CHAPITRE II
Le devoir.
La loi engendre le devoir. Kant a le mérite incontestable d'avoir donné à cette idée du devoir un caractère séduisant pour les grandes ^mes, un caractère particulier de désintéressement et d'austérité. Sa morale sévère est la suite et le développement plus abondant de la morale stoïcienne : elle rappelle les enseignements de Zenon et les préceptes de Marc-Aurèle ; elle présente un saisissant contraste avec les divers systèmes de morale en vogue à l'époque de Kant, dont l'égoïsme et le sensualisme étaient à la fois la base et le couronnement. Mais n'oublions pas que Ve ^\v\\Q't?>çr^<b ^<^
Kœnigsberg, malgré la subtilité singulière et Féléva* tion austère de ses pensées, n'échappe pas toujours au paradoxe et au mirage trompeur de certains sophismes familiers à son esprit indépendant (1). C'est à lui qu'appartient, par droit d'influence , la fausse définition du devoir, consacrée par Fautorité d'un philosophe contemporain, quand il écrivait cette parole : J appelle bien une action que nous devons faire, et mal toute action que nous devons éviter.
Je reconnais volontiers que toutes les actions commandées par le devoir sont légitimes , bonnes , morales, car elles sont conformes à notre nature et voulues par Dieu ; je reconnais encore que les actions défendues par le devoir sont contraires à notre nature et en opposition avec Tordre moral, mais je ne vais pas plus loin dans mes concessions. Je ne veux pas reconnaître que toute action qui n'est pas commandée par le devoir est mauvaise» et qu'il n'existe pas au-dessus du devoir des motife d'un ordre supérieur qui peuvent inspirer des actions généreuses qui méritent notre estime et notre admiration. Là est Terreur de la morale stoïcienne de Kant.
(1) Kant, Critique de li raison pratique, i^c part., liv. i, ch. m, et Examen de la raison pratique, par Barni, l^e part.
Un père de famille renonce librement aux joies de la fortmie et du foyer domestique, il expose sa vie pour défendre son pays envahi par l'étranger; un missionnaire s'éloigne de sa patrie et vole exposer sa vie, après avoir fait le sacrifice généreux de tout ce qu'il aime sur la terre pour affirmer sa foi et civiliser un peuple sauvage ; une jeune fille, attirée par une influence mystérieuse et presque souveraine, renonce à tout ce que la foule vulgaire a l'habitude de convoiter, fortune, amitié, joies sacrées de la vie et de la famille, elle va, sous le vêtement sévère d'une sœur de charité, passer sa jeunesse et épuiser ses forces auprès des malades, dans l'air insalubre d'un hôpital : direz-vous que ce soldat, ce missionnaire, cette sœur de charité ont rempli simplement un devoir, par un sacrifice qu'il nous est impossible de ne pas admirer? Evidenmient non. Direz-vous que leur sacrifice volontaire et leur dévouement héroïque est un acie mauvais? Non, sans doute. Il est donc évident qu'il est contraire à la logique et à la morale d'affirmer qu'un acte est mauvais quand il n'est pas inspiré, commandé par le devoir.
Il y a des moments et des circonstances difficiles dans la vie oix l'accomplissement du devoir exige un grand courage , et quelquefois même le plus grand
courage que Dieu demande à rhomme , le mépris * de la mort. Mais il y a aussi des âmes privil^ées * qui, par un choix absolument libre et sous l'impul- sion d'un instinct qui vient d'un monde qui n'est « pas le nôtre, ne se contentent pas de suivre les voies <j larges fréquentées par la foule ; il leur faut des sen- tiers plus difficiles et ces hauteurs oti l'énergie et le — sang du sacrifice ont une première récompense dans^ un sentiment plus vif de l'influence et de la présence fortifiante de Dieu. Par un mystère que lareligion explique et que la raison incomplète de rhomme ne peut pas deviner, ces âmes trouvent une source infinie de joies là où le vulgaire n'entrevoit qu'une source intarissable de souffrances. Il ne faut ni condamner ni tarir, par une fausse définition du devoir, la source de ces grands sentiments qui honorent la nature humaine et témoignent en faveur de l'action providentielle et surnaturelle de Dieu.
