‹ Du droit et du devoirChapitre 3 sur 30 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

VOUS répondez que l'homme est condamné à mourir tout entier sur la terre , il est évident que ridée du devoir, avec ses difficultés et ses luttes, doit disparaître de la langue humaine, et que le droit naturel consiste à satisfaire sans obstacle et sans discernement, selon l'enseignement des phalanstériens , toutes les tendances de ma nature blessée, déchue, mais trop vivante dans ses besoins infinis; il est évident que la douleur est un mal et que la jouissance devient un bien moral que je dois désirer et poursuivre. Et pourquoi vous étonner si les foules , séduites , égarées , entraînées aujourd'hui par ces théories criminelles des philosophes qui sont écoutés, réclament, dans les menaces et dans le sang des guerres civiles, Tapaisement de leurs désirs les plus violents, la reconnaissance et la satisfaction de leur droit essentiel à la jouissance? Pourquoi vous étonner si elles déclarent la guerre aux hommes, aux lois, au^ institutions sociales, ^ui con-

PRl^FACR xi

sacrent leur misère sans leur laisser Tespérance de les voir finir dans une récompense prochaine et éternelle? 11 est donc facile de reconnaître qu'il existe une relation très-étroite entre la science de la morale et la science du droit naturel , et si l'on veut connaître le véritable objet du droit naturel , il faut d'abord connaître la solution du problème de notre destinée.

Jai voulu démontrer, dans un autre ouvrage accueilli avec faveur, l'impossibilité de fonder la morale et le droit sur la négation de Dieu (1). Il nous reste à compléter la partie négative de nos études philosophiques, en recherchant le seul fondement du devoir et du droit.

Je renonce aujourd'hui aux difficultés douloureuses de la controverse, qui obligent le critique ou le philosophe à suivre attentivement l'erreur dans les sinuosités de sa marche ténébreuse , et à tenir sans

{{) La morale et P athéisme contemporain.

Xij PREFACE

cesse l'oreille ouverte aux négations systématiques des esprits faibles, mais présomptueux, quelquefois même aux blasphèmes des ennemis implacables de nos convictions les plus sacrées. Travail ingrat, pendant lequel on n'est soutenu que par l'espérance de défendre les intelligences contre les séductions de Terreur. J'entre dans la sérénité du temple que les sages ont élevé en Thonneur de la vérité :

Edita doctrina sapientum templa serena.

Nous entendrons les maîtres de la pensée, de Platon à saint Augustin, de saint Anselme et de saint Thomas d'Aquin à Fénelon et à Bossuet , répéter, avec la variété attrayante de leur génie et avec un accord qui est l'hommage de la raison à la vérité éternelle, que Dieu est le fondement de la morale et du droit ; qu il est le terme suprême de Tactivité humaine ; qu'il nous dérobe sa réalité vivante , mais qu'il nous

HKIfFACE \lij

(iclairo de ses rayons comme le soleil, (|iii rend visibles pai' sa lumière les richesses de la nature, et qu'eu dehors de lui notre sagesse trop courte s'expose à bâtir sur le sable un édifice branlant, condamné à périr.

J'ai recueilli, avec la docilité res|)ectueuse du disciple, renseignement des maitres les plus autorisés ; je marche à leur lumière, en essayant de prolonger Jeurs rayons sur les problèmes qui nous tourmentent. L'homme n'invente pas la vérité, il la découvre et la répète. A la manière des coureurs aux fêtes antiques, il reçoit et il donne le flambeau qui Téclaire :

Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.

Paris, 4 octobre 1876.

pour les écrits de Platon: elle exprime iiussi d'une manière poétique le caraclère élevé de la philosophie de ce génie. L'aigle contemple sans cesse et sans fatigue le soleil, comme Platon contemple les Idées éternelles, et, sans prétendre savoir si Plalon est un écho d'une révélation primitive ou s'il est seulement l'interprète attentif -et scrupuleux de la raison humaine,. il est incontestable qu'il a connu le but de la vie, la nécessité de l'atteindre, et par conséquent le vrai fondement du devoir et du droit naturel.

Quand notre âme veut découvrir la vérité, elle ne doit pas s'arrêter à la région obscure des phénomènes, des sensations, il faut qu'elle s'élève à la région des Idées. Avant d'agir, Dieu consulte et interroge les Idées, dont la nature entière est le reflet pâle, la copie imparfaite. L'homme doit ressembler à Dieu, il ne doit agir qu'après avoir interrogé les Idées. Or, ces Idées ne sont pas dans les corps , elles ne sont pas dans notre âme , elles sont un reflet de Dieu; il faut donc élever le regard, le tenir fixé sur l'Idée de Dieu et devenir des hommes divins.

Et nous serons des hommes divins quand nous tiendrons les passions enchaînées, quand nous étoufferons les mauvais germes qui sont en nous, quand nous écarterons l'obstacle des joies animales,

PLATON a

des désirs charnels. La mort, qui frappe le dernier coup, qui soustriiit l'âme à Taclion du corps, qui le délivre des chaînes des sens, la mort n est plus à redouter, elle est un bienfait; le vrai sage l'attend et ne la craint pas.

Voilà ce que nous lisons dans Platon. La grandeur des sentiments, Félévation des Idées, l'éclat poétique des pages qui expriment ces sentiments et ces Idées, l'harmonie de ces sentiments et de ces Idées avec les idées et les sentiments chrétiens des philosophes de tous les temps, Témotion que ressent l'âme en voyant s'éveiller en elle, sous Tinfluence de ces enseignements, des aspirations généreuses, des idées élevées et fécondes, des forces plus puissantes pour le bien, tout cela fait aimer, admirer Platon, sans nous faire oublier l'enseignoment plus élevé de la parole révélée: el nous comprenons mieux cette belle parole de saint Augustin : « 11 y a peu de chose à changer dans la philosophie de Platon pour en faire une philosophie chrétienne. » Il y a sans doute des lacunes considérables el de graves erreurs dans le système du premier philosophe de la Grèce ; il y a aussi des assertions erronées, de fausses lueurs qu'un esprit fiiible peut confondre avec la lumière. Ainsi la question de l'origine de la matière et de la nature des Idées y

reste obscure et ouverte aux interprétations et aux commentaires les plus opposés ; le rêve des réminiscences est une brillante parure jetée sur une idée fausse et condamnée; Téternité de Tâme, démontrée par l'éternité du mouvement, est inexplicable, incompréhensible, et je réprouve, avec la conscience, certains crimes (pie Platon a voulu justifier dans le Ihmté des lais et dans sa République. Mais il y a aussi dans les œuvres de Platon une partie saine, irréprochable, qui est un magnifique mouvement de la raison à la recherche de la vérité.

