Div, Instit,, lib. vi, cap, viii.)

l'application pratique de la loi, Taltération lente et profonde des premières vérités.

Loi immuable et éternelle qui n'a jamais changé et qui ne changera jamais. Je ne veux pas connaître encore la raison métaphysique de ces caractères de la loi qui gouverne ma volonté , mais je constate un fait évident, c'est que les principes premiers qui servent de fondement à la morale universelle ont la même éternité que les principes et les axiomes de la géométrie. E. sera toujours bon et moral de faire le bien, d'éviter le mal, d'honorer ses parents, d'adorer Dieu. Ce qui est primitivement et essentiellement bien sera bien encore tant qu'il y aura une créature et un Dieu. Ce qui est essentiellement vrai aujourd'hui sera éternellement vrai, et il est aussi impossible de concevoir qu'il soit un jour permis d'outrager Dieu, de tuer un innocent, qu'il serait absurde de croire qu'un jour les trois angles d'un triangle cesseront d'être égaux à deux angles droits.

Loi qui n'est pas l'œuvre de la raison humaine ou des conventions fondées sur des besoins accidentels de la société, car elle s'impose à tous les hommes, et elle est antérieure à l'éducation, aux conventions, à l'usage même de la raison. Je la découvre dans ma conscience, et, sous l'influence de

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l'éducation, de la parole et de l'élude réfléchie, elle se dégage des nuages qui Tentourent, elle prolonge ses rayons jusqu'aux lointaines conséquences. L'homme ne crée ni la vérité, ni le bien, ni la loi; il les voit en lui, déposés là par celui qui a fait son âme ; il affirme leur réalité vivante en lui dans sa conscience et dans sa raison dès le premier instant de son existence, et loin de faire ou de créer cette loi primitive et éternelle, c'est par elle qu'il apprend à distinguer le bien du mal, les lois justes des lois injustes , et à apprécier le caractère intrinsèque, la valeur morale des conventions humaines, fondées sur la défense des intérêts sociaux, car elle est le modèle et le fondement de toutes les lois positives conçues et promulguées par les législateurs dans l'ordre civil et religieux .

Je dis, en effet, que le législateur n'est pas libre, sous peine d'injustice et de tyrannie, de n'écouter que les caprices de sa volonté lorsqu'il impose une loi à ses sujets. Je ne reconnais les sujets liés par les lois positives et particulières qu'à une condition, c'est que celles-ci seront justes, légitimes, bonnes. Or, que faut-il entendre par ces paroles , sinon que les législateurs doivent consulter et respecter, dans la promulgation des lois civiles et particulières, la règle première et universelle qui est dans leur con-

science et dans la mienne, cette loi gravée dans la conscience humaine et antérieure à toutes les résolutions de notre volonté ? Tout ce qui est conforme à cette règle est légitime, tout ce qui est en opposition avec elle est illégitime , et toute loi positive qui en est la négation cesse d'être une loi et n'est plus qu'un acte de tyrannie.

Or, toute loi implique nécessairement im supérieur et un législateur. Une loi nécessaire, éternelle, immuable, absolue, implique un législateur revêtu lui-même de ces caractères qui n'appartiennent pas aux choses créées ; une loi qui s'impose à tous les . hommes, qui gouverne et domine la nature hu- maine , appelle un législateur supérieur à tous ^ les hommes, supérieur à la nature humaine. Mai^ «s il n'y a qu'un seul Etre, un seul législateur éter — nel, immuable, souverain, supérieur à la natures humaine, et c'est Dieu. Il est donc évident que^ cette loi éternelle , qui ambrasse dans sa direc — tion universelle tous les êtres, et que j'appelle natu — relie quand je la considère dans une application^:: particulière aux créatures raisonnables, à l'homme^ enfln, cette loi , lumière et règle de ma consciences-: " a son origine en Dieu.

C'est à cette hauteur qu'il faut étudier le secret de son origine et la raison des grands caractère^^ sous lesquels elle vient âi aç^^t^VVt^ ^\^r\x^\:^^<;sql

La matière et la force ne sont pas éternelles et ^finies. L'analyse scienlifi:|ue de la matière, de la

"Orce et du mouvement démontre cette affirma- ;ion avec la rigueur d'une vérité mathématique, ^C3onfirmée d'ailleurs par les principes les plus cer- ^Tiains de la philosophie. Dieu seul est éternel. Si je considère un instant, par un effort de ma pensée, ^e mystère effrayant d'une vie éternelle et divine, je pénètre jusqu'à des profondeurs qui reculent sans cesse; il m'est impossible encore de percer les ténèbres de cette idée , et l'effort de ma pensée s'arrête, épuisé, impuissant à saisir dans son étendue cet Etre mystérieux qui n'a jamais eu de commencement, cette vie qui n'a pas d'origine et qui n'a jamais cessé d'être infinie.