Si Galluppi, le disciple de Kant, a défini le devoir ce qui est commandé, des jurisconsultes, trompés par une observation incomplète et par Tigno-
rance des principes métaphysiques, ont donné une signification plus étroite encore à cette définition, en prétendant qu'il faut désigner, sous le nom de devoir, ce qui est commandé par la loi. C'est la confusion du devoir moral et de la légalité. Cette erreur, dont nous signalerons bientôt les funestes conséquences, familière aux philosophes grecs, inspira les auteurs du droit romain. Si vous cherchez la définition de la jurisprudence dans le Traité de la justice et du droit, qui ouvre les institutions justiniennes, vous serez étonné de Temphase de cette proposition : la jurisprudence est la science des choses divines et humaines, la connaissance du juste et de l'injuste, du bien et du mal; elle est la science de la vraie philosophie, et ceux qui en font l'application exercent un vrai sacerdoce universellement reconnu (1).
Je rends hommage au sentiment religieux qui inspire les législateurs qui ne séparent pas le droit et la morale. Il est certain qu'avant d'imposer des lois à
(i) • Jus est ars boni et œquî. Gujus merito nos sacerdotes appelant. Justitiam namque colimus^et boni et ssqui notitiam profitemur, sequum ab iniquo séparantes^ licitum ab iliicito discernentes bonos non solùm metu peenai^um, verùm quoque prsemiorum exhortations efllcere cupientes, veram ni fallor phiiosophiam, non simi-
latam afibctantes Jurisprudentia est divinarum atque humana-
ruffl rerom notitia, justi atque injusli notitia. » {De justit, et jure, Ub. I, tit. i,)
un peuple et de limiter, par de nouveaux devoirs,^ • l'usage de sa liberté civile, le législateur doit se re — cueillir, consulter sa conscience, et savoir si les lois,^ les devoirs et les droits nouveaux qu'il va créer ne^ sont pas en opposition avec la loi , les devoirs et lésas droits éternels, inséparables des fondements de l'or — dre moral. S*il reconnaît et s'il maintient une oppo^ sition, la morale et le droit, son œuvre est illégi — time ; elle n'a que l'autorité matérielle de la force et de la dictature , elle n'atteindra pas même la fia qu'il espère en assurant la tranquillité extérieure de ses sujets. Consultez l'histoire, en ejBFet, et vous verrez que les peuples, trompés ou dégénérés , qui ont pratiqué le divorce de Tordre social et de Tordre moral, ont descendu rapidement vers les hontes de la décadence et ont perdu toute virilité et toute grandeur. Quand les doctrines matérialistes d'Epicure pénétrèrent à Rome vers les derniers jours de la République, elles entraînèrent les vieux Romains loin du Forum , aux joies brutales du cirque , et ni le génie de la vieille Rome , ni la loi somptuaire ne purent la défendre de la barbarie. L'histoire du Bas-Empire confirme Thistoire de Rome, et la même loi inexorable s'applique encore aujourd'hui aux peuples chrétiens. Quand les souverains cessent de régner au nom de Dieu et au
nom de la raison morale, ils veulent régner au nom de la force et de la raison d'Etat, et les peuples, qui ne méritent plus l'honneur d'être libres, expient, dans un esclavage d'autant plus honteux qu'il est encore aimé , leur révolte criminelle contre la morale et contre Dieu.