Avant de démontrer la fin que nous devons atteindre et !a route qu'il nous faut suivre, il est ' indispensable de nous connaître nous-même dans notre nature et dans nos facultés.

C'est ainsi que procède Platon.

Ce grand philosophe ramène à trois toutes les facultés de Tâme : nous sentons en nous des désirs charnels et des sensations par lesquelles nous touchons à la terre, et nous ressemblons à l'animal grossier ; leur principe est la sensibilité physique (to £7ri0ufjiiiTixov), mais nous sommes supérieurs aux

animaux. La vie intellectuelle et morale leur est inconnue ; elle est très-développée en nous. L'instinct leur suffit et détermine leurs mouvements vers toute occasion de joie matérielle et tout développement de la force animale ; en nous il y a une faculté plus élevée que Tinstinct : elle a pour objet non plus la sensation, le plaisir, la conser* vation de la vie organique, elle a pour objet ce qui est immuable, éternel, les idées. Cette faculté, c'est la raison (voOç ). Il est enfin une troisième puissance dont le rôle et Faction sont assez mal déterininés dans la philosophie platonicienne, faculté intermédiaire entre la raison et la sensibilité, qui entraîne l'âme au bien ou au mal, selon qu'elle est niise au service de la raison ou de la sensibilité ; elle s'appelle : courage (eypo?) (1).

Platon reconnaît donc en nous l'existence des trois facultés et non l'existence de trois âmes ; c'est ce qui résulte évidemment de Tétude attentive des termes qu'il emploie pour exprimer la nature de ces facultés. C'est en ce sens que saint Thomas d'Aquin a dit : Il y a trois âmes, Tâme végétative, l'âme sensitive, Tâme intellective (3).

{i) Tintée, p. 45, 97, 63. — BépubL, vi-vii. — Philèbe, p. 236. — Tfiéétèts, 245-270.

(2) Pars i», Quœst. lxxviii, art. 2.

»i PLATON

Chacune de ces facultés a son siège déterminé : rame est une, mais elle agit par le corps sur le monde extérieur ; c'est aussi par le corps qu'elle en reçoit les sensations. Elle agit donc en employant comme auxiliaires des parties du corps dont le choix varie suivant la nature de nos opérations. La raison, cette faculté maîtresse et souveraine qui contemple les Idées, a son siège dans le cerveau; le courage a son organe au-dessous de la tête, dans la partie supérieure de la poitrine ; la concupiscence agit dans les parties inférieures, d'où s'élèvent les vapeurs malsaines qui s'interposent entre la raison et les Idées, les désirs animaux, les aveugles colères, les amours grossiers. Il faut toutes les clartés de la raison (yoOç) et toute l'énergie du courage {Oitaàz) pour tenir la concupiscence enchaînée.

Au livre de Phèdre, Platon exprime encore cette dualité sous la poétique image de deux coursiers : le premier est beau, agile, soumis; le second est épais, gonflé de colère, rebelle au fouet. « Le premier est d'une flère attitude, la tête haute, les naseaux recourbés, la peau blanche, les yeux noirs, épris d'un légitime amour pour l'honneur et la gloire, ardent et fidèle à la seule voix de son guide. »

Au IV* Uvre de la Républiqiie, il éclaire, par une analyse pleine de finesse, la nature, les caractères

et les conséquences de ces deux puissances, et il en conclut la nécessité d'établir entre elles l'harmonie par la justice, condition du bonheur. Saint Augustin commentera plus tard cet enseignement, il le complétera par l'autorité surnaturelle de l'Evangile, et trouvera dans les doctrines théologiques la confirmation raisonnée de cette théorie platonicienne : la paix est la tranquillité dans Tordre. Ecoutons d'abord Platon :

« L'âme juste ne s'arrête pas à régler les actions que les hommes peuvent voir, elle ordonne encore son intérieur : elle ne permet pas qu'aucune faculté de l'âme agisse autrement qu'elle doit. Elle veut aussi qu'après s'être domptée, après avoir fait régner l'harmonie entre ses facultés, après avoir uni entre eux les éléments qui la composent de manière à produire un tout harmonieux, alors seulement elle commence d'agir, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique. »

Voilà un fait psychologique que Platon a dégagé des obscurités sophistiques de ses prédécesseurs, et qu'il a fait connaître avec poésie, éloquence et profondeur; c'est l'obstacle des sens à la connaissance et à la vertu. Il a recours à des expressions exagérées dans son impatiente colère et dans son désir de réprouver, de flétrir la puissance honteuse

de la concupiscence et des sens. Les disciples des écoles ascétiques les plus sévères du moyen-âge et dei premières années du xvn* siècle ont été timides auprès de Platon : « Les plaisirs physiques sont des chaînes qui enlacent l'âme ou des clous qui la tiennent attachée à la terre. Le corps est le cachot, le tombeau de Tânie : îiov-j-oc-to tm'j.v. îttiv f/xiv otîulk. Il n'est donc plus le serviteur de Tâme, to pwy.svov (TM'/aTt, il est un mal, une folie, a-Tà tov toioOtov xax.oû — Tf.r Too TwaKTo; àyfio«rjvr,$. Aussi la Vraie philosophio exige un complet délachemenf des sens; elle n'est qu'un long apprentissage de la mort, x«pt^{J^o? -^^jô^ç

àrrô TwaaTo; (1).

Il y a de l'exagération dans ces accusations de Platon conlre le corps et ses rapports avec l'âme ; on croirait parfois entendre les anathèmes des premiers Manichéens contre la matière. Appuyés sur l'autorité de la révélation, les catholiques enseignent le dogme de la chute et donnent raison de rantagonisme douloureux constaté par Platon ; ils sont loin de méconnaître les révoltes redoutables de la matière et de la chair, l'obstacle opposé à l'âme par le corps et la concupiscence. Mais le corps n'est pas essentiellement mauvais, il ne doit

(i) Phédon, i8, 57. — Gorgiaa, 100. — Phèdre, -21. — Mcibiade, liv. i.

