‹ Du droit et du devoirChapitre 18 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le droit.

L'idée du devoir clairement conçue permet au philosophe de comprendre l'idée de droit. Nous ne connaissons pas sans doute une définition du droit universellement acceptée. Les légistes ont oublié trop souvent d'étudier et de considérer ce grave problème à son point de vue légitime et dans la lumière de Dieu. Ils n'ont vu dans Thomme qu'un citoyen , c'est-à-dire un membre d'une association politique et matérielle, appelé à travailler au bienêtre et à l'amélioration matérielle de son pays ou de la cité, et c'est en descendant cette pente aussi rapide que dangereuse qu'ils ont été amenés à voi-

*^^^ X*éclat primitif de Tidée de justice et de droit, ^*^ la dépouillant de son caractère moral, religieux ^* divin. L'Etat , indifférent à toutes les religions , ^ ïitat, athée, veillant avec un soin jaloux à la tranquillité matérielle des citoyens, au développement ^^ la richesse nationale, à l'exclusion de toute con- ^*<iération religieuse, c'est bien le rêve ou l'idéal ^^^n trop grand nombre de publicistes contempo- ^^ns.

Itfais ce n'est pas ainsi que Ton peut expliquer le

^^^^ractère auguste et sacré du droit. L'analyse scien-

^^que et l'examen impartial de cette idée du droit

^^^us permettra de distinguer les titres qui en jus-

^^^ent la dignité et la grandeur.

Je vois d'abord , avant toute recherche philosophique approfondie , qu'il ne faut pas confondre le ^roit et la force physique, et que souvent même il existe entre ces deux puissances un antagonisme Criminel. Nous avons dit : la légalité n'est pas toujours le devoir ; nous ajoutons : la force matérielle n'est pas toujours le droit En vertu d'une disposition mystérieuse de la Providence et de l'ordre général des choses humaines, la force n'est jamais, il est vrai, étrangère ou indifférente à la justice et au droit; elle est ou son alliée ou son ennemie, et elle sert tantôt à la défendre, tantôt à l'opprimer.

selon les hommes que les événements appellent à gouverner les peuples et selon les circonstances très-diverses dans lesquelles la force est entre leurs mains ; mais il n'en demeure pas moins incontestable qu'il ne suffit pas d'être le plus fort pour avoir raison.

Le droit est néanmoins une puissance ^ mais une puissance morale qui fait partie de mon âme, de ma nature, et qui se rattache, par des liens trèsétroits , accessibles à l'analyse psychologique, aux racines mêmes de la liberté humaine. Elle est donc immatérielle comme l'âme , et tandis que la force matérielle agit sur la matière et frappe mon corps, elle rencontre une barrière infranchissable; si elle vise plus haut, ses coups n'atteignent pas l'âme. Oti le droit naît, il se conserve dans sa perpétuelle intégrité.

Ces considérations générales ne dégagent pas encore et ne présentent pas dans sa lumière l'idée du droit. Nous avons reconnu l'existence d'un monde idéal et éternel dans la pensée divine, et un monde imparfait , réel , dont nous faisons partie, et

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Qui est fait cependant à Timage du monde exemplaire. Or, si Dieu veut, en vertu de sa sagesse et ^6 son intelligence, que Tharmonie et la paix de l'ordre régnent par la liberté de rhomme , dans ce Dionde créé, comme elles régnent dans le monde Complaire de sa pensée; si la condition essentielle ^ô cette paix c'est que l'homme marche invaria- Wexnent vers sa fin; si c'est l'honneur et le devoir ^solude l'homme d'agir ainsi, nous pressentons ^^é la nature du droit Au-dessus des décrets et *^^ lois qui règlent les rapports de la famille, des ^*^cyens, des nations, et antérieurement à ces lois, ^ ^ a un droit primitif et inaliénable qui découle de ^ volonté divine et que nous connaissons par Tétude ^^ rhomme: c'est le droit naturel, c'est la faculté ^^^ntielle et inviolable qui appartient à l'homme ^^ remplir son devoir, d'atteindre sa fin, et de réa- ^^^r, par l'effort libre et méritoire de sa volonté, ''^^^rdre divin. Et de même que les devoirs particuliers engendrés par les lois humaines sont subordonnés au devok premier et naturel qui invite <* homme à se diriger vers sa fin, ainsi les droits ^Particuliers et positifs, domestiques, sociaux, polit^iques, civils, internationaux, sont inférieurs et Subordonnés à ce droit premier et souverain, qui permet à l'homme d'écarter l'obstacle qui le dé-

tourne de sa fin. U n'y a pas de droit contre ce droit.

Essayez d'étudier successivement et avec plus d'attention les éléments de la définition donnée.