Mais s'il y a des rapports étroits , il existe aussi des différences profondes entre la loi morale et la loi sociale, entre le dtvoir et la légalité. Observez un instant la nature et les caractères de la loi sociale, et vous relèverez aussitôt les limites étroites de son empire. Bien plus vaste est l'étendue de la loi morale. La loi sociale impose les obligations nées de la stricte justice ou des droits de nos concitoyens; la morale embrasse les préceptes engendrés par la justice, par la bienveillance et par la charité. La loi sociale défend les actes extérieurs qui blessent les droits extérieurs de nos semblables, et elle exige même, dans la répression des délits, la preuve extérieure , fondée sur un témoignage incontesté. La morale pénètre au cœur de l'homme et dans sa eonscience, à la racine des pensées, des désirs, des voli lions qui préparent et engendrent l'acte extérieur, mais qui échappent au regard et à la compétence du for extérieur. Elle' n'invoque pas des témoins; elle est elle-même
témoin et juge de l'acte défendu. La loi sociale est quelquefois indifférente à nos devoirs reUgieuz envers notre âme, envers nos semblables, envers Dieu, et, par une contradiction qui est familière à Terreur, il y a des lois athées qui imposent des devoirs et engendrent extérieurement des droits, après avoir tari la source des devoirs et des droits par la. négation publique de l'existence de Dieu : on peut être très-malhonnête homme et excellent citoyen. La morale échappe à ces contradictions, qui la révoltent; elle prescrit Faccomplissement de tous nos devoirs religieux ; elle affirme et respecte la présence de Dieu, sans lequel les lois humaines manquent de justice et d'autorité, et elle impose l'impérieuse obligation d'être honnête homme et bon citoyen , ne séparant jamais nos devoirs envers Dieu et nos devoirs envers la patrie. L'application de la loi sociale est difficile, et les subtilités de la procédure contrarient l'observation de la justice légale; mais la connaissance et l'application du devoir moral sont claires et absolues dans la conscience humaine. Les tribunaux qui jugent le coupable et vengent la loi n'échappent pas toujours aux faiblesses de ce monde, et, inspirés quelquefois par l'injustice, la passion, la haine, ou par de criminelles complaisances, ils font des victimes et
des martyrs, n n'en est pas ainsi dans Tordre moral, et nudgré les révoltes de notre liberté égarée, la conscience rend des arrêts et applique la loi éternelle avec justice et dans la vérité.
Mais les philosophes et les légistes qui ont perdu la croyance à la morale sont logiques lorsqu'ils substituent la légalité au devoir et les droits de l'Etat aux droits de Dieu. Pour eux, il n'y a qu'un devoir, l'obéissance à TEtat; un droit, la délégation de FEtat; une autorité sur la terre, TEtat. Â lui seul appartient la mission d'instruire et d'élever la nation. L'organisation du phalanstère et la prétention de séparer l'Eglise et l'Etat , l'enseignement et la religion, TEglise et l'école, est une application pratique et partielle des partisans de cette erreur monstrueuse, désignée aujourd'hui par un nom trèsjuste sous sa forme barbare : la statolâtrie.
Et ne croyez pas que la théorie barbare de la statolâtrie soit encore abandonnée. Elle est suivie, enseignée, audacieusement défendue par les philosophes qui refusent de reconnaître aujourd'hui l'existence de Dieu et de la morale, et qui ne peuvent méconnaître la nécessité des lois pour la conservation et la défense de Tordre social.
Examinons plus attentivement cette forme nouvelle de Tathéisme social. Le droit est antérleac
aux lois civiles, qui sont l'expression de la volonté d'un législateur. En effet, ces lois me défendent de m'emparer du bien du prochain, d'attenter à son honneur, à son corps , à sa vie ; elles vous commandent d'instruire et d'élever vos enfants, de respecter les liens sacrés de la famille et les bases des sociétés civilisées. Or, si le code civil n'existait pas, si ces lois n'avaient pas été authentiquement promulguées, croyez-vous qu'il serait permis de voler son prochain, de le tuer, de sacrifier ses enfants, de détruire la famille et d'attaquer ainsi les fondements de l'ordre social? Evidemment non, et je ne tonnais pas un homme raisonnable assez pervers pour défendre cette monstrueuse erreur. Mais ce n'est donc pas la loi civile qui engendre ces devoirs et ces droits ; elle déclare et consacre le droit en le plaçant sous la protection de la force publique , de la force armée.