PLATON î»

pas être Tobjet d'un mépris absolu ; instrument de l'âme et compagnon de ses défaites et de ses victoires, il doit partager ses joies et être un jour associé à son triomphe. Voilà renseignement chrétiens ; il est conforme de tout point aux désirs du cœur et aux affirmations de la raison.

Et cependant, on ne doit pas trop blâmer Platon d'avoir combattu avec énergie et persévérance la morale sensualiste. Elle était enseignée par les Sophistes, pratiquée par la foule et accueillie avec enthousiasme par des disciples fascinés. La morale des sophistes consistait à nq pas distinguer le juste de l'mjuste, à reconnaître la légitimité des plaisirs sensuels, à proclamer le droit du plus fort et le culte du succès. 11 y a de la logique dans cet enseignement. Si rhomme n'est qu'un peu de matière habilement organisée, il n'y a d'autre droit que celui du plus fort , d'autre but à poursuivre que l'obéissance aux forces fatales de notre nature, dans le sens de notre avantage et de notre bonheur ; il n'y a d'autre loi que l'instinct. Les Sophistes enseignaient tout cela avec éloquence et subtilité.

î.cur parole nélait plus l'expression, elle était le déguisement de la pensée, un instrument de succès nu service de Tesprit le plus habile, le plus délié.

C'est cette doctrine, aujourd'hui renouvelée en France par les positivistes et les sensualistes , que Platon combat et réfute par une argumentation nerveuse j^t profonde.

Suivons %on raisonnement.

La jouissance matérielle ne doit pas être Tunique lin de nos actions; nous avons un corps, il est vrai, mais nous avons aussi une âme avec des désirs particuliers, une âme douée de la faculté de connaître, de concevoir, d'aimer, d'agir. La fin de l'esprit n'est pas identique h la fin du corps.

Quand j'éprouve une sensation agréable, je sens et je sais que j'éprouve une sensation : il y a donc ici un acte cl'inlelligence aussi bien qu'un acte de sensibilité.

11 y a des plaisirs bons et des plaisirs mauvais, des plaisirs honnêtes et. des plaisirs honteux « qui redoutent la lumière du jour. » Ils ne diffèrent pas seulement d'intensité, mais de nature, et le fondement de leur différence est la conséquence d'une comparaison que j'établis entre eux et une Idée , d'un jugement moral.

Il y a des plaisirs qui disparaissent étouffés

dans le dégoût et la satiété; il y a des plaisirs qui naissent d'un principe de raison et qui, fréquemment renouvelés, n'engendrent jamais le dégoût.

Le plaisir est un phénomène qui passe (ysvsTi;). tandis que la fin suprême de nos actions (tsIçov ixavôv) doit être immuable, nécessaire, absolue, le bien

par excellence I tsXo; àTraTwv -rwv toUva-j tô «'/aOov fl ).

Se laisser diriger par Tamour des plaisirs et se faire esclave de la concupiscence, « c'est imiter les bœufs, les chevaux et les autres brutes , c'est croire qu'il y a plus de vérité dans l'instinct animal que dans les raisonnements inspirés par la Muse de la philosophie (2). »

Cette réfutation de la morale sensualiste est sérieuse; elle servira plus tard à Malebranche et à Gerdil , quand ces grands philosophes combattront le sensualisme de Locke. Elle sera présentée avec ïïioins d'éclat et plus de concision , mais le fond de l'argumenUition sera le même. Elle reposera toujours sur ces deux idées : le sensualisme avilit et dégrade l'homme, et la mission de la morale est de l'ennoblir et de l'élever ; la base de la morale

0) mWbe, 450, 206, 207, 218. — Gorrf'mh 47, H6, i04, iS5. W Ka'f. Toù; Oriptwv epwTaç oiovzc/.i xvptou^ stvat y.âpTvpaç

doit être immuable et servir de règle à tous nos jugements moraux ; la sensation est fugitive, instable , et n'a rien de l'immutabilité que réclament la raison et la conscience humaines dans Fétude et la critique des actions délibérées.

Voilà donc un point clairement démontré : c'est que la morale sensualiste est repoussée par la raison comme fausse en théorie et désastreuse en pratique ; c'est que le corps et les sens sont un obstacle à notre avancement vers le but nécessaire et déterminé de l'activité humaine. D'où nous concluons, avec Platon, que l'homme doit s'efforcer de soustraire à Tautorité despotique des sens les forces vives de son intelligence et les énergies de sa volonté; qu'il doit enchaîner la concupiscence et dissiper ces ténèbres qui s'élèvent des parties basses de Tâme et qui voilent l'éclat de l'Idée du bien; c'est qu'il faut enfin apprendre à mourir.

Nous retrouvons ces hautes et sereines pensées dans le Phédon, le chef-d'œuvre de la philosophie morale de Platon.

SoGRATE. — La vue et l'ouïe ont-elles par ellesmêmes quelque certitude, ou les poètes ont -ils raison de chanter que la vue et l'ouïe nous trompent V Et si nous sommes trompés par ces deux sens, ne le serons-nous pas davantage par les au-

ires, qui sont moins propres à l'acquisition de la science? — Tout cela est vrai, dit Simmias. •— Quand donc l'âme découvre-t-elle la vérité, puisque nous voyons clairement que les sens àous trompent souvent? L'âme ne pense -t -elle pas mieux que jamais quand elle n'est troublée ni par la vue, ni par l'ouïe , ni par la douleur, ni par le plaisir; quand, recueillie en elle-même, aussi libre que possible de tout commerce avec le corps , elle s'applique immédiatement à considérer ce qui est, afin de le connaître ? -Il en est ainsi. — Et n'est-ce pas alors que l'âme du philosophe méprise le corps, le fuit, et s'efforce d'être seule avec ellemême? — Cela me paraît ainsi. — Poursuivons, ô Simmias! Dirons-nous que la justice est quelque chose ou qu'elle n'est rien? — Quelque chose, durement. — N'en dirons-nous pas autant de la IxJnté et de la beauté ? — Sans aucun doute. — Mais, as-tu vu ces choses? — Non, jamais. — Les ^s-tu perçues par quelque autre sens corporel ? ^^6 ne parle pas seulement de la beauté et de la bonté, mais de la grandeur, de la santé, de la force, de l'essence des choses. Est-ce par le moyen des sens qu'on parvient à découvrir ce qu'elles ont de plus intime et de plus réel? Et n'est-ce pas la manière de penser la plus juste et la plus rigou-