A un moment qui n'altère pas la simplicité et l'immutabilité éternelle, Dieu a créé l'univers que j'habite. Il a écrit ce poëme dont chaque espèce et chaque règne vivant ou inanimé est un chant; il a fait cette harmonie et ce concert dont chaque créature inanimée ou vivante est une note qui s'accorde avec les notes voisines et \ntvo\ii5ù\îiXAfôs> ^<^

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Il devait en être ainsi, car il faut bien que Tartiste sache ce qu'il veut faire et que son œuvre soit dans sa pensée immatérielle et réelle avant de prendre un corps, une forme extérieure, au commandement de sa volonté; il devait encore en être ainsi, parce qu*il ne faut pas que Ja connaissance de Dieu dépende de ses créatures et que le rayon dont son intelligence est éclairée s'élève de la terre ou des ehoses créées.

Je découvre, en suivant les déductions de ma raison, entre l'univers dont je fais partie et l'univers éternel de la pensée divine, une image du rapport ou de la ressemblance imparfaite qui existe entre la scène que l'artiste a peinte sur une toile et la scène invisible qu'il a contemplée pendant de longues lieures dans son intelligence et dans son imagination. En ce sens, il est vrai de dire avec Leibniz, ce vaste et profond génie, qu'il y a du divin dans toute créature. Il y a daus elle une mystérieuse ressemblance avec son type divin, et la nature, malgré les imperfections dont elle porte le caractère et dont elle soufifre, apprend encore aux hommes à connaître leur Dieu.

Si je considère ensuite, aux clartés de l'analyse *tiétaphysique, Funivers, exemplaire de la pensée divine, je vois qu'il y règne la paix, l'ordre et l'har-

monie dans la grandeur. Là, toutes les créatorei tjrpiques sont échelonnées selon leur degré de peir fection et de ressemblance avec TEtre infinimen parfait. Toutes les créatures, en effet, n^ont pas L même degré d'être, de perfection, de beauté : van pierre est inférieure à un animal, l'animal est lofé rieur à Thomme. Entre les hommes, ceux qui son plus Mêles et plus courageux dans leur soumissioi au bien, au devoir, à la vertu, sont supérieurs i ceux dont la vie est la violatioo perpétuelle et audacieuse du devoir. Nous voyons au sommet de nos pensées et des réalités un Etre qui possède sans limites et dans la simplicité inaltérable de son essence toutes les perfections qu'il est possible à la raison humaine de concevoir ; au-dessous de lui, à une distance encore incommensurable et sur une échelle d'une longueur indéfinie , à des distances toujours inégales, se groupent successivement avec intelligence les créatures , selon leur degré de ressemblance à Dieu ou selon la mesure de leurs perfections, car le degré de perfection d'une créature est identique au degré de sa ressemblance à TEtre infiniment parfait.

Or Dieu, qui est la sainteté et la sagesse infinies, voit cet ordre harmonieux ; il mesure son estime et son amour aux perfections qu'il reconnaît dans

l*idéb: de dieu dans la loi sso

chaque existence, et il s'estime et s'aime enfin lui-même sans mesure parce qu'il est substantiellement la perfection infinie.

Voilà l'ordre moral éternel éludié dans la région immuable et sereine des idées, des exemplaires qui sont en Dieu. Ce spectacle plein de lumière et d'harmonie , contemplé attentivement par la raison du philosophe, est la source des joies les plus pures et les plus profondes qui puissent remplir l'esprit humain, étonné de rencontrer tant de merveilles, tant de grandeur.