Croyez -vous que s'il plaisait à un souverain de faire des lois qui autoriseraient le vol, l'homicide, la polygamie , l'abandon des enfants , il serait permis d'obéir à ces lois, et que le citoyen ferait un acte légitime et bon en s'emparant des biens de son prochain, en se vengeant d'un ennemi par l'assassinat , en jetant ses enfants dans la rue , en vivant à la manière des Mormons? Evidemment non. Il
a donc une loi antérieure et supérieure aux lois '^civiles, on droit et un devoir supérieurs et antérieurs aux droits et aux devoirs par lesquels un législateur veut assurer la paix dans un Etat.
C'est qu'en ejBFet, les lois humaines et civiles ne peuvent limiter l'action de noire liberté qu'à la condition d'être justes et autorisées ; or, elles ne sont justes et autorisées qu'en vertu du rapport étroit qui doit exister entre elles et Tordre moral , entre elles et Dieu.
Qu'est-ce, en effet, qu'une loi juste? Ce n'est pas celle qui atteint directement la an que le législateur veut atteindre, car il y a des législateurs et des souverains qui veulent ruiner les libertés politiques, civiles et religieuses d'un peuple , et qui font des lois savamment et audacieusement conçues pour atteindre ce but. Il y a des lois ou des moyens iniques , parce qu'ils répondent à un but inique et criminel. — Ce n'est pas celle qui est utile aux intérêts matériels d'un peuple, car les peuples, aussi bien que les individus, ont des intérêts plus élevés que ceux qui concernent la vie matérielle , ils ont des besoins intellectuels, moraux, religieux; et d'ailleurs une loi est ou bonne ou mauvaise par elle-même indépendamment de ses effets. — Une loi juste est celle qui est conforme à la loi morale
Mt LE DEVOIR
que Dieu nous fait connaître à tout instant, dans la lumière incorruptible de la raison et de la conscience, et c'est en vertu de cette conformité que notre conscience est obligée.
Qu'est-ce qu'une loi autorisée ? C'est celle qui émane d'un supérieur légitime. Or, tous les honmies sont semblables; ils ont la même nature, la même origine, les mêmes facultés , les mêmes espérances, la même destinée. Un seul être est supérieur aux hommes, c'est Dieu ; Dieu qui a fait l'homme pour vivre en société, et par conséquent pour vivre sous le gouvernement protecteur des lois, puisque les lois sont indispensables aux sociétés. Or, si une loi n'est vraiment obligatoire que lorsqu'elle est juste et autorisée; si elle n'est juste et autorisée qu'en vertu de sa conformité avec la loi et la volonté de Dieu, il est évident que les lois civiles n'existent que par la loi morale, et que par elles-mêmes elles sont impuissantes à engendrer des devoirs et des droits.
Il faut éviter , ou de confondre la morale et la jurisprudence, comme l'ont fait les auteurs du droit romain, ou de nier la morale, avec les matérialistes et les athées, en ne reconnaissant que la légalité; mais il faut affirmer le lien qui unit la morale et le droit et les ramener sans cesse à leur source commune, la raison et la volonté de Dieu.
LE DEVOIR 3i?
C'est la loi gui engendre le devoir, et si la loi commande à l'homme d'atteindre la fm pour laquelle il a été créé, c'est en étudiant la fin de rhomme que nous connaîtrons Télément indispen- 8al)le à la définition du devoir.