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U PLATOxX

reuse que de considérer un objet en lui-même et par la pensée seule, sans employer le ministère des yeux, des oreilles, sans recourir au corps qui trouble Tâme et Tempèche de découvrir la sagesse et la vérité ? Et ne decoule-t-il pas de là , incessamment , que le vrai philosophe doil dire ceci : Tant que nous aurons un corps et que notre âme sera enchaînée dans la corruption, nous ne posséderons jamais Tobjet de nos vœux : la vérité. Et vraiment , le corps est la source de mille ennuis, de soucis et de maladies qui gênent Tâme dans sa poursuite de la vérité. Le corps est un foyer d*amours, de désirs, de craintes, d'inquiétudes qui ne laissent jamais à Fâme un instant de repos. C'est pour cela que nous n'avons pas le temps d'appliquer notre esprit à l'étude de la philosophie; et si nous en avons le temps, si nous commençons à réfléchir, le corps intervient au milieu de ce travail, il nous trouble, nous étourdit, et nous rend incapables de découvrir la vérité. Il est donc évident que pour trouver la vérité il faut se détacher du corps; il faut que Tâme seule étudie les choses en elles-mêmes : alors seulement nous jouirons de la sagesse, mais ce ne sera qu'après la mort. La raison dit clairement cela. Et en effet, s'il est vrai que nous ne pouvons rien connaître d'une

PLATON m

mâDière absolue tant que nous sommes attachés an corps, il faut dire ou que nous ne connaîtrons jamais la vérité , ou que nous la connaîtrons seule^ ment après la mort, quand Tâme sera rendue à elle-même. Alors, délivré du poids du corps, j'espère bien converser avec des hommes libres comme nous, et connaître par moi-même Tessence des àmèSy et c'est en cela que consiste la vérité... Et s'il en est ainsi, ô Simmias, le vrai philosophe doit toiyours. s'exercer à mourir; la mort ne doit pas l'épouvanter. Eh quoi! il y a des homnies qui, après avoir perdu ce qu'ils aimaient sur la terre , leurs femmes, leurs enfants, descendaient volontiers aux enfers, attirés par la seule espérance de revoir ceux qu'ils aimaient et de vivre avec eux ; et celui qui aime vraiment la sagesse, qui sent en lui une ferme espérance de la posséder, s'affligerait de mourir et ne s'élancerait pas avec joie vers le lieu habité par celui qu'il aime ? Ah ! mon cher Simmias, il faut croire, au contraire, qu'il éprouvera ^e immense joie s'il est vraiment philosophe, car ^1 est persuadé qu'ici-bas il ne parviendra jamais à s'unir à cette pure et éternelle sagesse dont il est épris (1). .

W Platon. — Phédon,

m PLATON

Recueillons les vérités renfermées dans celte page admirable, écrite en présence et sous l'inspiration de la mort.

Le corps est plutôt nuisible qu'utile à Tâme dans la recherche de la vérité. N'est-ce pas cette pensée que nous retrouvons sous la plume de Pascal : « Une mouche bourdonne aux oreilles de l'homme, c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. » Ne prenons pas néanmoins ces paroles dans un sens trop rigoureux; nous l'avons déjà dit en signalant l'exagération de la pensée de Platon. Mais quand l'âme veut contempler les vérités intelligibles , les Idées , il est vrai qu'elle est attirée par le corps et les sens vers le monde extérieur, vers le lieu de la dispersion des pensées , des illusions et de l'erreur.

Ce qui est vrai encore, c'est que l'âme est faite pour s'élever, et qu'elle ne doit pas mourir. Son ascension semble n'avoir pas de fin. L'amour est l'aile de l'âme , et l'âme était, autrefois, toute ailée. Les ailes portent ce qui est pesant .vers les hautes régions habitées par les dieux. Ainsi l'âme, mieux que les êtres matériels, participe à ce qui est divin ,

c'est-à-dire au vrai, au beau, au bien, et à ce qui leur ressemble. Et le vrai , le beau et le bien nourrissent et développent les ailes de Tâme. Lorsqu'elle arrive dans l'autro monde , elle n'emporte avec elle que ses actions intellectuelles et morales , source pour elle de plus grands biens ou de plus grands maux, dès le premier instant de son arrivée (1).

in

I<a théorie des Idées occupe une large place dans la philosophie platonicienne ; il faut Tétudier et la ^mprendre pour connaître , dans ce système , le vj^i fondement de la morale naturelle.

Nous connaissons la morale par son côté négatif, ^' feut la connaître aussi par son côté positif. L'âme ^oit triompher de la concupiscence, étouffer les passions, flétrir énergiquement la théorie du plai- 8^; elle a donc une autre fin, elle doit donc s'élan- ^r plus haut et plus loin, à la clarté des Idées.

Recueillons encore les leçons de Platon sur ce point important.

(i) Alcibiade,

18 FLATON

Il y a des vérités nécessaires , des principes absolus. Ces principes et ces vérités sont le fondement de la science, et renferment comme daijis un germe toutes les vérités secondaires qui s'ouvrent et se développent par l'analyse et l'observation. Le rôle du philosophe est de connaître ces deux sortes de vérités ) de les rattacher les unes aux autres , de démontrer le lien qui les unit, d'expliquer comment ces vérités secondaires empruntent aux vérités premières les clartés et l'autorité qui les rendent évidentes et incontestables. Cette dernière évidence n'est pas directe et immédiate, comme celle des vérités premières, des principes pr&niers; 'elle est. médiate, indirecte, elle est le reflet de la lumière qui rayonne autour des axiomes, des principes premiers.

Ce qui est vrai de l'ordre intellectuel est aussi vrai de l'ordre moral. Les lois positives, les préceptes particuliers qui ont pour fin la direction de l'activité humaine se rattachent à des lois premières, à des principes universels, et ces préceptes sont justes et évidents pour la raison , en vertu de leur union logique ou morale avec la première loi, le précepte universel.

Ces principes , dont Platon reconnaît tous les caractères : la nécessité, l'immutabilité, Téternité,

sont encore les Idées que Dieu consulte avant de créer, avant d'agir.