D'abord , le droit ne peut appartenir qu'à une personne, c'est-à-dire à un être doué d'intelligence et de liberté ; l'activité inconsciente ne suffit pas. Regardez , en effet, l'échelle des êtres créés : l'activité est à tous ses degrés sous des formes distinctes qui engendrent des mouvements divers, mais l'activité et le mouvement sont partout. Vous connaissez l'activité physique, chimique et mécanique des corps inanimés, l'activité organique et plus élevée des plantes, l'activité instinctive et reproductive des animaux : ces activités diverses engendrent des phénomènes ; elles ne peuvent pas encore créer des droits, il leur manque la lumière de l'intelligence. Les affirmations des matérialistes, des panthéistes, des partisans de la métempsycose et de certains légistes, au réveil de la jurisprudence romaine sur les droits des animaux, n'ont jamais trompé personne, et vous ne direz pas, en parlant des animaux et des plantes : ils ont un droit, car le premier droit de l'animal serait assurément le droit à l'existence, et j'estime que l'homme ne se reconnaît pas coupable quand il tue les animaux.

D^aillears, le droit implique aussi dans celui qui le possède un second élément : la liberté, éclairée par la raison. En effet, si le droit est essentiellement la faculté d'écarter les obstacles qui s'opposent à notre mouvement vers la fin ou le but de la vie, il est évident que le sujet auquel appartient le droit connaît la fin qu'il doit atteindre et qu'il est doué d'intelligence; il est encore certain qu'il est en mouvement , c'est-à-dire doué d'activité ; il est certain, enfin, qu'il est libre et responsable, et qu'il peut dire , à ceux qui élèvent des obstacles pour arrêter son activité, sa volonté dirigée vers sa fin : je renverse vos obstacles parce que c'est mon devoir de le faire, parce que je suis responsable de ma complicité et de ma faiblesse, parce que je suis libre en un mot. Or, l'intelligence, la causalité,

la liberté n'appartiennent pas aux animaux; ils appartiennent à l'homme , et c'est à lui seul qu'ils ^ont réservés.

Le troisième caractère du droit , c'est d'être essentiellement bon et conforme à notre nature. En effet, si son objet est de nous permettre d'atteindre notre fin ; si notre fin suprême est Dieu, c'est-à-dire le vrai, le beau, le bien absolu, infini ; si toutes nos facultés sont organisées avec le dessein, de la part du Créateur, de les unir au vrai, au beau, au bien.

d^à VU, — c'est de diriger son intelligence vers le vrai, son imagination vers le beau , sa volonté vers le bien, sa conscience vers Dieu , et de con^rver la vie dont il a reçu le dépôt. — Or, si le droit naturel dérive de nos devoirs naturels, il est évident que rhomme a le droit rigoureux, naturel, inalié* nable, de posséder le vrai, d'aimer le bien, d'adhérer au beau, de pratiquer le culte, expression de l'union de son aine avec Dieu, et de posséder les biens matériels, indispensables à la conservation de sa vie.

Cette doctrine est ferme, rigoureuse, et d'une incontestable vérité.

Mais si la liberté illimitée de la pensée et de la conscience était un droit naturel, il faudrait dire, en reconnaissant que le devoir seul engendre le droit, que rhomme a le devoir d'aimer indifféremment le vrai et le faux, le bien et le mal, Dieu et le néant , et qu'il n'existe pas de direction spéciale et naturelle de nos facultés vers un objet déterminé. C'est la négation de l'ordre moral.

n faudrait dire que Thomme est indépendant de toute loi, de toute autorité, qu'il est autonome, en un mot , que Dieu n'a pas fait un commandement à la raison humaine de chercher, d'aimer la vérité ; il faudrait dire enfin, avec les panthéistes, que

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rhomme se suffit pleinement à lui-même, quMl est sa lumière et sa loi, qu'il est Dieu. — Exposer ces conclusions logiques n'est-ce pas réfuter déjà Tobjection?

Certes, quand nous disons que le droit dirige et protège la liberté humaine, nous ne prétendons pas la rendre esclave d'une autorité temporelle et méconnaître sa dignité. Qu'il s'agisse de la conscience ou de la pensée , je m'empresse de reconnaître qu'aucune puissance ici-bas n'a le droit de m'imposer, par la force et par la violence, une croyance et une religion. Je revendique hautement, à ce point de vue, l'indépendance de la raison, et je reste dans la tradition tbéologique et chrétienne de la plus saine orthodoxie.

On convertit la raison par des raisons , et quand elle a été persuadée, par l'évidence ou par la certitude incontestable des preuves , de Texistence de la vérité proposée, elle donne son adhésion et entraîne aussitôt le consentement de la volonté. Mais la force brutale ne vaut pas une bonne preuve; elle n'a pas le privilège d'éclairer Tintelligence par un coup de lumière, de la convaincre, et de persuader la volonté. Saint Thomas d'Aquin et Suarès n'enseignent pas une autre doctrine, et ils professent, dans leurs savants écrits sur cette matière, que l'acte de foi est

un acte volontaire qui présuppose une illumination de l'intelligence (1).