n existe , en effet , une harmonie providentielle entre les facultés ou les propriétés de chaque créature et sa destinée. Etant donnée la fin d'un être , on peut connaître ses facultés et sa nature, et réciproquement , étant données la nature et les facultés d'une créature, on peut connaître sa fin. Ce procédé est scientifique et rigoureux pour le naturaliste qui étudie la nature animale et végétale , pour l'astronome qui étudie les mondes célestes; il est également scientifique pour le philosophe et le moraliste qui observe la nature humaine. Il découvre en elle des facultés essentielles qui cherchent leur objet pour assurer leur élévation et leur apaisement; il constate que ces facultés sont dans tous les hommes, dans tous les temps, avec la même inquiétude ardente et la même direction vers un objet invisi-
ble et mystérieux. Or, puisque ces facultés soi essentielles à la nature humaine, elles s'identifleKi^ avec celle-ci, et elles ont avec elle ime origine coi mune, un même auteur. — Nous savons que cN Dieu, c'est le Créateur qui a fait la nature humaii c'est donc lui qui a fait et voulu encore ces £skculté^^ cette inquiétude, ce besoin immorteL Mais Dieu e&f un être également infini en sagesse et en intelligence ; il est donc certain que s'il a fait Thonmie avec uo mouvement vers un but, ce but doit existdr,rhonmie doit le poursuivre, et, en le poursuivant , il feût un acte bon, il accomplit un devoir.
Maintenant, interrogez la nature humaine , et vous reconnaîtrez un invincible besoin de bonheur. Le besoin est un fait primitif observé par les moralistes; il est le principe de toutes nos actions. Dans régarement de nos désirs et de nos pensées , nous oublions quelquefois la réalité, et nous donnons notre amour à Tombre et à Tapparence des vrais biens qui répondent , dans le plan divin, tiux invincibles besoins de notre âme. Mais elle est invinciblement attirée vers cet objet mystérieux qui se dérobe ici- bas, à ses efforts impatients, et qui semble s'éloigner d'elle à mesure qu'elle avance, pour augmenter l'ardeur de ses désirs et entretenir l'égalité de son élan. Mais quel est cet objet ?
J'interroge encore la nature humaine et j'observe attentivement ses facultés. L'amour du bonheur se lécompose, comme la lumière, en plusieurs rayons. Te suis l'écho des grands philosophes de tous les omps et l'interprète véridique de ma conscience ['uand je dis que nous cherchons l'infini dans le rraî, le beau et le bien. Mon intelligence n'est amais rassasiée des vérités qu'elle comprend, et iliacune de ses conquêtes, dans la vaste étendue des sciences divines et humaines, fait tomber des barirîêres , et recule, en la prolongeant, la perspective de l'horizon que je voudrais embrasser. Mon imagination n'est jamais apaisée au spectacle des beautés de ce monde, soit qu'elles se révèlent dans les aspects tantôt sévères et tantôt gracieux de la nature physique, soit qu'elles apparaissent avec im caractère incomparablement plus élevé de lumière, de grâce et de perfection dans le visage humain ; elle soupçonne et elle rêve une beauté éternelle que les beautés de la terre lui rappellent sans jamais l'effacer de sa mémoire et de ses désirs. Ma volonté rêve aussi la réalisation d'un idéal de bonté, de sainteté que les grandes âmes, avec les perfections de la nature et les secours surnaturels de la grâce, entrevoient dans leurs prières et dans leurs contemplations, et qu'elles essaient de réaliser par les sacri-
fices courageux de la vertu. Mais mon âme, fatiguée, haletante, cherche encore TEtrd infini dont elle vient de voir Timage, celui qui est éternellement et substantiellement le vrai, le beau, le bien.
J'ai dit l'Etre infini , car, ne l'oubliez pas, l'indéfini n'est pas line réalité; or, c'est une réalité, c'est un être que mon âme désire et qu'elle cherche. Mais il n'y a que deux classes d'êtres, le fini et l'infini ; et puisque l'Etre que je cherche n'est pas fini, puisque la possession de tous les objets finis ne peut pas encore apaiser l'inquiétude de mon âme , c'est bien l'Etre infini, c'est bien Dieu que je veux posséder : Dieu seul est infini.