Puisque la terre est la copie imparfaite et la réalisation dans l'espace et la durée du monde idéal que nous venons de contempler dans la pensée divine; puisque nous découvrons aussi dans les êtres qui appartiennent à notre univers l'inégalité dans la perfection et la ressemblance à Dieu, il nous est défendu d'accorder une égale estime et une égale affection à toutes les choses créées, ou moins encore d'accorder aux créatures inférieures une affection plus grande qu'aux créatures supérieures. La loi qui gouverne le monde idéal et préside à Tordre éternel que nous avons considéré dans son origine doit gouverner le monde réel auquel nous appartenons et protéger Tordre moral contre les révoltes terribles et répétées de notre

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liberté. Ce que Dieu fait, il nous commande de le faire; il veut que l'Etre infiniment parfait soit le premier dans notre amour, que nous raimions encore lui-même en aimant sa ressemblance et l'image imparfaite de sa vie dans les êtres qu'il a créés.

Dieu, voulant que Thomme obéisse à cette loi éternelle et d'une justice évidente, lui donne icibas des facultés qui ne trouveront l'apaisement de leur inquiétude douloureuse que le jour où elles pourront enfin posséder l'Etre infiniment parfait ou rinfini par une indissolul)le union ; le jour oîi la possession répondant à l'estime et à l'amour, l'intelligence , le cœur et l'imagination de Thonmie arrivé au terme de la vie, posséderont, sans inégalité et sans crainte de séparation, l'Etre qui est infiniment le Vrai, le Beau, le Bien.

C'est ainsi qu'il est vrai de dire que la loi naturelle découle de la nature même de l'homme et de ses facultés ; qu'elle nous fait connaître notre fin ou notre destinée; que toute loi humaine conçue contre cette loi primitive et éternelle est mauvaise et nulle de soi , car aucune puissance humaine n'a le droit de détourner l'homme de sa fin , et qu'elle est nécessairement le principe et le fondement de iouïe^s les lois positives, car celles-ci doivent

exprimer les rapports secondaires et dérivés des êtres, fondés sur les rapports primitifs et essentiels exprimés par la loi immuable et éternelle qui a son origine en Dieu.

Descendons un instant des hauteurs abstraites de la métaphysique où la raison peut vaciller et traduisons ces pensées dans un langage moins élevé.

Je considère, avec la simplicité de Thomme étranger aux spéculations de la philosophie, le spectacle de la nature : je vois des étoiles au-dessus de ma . tête, des insectes dans l'air, des animaux qui construisent avec calme et intelligence leurs habitations éphémères, des fleurs et des fruits qui s'épanouissent autour de moi , et toutes ces choses se détachent et vivent dans la lumière et la chaleur. Spectacle oii règne l'ordre et l'harmonie. Je crois donc à un Etre qui a créé le monde que je vois, et qui le gouverne avec intelligence et bonté, par une loi universelle, étemelle, expression de sa volonté.

La volonté qui préside aux mouvements de ces mondes est une et multiple à la fois. En effet, lorsque la force qui est dans le cristal rapproche ses molécules, groupe ses aiguilles, les dispose avec art, selon les règles précises de la géométrie, cette force obéit à sa loi. — Lorsque ces grands corps du fir-

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marnent s'attirent, à raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances , ils obéissrat à leur loi. — Lorsque la plante pompe les sucs nourriciers de la terre, élève et distribue sa sève, absorbe l'acide carbonique, elle obéit à sa loi. — Lorsque l'anima), emporté par la force aveugle et irrésistible de l'instinct, cherche sa proie et la dévore , il obéit à sa loi. — Lorsque l'homme enfin cherche le vrai, le beau, le bien, le bonheur qui répondent à son intelligence, à son imagination, à son cœur, à son âme, il obéit à sa loi.

Cette variété dans l'expression et dans les effets de la volonté de Dieu explique la variété et l'unité qui fait la beauté de la nature et la division des sciences humaines. L'astronome étudie la mécanique céleste; le chim'ste, la composition et la décomposition des corps ; le physicien, la conversion des forces; le botaniste, les merveilles de la vie des plantes; le physiologiste, les lois de la vie dans ranimai et dans le corps humain : ce sont les grandes coupes faites dans le champ ouvert à l'intelligence de Thomme; mais le théologien étudie la synthèse de ces sciences ou la loi éternelle, la volonté divine, dont toutes ces lois particulières sont l'expression , et le moraliste étudie la loi morale qui gouverne l'homme, et que l'on désigne

SOUS le nom de loi naturelle parce qu'elle tient de notre nature et de nos facultés.