Nous sommes donc partisans de Tindépendance de la conscience en face de la force matérielle et dans un sens que j'estime inutile de justifier par un long argument. Que dans une société parfedte , où tous les citoyens sont catholiques et courageusement fidèles à la religion de leurs pères, l'Etat puisse expulser du pays et punir , par des peines dont la nature varie avec les mœurs et les temps, rhérétique turbulent qui trouble la paix publique et sème autour de lui Terreur et l'ivraie , c'est une autre question. Dans ce cas , et dans les cas analogues, l'Etat n'a pas la prétention de convertir l'hérétique en révolte, il entend seulement protéger la. paix et la foi de l'immense majorité de ses suj( contre les envahissements et les séductions dange — -reuses d'un révolté. Ne confondons pas la conver- r sion d'un homme et la défense sociale, et ne mèlonss pas les problèmes agités.

Si nous reconnaissons volontiers que la forc^ brutale ne peut pas pénétrer dans notre âme e* forcer notre intelligence à croire ce qu'elle ne veu -^— ^' pas croire; si nous réprouvons ce rôle et cett^-^^

(i) s» Thomas, Summ. theol., 2* 2«, quaest. x, art. 8. — Ptid qusst. VI, art. i. — Suarès, De Fide, disp. m, sect. ii, n. 78.

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intervention malheureuse de la violence dans le domaine inviolable de la conscience, il nous est bien permis de signaler et de condamner l'erreur dangereuse des nouveaux philosophes qui réclament aujourd'hui, comme un droit, la liberté et l'autonomie de la raison.

Cette revendication exprime la révolte de la raison humaine contre Dieu, et elle est familière aux sceptiques de Técole de Kant, aux panthéistes de l'école hégélienne, aux partisans trop nombreux de la philosophie qui se croit positive et de la morale indépendante. Ils prétendent n'obéir qu'à la raison, et ils ne vont pas jusqu'au bout de leur raison , si courte- qu'elle puisse être. C'est en demeurant fidèles à leur pensée secrète de révolte qu'ils ont déclaré être indépendants de Dieu, dont ils nient l'existence, de l'autorité religieuse, dont ils contestent l'origine divine et les caractères sacrés , et d'une règle immuable et éternelle du vrai et du bien. De là l'erreur des panthéistes qui attribuent à la raison humaine les caractères souverains qui n'appartiennent qu'à sa divinité , et l'erreur plus populaire des sceptiques qui ne croient plus à la distinction nécessaire et essentielle du vrai et du faux , du bien et du mal.

Et cependant, non. Le droit naturel ne doit pas

et ne peut pas consister dans la libedé d'^igir contre la nature qui nous est faite par Dieu, contre les facultés vivantes et inquiètes qui sont en nous., avec le désir de s'unir à une réalité qui ne &it pas partie de nous-même, contre la vérité, le bien, la justice. Il est impossible, enfin, de nier Texistence de la distinction du bien et du mal , du vrai et du faux, l'existence d'une autorité, d'une règle immuable qui domine et gouverne enfin la raison.

Le droit, c'est la puissance morale, nécessaire et inviolable qui permet à l'homme de résister à tout obstacle qui voudrait empêcher sa raison de s'unir au vrai, sa volonté d'adhérer au bien et au beau , son âme de s'attacher à Dieu, tout son être d'atteindre la fin pour laquelle il a été créé, et de réaliser ainsi sur la terre l'ordre et Tharmonie qui régnent dans le monde exemplaire et divin.

Telle est la conclusion qui se dégage de l'étude que nous venons de faire , en observant la nature humaine et en interrogeant ces maîtres de la pensée qui, de Platon à saint Thomas d'Aquin, et jusqu'à Malebranche , Bossuet et Fénelon , répètent avec une égale autorité, une même affirmation : l'union de Thonmie avec Dieu et la présence de la lumière divine dans l'intelligence humaine. C'est Dieu qui crée l'homme par im acte de liberté ; c'est

lui qui nous donne nos facultés et leur inclination originelle et invincible vers notre fin ; c'est lui qui éclaire notre âme de l'éclat de sa lumière et nous révèle, avec nos droits, la loi du bien et du devoir. Dieu n'est pas loin de chacun de nous ; et ce n'est pas seulement par Tinfaillible sûreté des vérités étemelles qui éclairent sans cesse la raison que nous reconnaissons l'effet salutaire et le rayonnement de la présence de Dieu dans notre âme, nous la reconnaissons encore par Télévation inaccoutumée de certaines de nos pensées, par l'ardeur généreuse et inattendue de nos résolutions à des heures de miséricorde, par les douleurs si rarement interrompues et par les désenchantements amers dont la longue chaîne font la vie humaine et laissent pressentir un rivage moins tourmenté ; c'est enfin par l'immortelle inquiétude de nos désirs dont rabfme appelle Tlnfini I

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