Voilà le fait psychologique, le fait humain que vous pouvez constater; le voilà dégagé de toute considération mystique et dans la simplicité de la lumière de la philosophie. Je peux dire aussi que nous l'avons tous constaté. Nous savons , en effet, que rien ne peut ici-bas nous rendre pleinement heureux : nous arrivons à cette conclusion , soit dès notre jeunesse, avec la grâce qui éclaire et sous la salutaire influence d'une éducation chrétienne , soit plus tard , après les déceptions amères et les désenchantements douloureux de la vie. Qui n'a donc jamais constaté cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine ; oîi est l'homme qui n'a jamais soulRfert du tourment de l'infini ?
LE DEVOIR an
Or, au moment où ma raison m'apprend à connaître la fin de ma vie, ma destinée, elle m'apprend aussi l'existence de la loi qui me commande impérieusement, au nom de ma nature, au nom de Tordre universel, au nom de la volonté de Dieu, de mo diriger vers ma fin et de ne jamais m'en détourner. Là ne finit pas encore le rôle de ma raison , car elle me fait connaître, à tous les moments de ma vie, les moyens que je dois prendre ou les actions que je dois faire pour répondre à la volonté divine et réaliser, dans la mesure de mes forces, par un acte méritoire de liberté, l'ordre éternel. J'entends, en effet, à tous les moments de ma vie, une voix intérieure me dire : ceci est bien, cela est mal; et la traduction philosophique de ce phénomène psychologique est celle ci : telle action me rapproche de ma fin, telle autre action m'en éloigne. Celui qui fait connaître à l'homme le terme suprême de son activité ne lui refuse ni les lumières ni les secours qui doivent seconder et diriger ses mouvements.
La définition du devoir découle, par voie logique, des principes que nous venons de considérer. Le devoir est l'obUgation que Dieu fait à l'homme de prendre les moyens nécessaires pour atteindre sa fin. n est inutile en ce moment d'entrer dauâ \iv\a discuasion abstraite^ à la suite de Y^acaV ^^ ^^ "^^^
chercher si l'idée de devoir est un jugement synthétique ou un jugement analytique, s'il est â prtort ou à posteriori. Qu'importent ces distinctions subtiles, qui ne rendent ni plus intelligibles, ni plus attrayants les problèmes déjà sévères de la philosophie ? L'idée du devoir est naturelle et primitive; elle naît dans la raison pratique, elle nous apprend la science de bien agir.
Le devoir est absolu, immuable, universel. Absolu 5 quelles que soient les circonstances de temps et de lieu où nous sommes. Si vives que soient les révoltes des sens et des passions ; si profonds que soient nos préjugés , il faut obéir au devoir aussitôt qu'on entend sa voix , et ne pas essayer, par une faiblesse coupable, de lui opposer des prétextes qui ne peuvent jamais lui faire perdre son caractère impérieux et évident d'autorité. Il est immuable, car il exprime les rapports qui dérivent de la nature de rhomme et de la nature de Dieu. Tant que ces deux termes ne changent pas, le rapport exprimé par le devoir ne peut pas changer. Or, Dieu ne change pas, car Timmutabilité est son essence; l'homme ne change pas, car s'il subissait une altération profonde dans son essence il perdrait les caractères constitutifs de la nature humaine, il cesserait d'être un homme. Le devoir est donc immuable.
LE DEVOIR 3i9
H est enfin universel de deux manières : d'abord ,
parce qu'il s'impose à tous les hommes, sur tous les
points de l'espace, à tous les moments de la durée;
ensuile, parce qu'il a pour objet toutes nos actions.
L'homme conserve sans doute, pendant la vie, la
puissance de se révolter contre le devoir et de mé-
Prtser la loL C'est par la liberté et la raison que
^'tiomme diffère des créatures qui lui sont infé-
i^^tires et qui accomplissent sans révolte Tœuvre
^"V^ine. Mais l'homme ne trouble jamais impu-
^^xnent Tordre moral. Les individus, aussi bien
î^^c les peuples, expient déjà sur la terre, par un
^■*^âtiment dont la Providence connaît Féconomie,
^ révoltes de leur liberté.