Li'bomme a pour fin de s'efforcer de devenir semblable à Dieu. Mais si les Idées ou les immuables principes du vrai et du bien sont la règle que Dieu regarde et consulte en toutes ses actions, rhomme doit purifier son œil des ténèbres des sensi l'ouvrir aux clartés de ces idées, et agir sous leur inspiration. La vraie science aura pour objet les idées éternelles et non les phénomènes qui se succèdent, fugitifs et rapides, dans Tâme et dans la nature; le vrai sage et Tbomme digne de l'admiration et de Tamitié des dieux sera celui qui avant d'agir lèvera les yeux à cette partie haute où l'âme touche à Dieu.

Ouvrons maintenant la philosophie de Platon ; voici ce que nous lisons.

Il y a un Dieu. Selon une ancienne tradition , il est le commencement, le milieu et la fin de tous les êtres. Il gouverne le monde et marche accompagné de la Justice, qui châtie les^ infracteurs de la loi. Ce Dieu est la Beauté impérissable, immua-

ble (^1), éternelle, qui ne change pas, qui ne diminue pas et ne grandit pas. Il existe par lui-même, éternellement. Il n'est pas corporel, sensible; il est spirituel et invisible aux yeux du corps. La Beauté, la Vérité, la Justice et les autres attributs font de lui un véritable Dieu par leur étroite et indissoluble union avec lui. Il a donc aussi la vie, la sagesse et le mouvement.

Platon a donc connu le vrai Dieu, non dans sa vie intime, dans son essence, mais dans sa vie extérieure, par le côté qui restera toujours accessible à la raison humaine. Ce n*est pas tout. Platon ne pouvait pas négliger le fait de la création.

Le monde a été fait par Dieu.

« Dirons -nous que les animaux, les plantes et les êtres engendrés des semences cachées dans les entrailles de la terre, de quelque nature qu'ils soient, ont été créés par Dieu? Dirons-nous, au contraire, avec les Sophistes, que la création est l'œuvre du caprice et du hasard? Tout cela est très-certainement l'œuvre de Dieu ; et c'est facile à prouver.

« Mais Dieu n'a pas créé le monde au hasard.

(1) Ce que Platon exprime ainsi : wcraOTu; s;^siv «si, xal

TKUTÔV SlVKl.

PLATON ti

n avait présent à l'esprit un modèle éternel ; le monde extérieur n'est que la réalisation de ce modèle. En efifet , si Dieu est bon et sage , il a dû agir ainsi Nous avons démontré qu'il avait ces deux attributs : il a dû consulter les Idées et vouloir les réaliser.

D'où il suit encore , ajoute Platon , que le monde 6st une image aussi ressemblante que possible des beautés éternelles qui sont en Dieu (toutou ^'èxTô;

wv, ntcnu ôyi {ia).i9Ta eêou^TQÔij "/evMai TrapaîrXiÔTta avrw).

C'est ainsi que Platon entend les Idées, et il affirme leur existence en Dieu.

Ëcdutons principalement ce qu'il entend par ridée du Bien , qui est le vrai fondement de la morale.

Nous citons d'abord YEuthyphron : • L'Idée du bien est en Dieu. C'est en la considérant que nous acquérons la connaissance du bien en général ; c'est en comparant les actes humains à cette Idée que nous connaissons leur valeur et que nous les jugeons bons ou mauvais. En effet, tous les hommes s'accordent à reconnaître bonnes certaines actions et mauvaises certaines autres. Us ont donc la même idée, la même régie, le même modèle. >

Platon démontre ainsi le premier caractère de l'Idée du Bien : l'universalité.

Elle est aussi immuable. Tous les hommes de tous les temps jugent de la même manière. Et , en effet , dit Parménide, si cette Idée n'est pas immuable, il est impossible de discerner le bien du mal , le juste de l'injuste.

Ici Platon affirme; il donne les preuves de son assertion dans la Politique, « Si cette Idée du Bien n'était pas immuable, pourrions-nous porter un jugement sur les actions des hommes ? — Nous ne le pourrions pas, car à l'instant même où nous établirions une comparaison entre une action et le Bien dont nous contemplons l'Idée par la raison, ce bien cesserait d'être ce qu'il est , sa forme subirait un changement, et nous n'aurions plus sous les yeux le même type qui servirait de règle à noire jugement. »

Cette Idée est spirituelle; elle n'est visible qu'au regard purifié de Tâme :

« Quand Tàme emploie le ministère du corps pour voir un objet elle est attirée vers les objets , qui changent sans cesse; elle se trompe, elle se trouble, elle chancelle comme un homme ivre. Mais toutes les fois que l'âme pense par elle-même, sans le corps, elle s'élève à ce qui est pur, immuable , immortel , ses jugements et ses paroles prennent le caractère de la certitude et de la sûreté. >

PLAT(JN i.J

Il répète la même pensée sous une autre forme , au premier Alcibiade : < C'est en considérant cette Idée que nous prononçons des jugements certains ; mais si, nous éloignant de cette lumière, nous regardons à la partie obscure et voilée de l'àme , nous ferons des œuvres de ténèbres, et nous n'arriverons jamais à nous connaître nous-même. >

L'Idée du Bien, avec ses caractères de spiritualité, d'immutabilité, d'éternité, nous est connue. Les bonnes actions sont celles qui sont conformes à cette Idée, qui brille aux parties élevées de Tâme :

c N'est-il pas vrai qu'il existe un type inunuable

de beauté et de bonté et que c'est par leur ressemblance à ce type éternel que les actions des hommes sont bonnes et belles? Gela est bien vrai, dit Socrate (1).

Les textes qui établissent d'une manière évidente la thèse platonicienne de la vertu sont très-nom* breux; ils of&ent même un caractère particulier de clarté et d'unité qui les rend incontestables.

Voici ce qu'il dit dans Hippias : « C'est par la ressemblance de leurs actions avec cette Justice étemelle que les hommes sont justes, par leur ressemblance avec cette Sagesse qu'ils sont sages,

(1) Timée, — Politique, — Phèdre, — Parménide,

par leur ressemblance avec cette Bonté qu'ils sont bons. >

D'où Platon conclut que la justice et la bonté ont une existence indépendante et réelle, et que, si elles n'existaient pas , la justice et la bonté relatives des actions humaines ne seraient qu'une chimère.