Quel contraste entre ces mondes gouvernés par l'impulsion fatale de la force physique, chimique, mécanique, vitale, instinctive, et le monde moral qui commence et finit avec nous ! Quelle uniformité pleine de grandeur dans le monde étranger à la liberté I L'abeille fait aujourd'hui, comme au temps de Virgile, sa ruche et son rayon de miel ; le premier homme qui leva la tête et regarda les cieux vit les étoiles, les planètes, les satellites que nous voyons. Les lois de la mécanique céleste n'ont pas changé : elles attendaient un révélateur. Les siècles se succèdent sans altérer le travail régulier et invariable de la nature. A certaines heures de découragement profond et d'invincible ennui, quand l'homme étranger à la foi sent mieux l'abîme incommensurable qui sépare ses élans désespérés et l'objet qu'il voudrait atteindre ; quand il compare le tumulte douloureux de son âme, et les agitations inquiètes des peuples qui l'entourent avec cette harmonie sereine de la terre et des cieux, il soufifre de sa liberté, qui trouble Toeuvre divine, et il voudrait être lui-même, à la manière des créatures inanimées, une note inconsciente et fatale dans cette universelle harmonie !

Si après avoir jeté un regard sur la nature vous arrêtez de nouveau votre attention sur rhomme, vous reconnaîtrez que sa loi, la loi naturelle, est révélée par cette simple observation : puisque rhomme est une créature faite d'une intelligence qui cherche le vrai , d'une volonté qui cherche le bien, d'un cœur qui cherche le beau, d'une âme enfin qui cherche sa béatitude en cherchant Dieu, it est évident que la loi naturelle et le devoir consistent à chercher le vrai, le beau, le bien, l'Etre infini, qui est sa fin et sa destinée.

Cette loi naturelle qui descend de Dieu dans notre âme sous la forme impérative et absolue d'un commandement n'est pas dépouillée de sanction et livrée sans défense aux violations de la liberté humaine; ici encore c'est Dieu qui nous apparaît, assurant l'autorité et la dignité de son commandement.

Oh serait en effet la sanction, si nous considérons l'humanité dans les conditions de son existence ici-bas? Dans la distribution intelligente des biens aux observateurs de la loi divine et des épreu-

es les plus douloureuses à ses prévaricateurs? — lus nous voyons tous les jours rhomme audaieux dans ses conseils, impie dans ses résolutions, •^îomblé de fortune , d'honneur, de santé , suivi du flot des courtisans de sa fortune et des adorateurs de son succès ; nous voyons souvent le juste opprimé , persécuté, sans honneur, sans fortune, écrasé quelquefois par répreuve et par la douleur : et il semble, à considérer ce spectacle qui étonne la raison trop courte de l'homme , que la souffrance est icibas le partage du juste et la prospérité l'attribut des violateurs de la loi.

La sanction est-elle intérieurement dans le témoignage impartial de la conscience, dans la paix et dans le remords ? Non, certes ! Le remords est plus terrible dans les âmes délicates etpures que dans les âmes criminelles. A mesure quo Thomme, entraîné par ses passions, descend l'échelle des passions brutales 5 la lumière divine s'affaiblit et le remords émousse son aiguillon. Il y a des âmes perverses qui se font une conscience endurcie, inaccessible au remords et au sentiment de la justice. Les grands coupables ignorent quelquefois le remords ; d'ailleurs, le remords implique la durée de la vie. Il y a des malheureux sans courage et sans espérance qui commettent le dernier et le plus grand des crimes.

296 L*iDËE D£ DIEU DANS LA LOI

le suicide : où est le châtiment? n y a des justes, des héros, des martyrs qui versent leur sang , qui meurent pour la défense de la justice : où est leur récompense ?

La sanction serait -elle enfin dans les lois civiles et les châtiments qui en protègent Fautorité ?— Mais ces lois n'embrassent pas dans leurs effets nos devoirs religieux et moraux; elles n'ont qu'un but: la défense de Tordre et des intérêts matériels; elles ne règlent que les effets extérieurs et laissent impunies les fautes intérieures et invisibles de la pensée, de la conscience et de la volonté.

Ce n'est donc pas sur cette terre que la loi naturelle s'achève, et si l'on ne veut pas soutenir cette maxime impie et paradoxale que Dieu, manquant de prévoyance, a donné à Thomme une loi qu'il peut impunément mépriser, il faut reconnaître, avec la théologie et la vraie philosophie, l'existence d'un autre monde, où le législateur, autrefois écouté par le juste et méprisé par le méchant, reprend ses droits et oublie la miséricorde pour suivre sa justice rigoureuse, infinie.

Nous voyons ainsi les liens étroits, nécessaires, qui rattachent la morale à Tidée même de Dieu.

La morale, en effet, et la loi naturelle qui en est le principe, a son origine dans Tintelligence divine

et dans ces exemplaires éternels entre lesquels règne Tordre et Tharmonie.

Elle se révèle à notre conscience sous la forme de la règle immuable du bien et du mal par une action lumineuse et néanmoins pleine de mystère, de Dieu qui éclaire tout homme venant en ce monde, par une action du Verbe ou du Maître intérieur qui parle à l'homme et l'instruit des premiers principes, des premiers devoirs et des premiers droits.

Elle dépend enfin de Dieu par sa sanction , c està-dire par les châtiments et par les récompenses qui vengent la loi des infractions de la liberté humaine et en défendent Tautorité.

Eternelle, universelle, nécessaire, absolue, c'est bien à ces caractères que nous reconnaissons la loi souveraine à laquelle obéissent d une manière différente et à des titres divers , Dieu, Thomme, et tous les êtres créés.

Cette loi n'est donc pas une sensation transformée. La sensibilité physique nous fait connaître les qualités matérielles des corps par l'impression organique et par le plaisir et la douleuv \ mm \^ \Nfc

reconnais pas la loi de ma vie et la règle universelle de mes actions dans l'impression organique de mon cerveau et dans la sensation qui en est le résultat. La sensation est subjective , la loi est objective; la sensation est un accident qui dépend de mon existence, la loi existe en elle-même, antérieu rement à toute chose créée; la sensation est changement agréable ou désagréable , intérieur^^ provoqué par un corps extérieiu', mais la loi n* rien de commun avec ces changements et ces im pressions dans lesquels Taffirmation matérialiste e grossière prétend découvrir son origine et soi explication.

Elle n'est pas le résultat de l'attention et de réflexion. La loi éternelle éclaire sans doute raison et me permet de distinguer le bien du mal. Par Tattention et la réflexion, je compare mes acte^ personnels et les actes que je connais, les décrets et les lois conçus par les législateurs de ce monde, avec une règle supérieure, et je déclare que c^s actes et ces décrets sont ou bons ou mauvais , mais c'est tout. La loi est un principe , les actes sont des faits; la loi est immuable, les faits changent et dis paraissent; la loi est absolue, les faits sont contin gcnts. La loi ne dérive donc pas des phénomène et des faits que nous pouvons observer , et Tatte

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tion ne peut pas la découvrir dans ces faits , dans ces actes particuliers, car la loi gouverne ces actes, et ces actes ne la renferment pas. *

Elle n'est pas la conséquence de l'éducation et de l'influence capricieuse et variée des milieux où s'écoulent nos premières années. En effet , l'éducation varie avec les peuples, les siècles, le caractère intellectuel de l'autorité enseignante, et tout ce qui est l'œuvre de la volonté libre de Thommc est marqué du caractère de l'instabilité. Mais voyez la loi éternelle : elle est la même pour le sauvage et pour rhonune civilisé, pour les premiers hommes qui ont peuplé la terre et pour nous ; elle n'est donc pas une affaire de convention, un préjugé d'éducation, et tandis que tout change autour d'elle et dans nos goûts, nos mœurs, nos affections, elle ne change pas.

Elle est l'expression et le reflet dans la conscience humaine de Tordre éternel, immuable, absolu, qui r^e dans l'intelligence même de Dieu. — Telle est, en effet, la doctrine que nous avons recueillie de tous les maîtres de la pensée. De saint Augustin à Malebranche , on n*entend pas de voix discordante dans l'hymne des philosophes en l'honneur de l'imion du Verbe divin avec l'intelligence humaine. Cette union, mystérieuse cV\v\Xttv\vCî.>\^^ ^\îv.

fois , est affirmée dans les savants écrits de saint Bonaventure et de saint Anselme, dans la philosophie des réalistes du moyen âge et dans les ouvrages mystiques des abbés de Saint- Victor. Platon, avant saint Augustin et saint Thomas d'Âquin, Gerdil, après Fénelon et Bossuet, forment les deux extrémités de cette chaîne de grands esprits , de penseurs de premier ordre , qui enseignent et affirment l'immédiate influence de Dieu sur notre âme, et qui reconnaissent en elle l'effet de sa présen aux splendeurs dont elle est éclairée.

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