On le voit bien, c'est le même argument du JFhrménide et de la Politique , avec une confirmation qui résulte d'une analyse plus profonde de l'acte de vertu.

Dans le Biédon , il n'ajoute aucune preuve, il répète les mêmes paroles : < Si quelqu'un me dit qu'un objet est beau pour sa forme, ses couleurs, ses proportions, il ne me satisfait pas ; mais ce que je vois bien , ce que je dis avec assurance, c'est qu'un objet n'est beau que par une participation particulière à la Beauté souveraine , participation de présence , de communion ou de toute autre manière , mais réelle et incontestable. »

En résumant toutes ces preuves, on établit ainsi la thèse et on la rend irréfutable. Quand nous affirmons qu'une action est vertueuse et bonne, nous prononçons un jugement. Tout jugement implique l'existence de deux idées et d'un rapport entre ces idées.

Donc, toutes les fois que je prononce un jugement sur la moralité des actions humaines j*ai deux idées , et je découvre un rapport de contraste ou de ressemblance entre ces idées.

En morale, le jugement a pour objet, d'une part, ridée relative et contingente , une action humaine ; et , d'autre part , une idée nécessaire et absolue : le Bien infini, Dieu.

Cette Idée infinie, à laquelle je compare les actions humaines , est immuable , absolue. Si elle n'ayait pas ces caractères, tout jugement serait impossible ; l'esprit humain manquerait de terme de comparaison , ridée du Bien flotterait, indécise et obscure, dans les ténèbres de Tincertitude, et ce qui est bien aujourd'hui demain serait mal. Il ne peut pas en être ainsi.

Ensuite, tous les hommes de tous les temps s'accordent à reconnaître bonnes certaines actions , et mauvaises certaines autres.

Donc, tous ces hommes ont la même Idée et prononcent le même jugement. Ils établissent ainsi , par une preuve matérielle , une preuve de fait , l'universalité et Timmortabilité de l'Idée , du type éternel .

La bonté et la beauté ne sont donc pas des qualités intérieures,des modes particuliers d'une action

iG PLATON

OU d'un objet. Levez les yeux, (îontemplez au sommet de l'âme, avec un cœur purifié, Téternelle Idée du Bien, puis comparez à ce type immuable l'objet ou l'action qui se présente à vous , et , enfin , prononcez le jugement de moralité que cette vue inspire et qui ne trompe pas.

Tout cela n'est pas une théorie établie sur une hypothèse, un rêve plus ou moins brillant d'une poétique imagination ; c'est un fait psychologique observé et constaté par l'analyse impartiale , établi et prouvé par un raisonnement serré, vigoureux.

Nous retrouverons ces mêi^ies arguments dans les gages des grands philosophes des siècles chrétiens.

Cela établi , voici la conclusion de Platon :

« L'homme yertueux n'est donc vertueux que par sa ressemblance à Dieu. Il est impossible, Théodore, d'extirper le mal, car il est nécessaire qu'il y ait toujours quelque chose opposé au bien. Cette imperfection ne peut pas exister en Dieu; elle n'existe que dans la créature et habite les régions inférieures. Aussi devons -nous faire des efforts pour fuir au plus tôt ces régions ténébreuses ; fuir, c'est ressembler à Dieu autant que cela nous est

possible (f «TTÔ ^î , ôuotwTtç ôsw x«Tà t6 ^vvaTov) ^1). (4) Les Loti, iv« livre.

PLATON i7

On accuse Platon de n*avoir pas compris la nature de Tacte de vertu, d'avoir confondu la contemplation des Idées, qui est un acte d'intelligence, av«c la pratique du Bien, qui est un acte de liberté , et d'avoir enseigné que la Vertu n'est autre chose que la vue des Idées. Vaine accusation.

Il est vrai que Platon attache une grande importance à sa théorie des Idées, qu'il insiste sur la nécessité de détourner les yeux du monde sensible et de chercher le monde des Idées; mais dans la pensée de Platon la vue des Idées n'est pas le bien, elle en est seulement la condition. Dans le vn' livre de la Réptihliqtie^ dans le PhMye et dans le premier AkUnadi^, il dit formel lemenl que celui qui s'attache à voir les Idées agit conforméïnent à ce qu'il voit , qu'il s'efforce de reproduire en actions libres et méritoires le modèle et l'idéal ^ est l'objet de sa contemplation. « Quand on contemple Dieu, ses perfections et ses Idées, on se connaît, on connaît le bien que l'on doit faire ; mais <ïuand on détourne les yeux des clartés divines , quand on regarde en sei , à la partie obscure et sensuelle, on ne fait que des œuvres coupables et sensuelles. •

Voici un texte plus décisif: il est tiré du vi* livre

â8 PLATON

de la EépuOlique : « Le philosophe qui s'applique sans cesse à considérer le divin et le beau devient lui-inême bon et beau autant que cela est donné à

rhomme (ôstw St xal xo^iAtM wyg ^t^oaro^oç ôpi^ûv, -/.ôarp.toç T£ xal 0SÏOÇ elç rè ^uvarov âvôpwTrw "y^V^sf^O*

D'ailleurs, toute la philosophie platonicienne, prise d'ensemble, est le développement et la confirmation de ces deux points : Voir les Idées, agir conformément aux Idées. Pour voir les Idées, il faut vaincre les résistances des sens, enchaîner la concupiscence, triompher des passions. Tout cela exige manifestement im effort, un acte de volonté. Ce serait donc mal interpréter Platon, d'assurer qu'il ne fait pas cas de la liberté humaine et qu'il la sacrifie à l'acte spéculatif de la vue des Idées.

Nous n'insistons pas sur ce point.

Ainsi, l'univers est l'image de Dieu. Quand nous contemplons d'un œil attentif la vérité, la bonté, la justice et la grandeur des choses créées, nous devons aussitôt chercher, voir et aimer l'Etre absolu, qui est la Vérité, la Beauté, la Justice absolue. Notre cœur ému doit battre de joie et d'espérance, par l'attente de la claire vue de ces perfections, dans une patrie éternelle dont nous pressentons les beautés, les splendeurs, aux reflets lumineux dont elle enveloppe déjà les choses créées. C'est Ulysse

PLATON i»

tressaillant de joie à la vue encore lointaine du rivage de la patrie :

.... De patriis summum quùm conspicit oris.

Où voyons-nous ces Idées dont Platon nous a fait connaître les caractères et la nécessité ? Sontelles des éléments de notre âme, ainsi que le disent les panthéistes ? Sont-elles un reflet de Dieu, un rayon réfléchi de la face de Dieu, comme le veulent quelques autres ? Ne seraient-elles pas des attributs de Dieu? Et quand nous les connaissons, n'est-ce pas, pour employer la belle et énergique expression de Thomassin, parce que Dieu fait son apparition dans notre âme ?

Telle est la question. Comment Platon l'a-t-il résolue ?

Il établit d'abord une différence entre connaître et sentir. Connaître, c'est voir l'Idée, Tarchétype, ou l'essence ; c'est ce que Platon exprime par ces trois mots, qui ont, dans sa pensée, la même signification I st^oç, — oxidioL, — 7r«p«5sfy|jLa.

L'enfant et l'animal ont la faculté de sentir dans

rame tout mouvement du corps (oia 8i«. toO <Twa«Toç TraÔTopiaTa èm «rijv -^yjh'j Tsivst) ; mais ce n'est qu'après un long exercice intellectuel, et par une application soutenue, que Tenfant, devenu homme, peut raisonner et comparer ce qui frappe ses yeux, avec les Idées ( «v«>o7to'p.aTa TTpô; ts oOo-tav); mais on ne peut voir l'Idée sans voir la vérité (oîovts ouv «XiqOsîocç Tj/jhy w [Aïj^s oOdiaç, a^uvatov). Mais la Sensibilité, la passion, n'est pas la science (iv jasv toïç itKHiwfny oùy. ht èm(rhy.ri), Car elle n'a pas pour objet la vue de

l'Idée Ça ts ^ ajAsv o^ p.iTSTtv à'knQeioLç x^afTBody oxiSï '^àp

oOori^ç). L'homme pense et connaît lorsque, libre des sens, et par la force isolée de son âme, il regarde

ridée ou l'Etre (ôrav avT;^ xaÔ'aÙT-^jV TrpayuLaTâviaTat Trspt

Ta ovTa). Sentir, c'est voir, entendre, goûter («xou*tv

T« ôpâv, oo'cppaiveo'dai) (1).

. Or, ces Idées ne sont pas de vains mots, encore moins des abstractions, mais des réalités immatérielles. Qu'elles soient des réalités dans la pensée de Platon, c'est ce qui est incontestable, car il les appelle les réalités ou des êtres par excellence (t« ovTa) ; qu'elles soient des réalités immatérielles, c'est ce qu'il démontre aussi avec rigueur dans son Sophiste. Certains sophistes niaient l'absolue spiri-

(i) Thèètèie, I2i.

tualité de Tâme, et ils n'osaient pas se prononcer sur la nature des Idées ; ils se contentaient d'affirmer que les Idées n'étaient rien, ou que du moins elles n'étaient pas des réalités du même ordre que les corps. Platon se contente de leur prouver qu'elles existent réellement, d*où il conclut avec eux, en acceptant la seconde partie de leur proposition, qu'elles ne sont pas corporelles, mais immatérielles, n prouve ainsi sa proposition : On ne peut pas concevoir, connaître, penser, ce qui n'existe pas, c'est-à-dire le néant. Si donc on connaît, on conçoit, on pense les Idées, c'est qu'elles existent

véritablement (tô [a^j ôv, l'çtv à^tavÔTrjTÔv t* xat àppr,TOv, 7r«t âffQëfwzoïf , xat âXo70v) (1).

Elles ne font pas partie de notre âme. C'est la gloire de cette grande école Italique, dont Platon est le chef, d'avoir distingué le sujet et l'objet, l'esprit qui pense et la réalité qui est Tobjet de la pensée. Il a étouffé le panthéisme dans son germe. En établissant que l'Idée est immatérielle et qu'il existe ainsi des êtres spirituels, Platon fondait la philosophie spiritualiste et transformait, en l'élevant, la connaissance de l'âme et de Dieu ; par la * distinction de l'âme et des Idées, qui sont immua-

(1) Théétètc, i44.

bles, éternelles, infinies, parfaites, il donnait à la philosophie une base sûre et ferme, la distinction de Dieu et de l'homme; il reconnaissait l'abîme incommensurable qui sépare l'infini et le fini.

C'est en Dieu, en effet, que Platon affirme la présence des Idées. Les textes qui justifient notre assertion sont très-nombreux.

Dans le Parménide^ Platon compare Dieu créateur à l'artiste qui veut réaliser un idéal conçu. Or, de même que l'artiste a dans son esprit l'idée ou le modèle idéal, ainsi Dieu, avant de créer le monde, a consulté le type ou modèle qui vivait en lui.

Au YV livre de la RépiMiqiie, nous lisons que les peuples devraient confier aux philosophes le gouvernement de leurs affaires. Et voici la raison qu'il en donne : c'est que la philosophie étudie et Contemple en Dieu l'idéal de la République à réaliser, et assure ainsi la prospérité de l'Etat^ qui serait l'image de Dieu (ôeoetôsç tê xai e&oUslo^t).

C'est encore dans ce livre qu'il établit cette thèse, par là comparaison de l'effet du soleil pour la vision des objets avec l'effet de Dieu sur l'intelligence pour la coiinaissance des objets.

« Quand l'œil est disposé pour voir, quand lobjet coloré est présent, ne faut-il pas encore autre

chose pour que l'œil voie et que les couleurs soient vues ? Il faut la lumière. L'œil de notre âme est à Dieu ce que l'œil du corps est au soleil. L'œil n'est pas le soleil, l'objet coloré pas davantage, mais sans le soleil la vision est impossible. Ce que fait le soleil dans l'ordre sensible, Dieu le fait dans Tordre intelligible : il éclaire Tintelligence, il est la condition de la connaissance (1).

La raison, dit-il encore ( ^6705 ) , n'a pas pour objet ce qui passe, mais ce qui est éternel, ce qui est au-dessus de nous, la vérité qui est en Dieu

C'est cette connaissance qui donne des ailes à rame et la rend divine (Biioç è^Tt), et cette connaissance n'est que le souvenir de ce que notre âme a vu , un jour , dans son voyage avec Dieu

Elle est la contemplation de l'Immuable. O^oyoç Sï 6 xaxà TayTov ùhirhç yt-yvofAevoç). Mais, ccttc idée immuable nous la concevons, nous ne la voyons pas

par les sens (xà? i^saç vosÎTÔat p.èv, opàffÔat ^'ou) (2).

Voici la doctrine qui se dégage des textes que nous venons d'étudier. Avant de créer le monde, Dieu consulte les Idées ou les types éternels qu'il

(1) BépubL, liv. vr.

(2) Phèdre, 327. — Timée, 317. — Répiibl., liv. vi, 116.

veut réaliser. Le philosophe appelé à gouverner un Etat doit chercher dans la connaissance de Dieu et de ces Idées le type de la république 'ou de la cité qu'il veut organiser. Notre âme, enfin, est éclairée par la lumière divine des Idées comme la terre est éclairée par la lumière du soleil.

Cette "doctrine ne sera pas condamnée à disparaître V elle vivra, et nous la retrouverons plus complète et pure de toute erreur dans les savants écrits des Pères chrétiens.

Vous le voyez, Platon, le divin Platon, a reconnu, à travers Thésitation inévitable et les obscurités de la' raison païenne, l'étroite et naturelle union de l'âme avec Dieu. L'erreur poétique des réminiscences est un hommage rendu à Tautorilé, à la fécondité, à l'origine divine de ces vérités éternelles que l'expérience découvre, mais qu'elle ne fait pas.

Saint Thomas d'Aquin a exprimé cette pensée dans une page rarement citée et d'une admirable profondeur. Je l'emprunte à un chapitre intitulé : De Veritate.

« Pour expliquer de quelle içianière nous acquérons la science, il faut commencer par reconnaître que les semences des sciences, c'est-à-dire les principes premiers, préexistent en nous. L'intellect agent les connaît immédiatement. Tous les prin-

PLATON 3i;

cipes découlent de ces principes universels comme de leur germe ou de leur semence. Quand donc l'esprit fait une ' application à des cas. particuliers de ces principes universels ; quand il voit d'une manière particulière ce qu'il voyait d'abord en puissance et dans l'universel, alors il acquiert la science (1). »

Nous avons ainsi dans l'âme des germes et des lueurs. Dieu, notre premier maître, s'empare de notre âme et la travaille avant les hommes ; puis, la parole extérieure et la vue du monde sensible font que ces germes s'épanouissent et se développent en fruits; ces lueurs se déploient en lumières. L'éducateur remplit un rôle secondaire, et c'est Dieu qui remplit le premier rôle dans notre éducation.

Nous avons aussi une première science, confuse et inconsciente, celle sans doute que Platon appelait réminiscence («vatAv/iTiç) : c'est la science des

(i) « Similiter etiam dicendum est de scicnlia; acquisitione, quod praeexistant in nobis quaedam scicntianim seniina^ scilicet primas conceptiones intellectus quse statim luminc intellcctus agentis cognoscuntur. Ex istis autem principiis universalibus omnia principia sequuntur, sicut ex quibusdam rationibus seminalibus. Quandô ergô ex istis universalibus cognitionibus mens educitur ut actu côgnoscat particularia^ quse priùs in potentiâ et quasi in universali cognoscebantur, tune aliquis dicitur scientiam acquirere. » (QQ., Disp, de Verit., q. xr, a. 1.)

principes premiers ; nous avons en outre une connaissance pratique et réfléchie , qui consiste dans l'application spéciale des principes premiers : c'est la connaissance philosophique, celle que Platon appelle la vraie connaissance.

Saint Thomas d'Âquin a complété la pensée que nous venons d'énoncer.

Platon est le fondateur de la philosophie. Avant lui, elle était un jeu d'esprit puéril, et, sous la plume des Sophistes, elle était devenue la consécration railleuse de tous les vices et de toutes les ignominies. Ouvrez les livres des Sophistes, de Xénophane, d'Empédocle, d'Aristophane, d'Euthydème ou de Polus : vous y verrez la confusion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, la négation de TimmortaUté de Tâme et de sa spiritualité, la justification des succès du plus fort. Platon entend les audacieuses railleries des Sophistes, il recueille leurs assertions contradictoires, et, par une force de génie qui n'avait d'égale que Téclat merveilleux de sa parole, il met en poussière ces assertions. Il réfute une à ime ces négations immorales; il

r^nd à la raillerie par une raillerie plus éloquente <[ui apour elle, avec l'autorité de la raison, Tassentim^t secret de cette partie de la conscience, invnlnérable à tous les sophismes, gui survit à lëbranlement même des autres facultés ; il relève et défend, en des pages pleines d'éclat, de vigueur et d'une élévation incomparable, ces grandes vérités que les Sophistes croyaient avoir étouffées dans Tesprit humain et qui sont immortelles comme nous.

Les premiers Pères de l'Eglise adoptèrent cette philosophie. Ils aimaient à retrouver dans la théorie erronée des réminiscences le souvenir lointain et oblitéré de la justice originelle du premier homme, aujourd'hui perdue pour nous ; dans le récit des luttes morales de la volonté contre les passions soulevas, la trace de la première prévarication, racontée par nos Saints-Livres. Les belles pages où Platon parte de l'union de la raison à Dieu et de ces pressentiments invincibles de l'âme qui l'attirent vers une vie meilleure et pleine de clartés leur rappelaient les magnifiques promesses du Christ aux serviteurs demeurés fidèles. C'était bien, en effet, la préface humaine de l'Evangile qu'ils avaient sous les yeux; c'étaient aussi les premiers rayons de cette grande lumière, que le Christ devait un jour

faire briller sur le monde dans sa pureté divine et dans tout son éclat.

A nos yeux, le mérite de Platon c'est d'avoir triomphé de cette redoutable invasion de Sophistes qui menaçaient d'étouffer dans les ténèbres et à son berceau l'intelligence humaine; c'est d'avoir compris et enseigné que le corps est l'instrument de l'âme, que l'âme et le corps doivent agii* en obéissant à la raison, dont la lumière et l'autorité découlent de Dieu ; c'est d'avoir démontré qu'il faut à la morale et au droit une base immuable, universelle, absolue, et qu'il faut déployer les ailes de l'âme et s'élever jusqu'à Dieu pour la découvrir.

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