‹ Du droit et du devoirChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Saint Ajiselme et saint Bonaventure.

Nemo tam anxiè doctus, nemo iam penitùs spiritoalis.

Malm. Geêt. reg., iv, p. 123.

Saint Anselme continue la tradition philosophique de saint Augustin et de Platon. Ses contemporains, ravis de l'élévation, de la puissance et de rétendue de ses méditations savantes, l'appelèrent le Docteur magnifique, Tinstaurateur de la philosophie dans les Gaules, le philosophe du Christ. Ils traduisaient ainsi, sous une forme excessive peut-être, leur admiration pour le moine illustre de Tabbaye du Bec.

Anselme de Cantorbéry fut le premier qui embrassa, dans le cercle de ses recherches scientifiques, la cause première et ses rapports avec l'univers. S'il n'écrivit pas une Somme, synthèse forte et lumineuse des vérités conquises par de longues méditations, il fut néanmoins le premier à creuser les difficiles problèmes de Tontologie chrétienne. Il précède, en métaphysique, et il inspire Albert le Grand et Thomas d'Aquin. Son argument célèbre, et, selon nous, très-solide, malgré les attaques des disciples de Gaunilon en faveur de Tcxistence de Dieu, préoccupe les scolastiques, inquiète, étonne, fait penser Descartes, Leibniz, Eant, Hegel, et ouvre à la philosophie un large horizon â peine entrevu par les penseurs les plus profonds de récole d'Alexandrie. Il y a peu de génies aussi sympathiques dans Thistoire de la science que ce moine, ancien régent d'école, dont la vie s'écoule à communiquer, à quelques disciples tourmentés comme lui de la passion de la vérité, les affirmations philosophiques les plus hardies dans leur précision savante, devinées dans une prière ou une extase au fond d'un cloître, et clairement exprimées après une méditation pieuse et fortement soutenue.

Saint An^plme est un théologien irréproch^X^ ^\»

un philosophe hardi. Théologien, il affirme sa foi et sa soumission saïis réserve à rautorité doiitrinale instituée par Jésus-Christ sur la terre, et il est prêt à réprouver dans ses écrits toute proposition téméraire, erronée, contraire à l'enseignement de cette divine autorité. Il pi*épare et assure ainsi la sagesse et la droiture des mouvements de sa pensée. Philosophe, il attaque ensuite, avec une facihté rare, avec une parole émue et savante, avec un coup d'oeil qui n'appartient qu'aux penseurs de premier ordre, les problèmes les plus élevés. Il veut voir et exprimer les harmonies de sa raison et de sa foi, de la foi qui cherche à comprendre : lïdes quœrens intellectum. On a dit de lui, et c'est juste : il est ému comme un mystique et exact comme un dialecticien. C'est le caractère de son génie, c'est aussi ce qui donne à sa philosophie un caractère chrétien et émouvant qui ne se retrouve pas dans les déductions froides et sèches de la philosophie déiste ou séparée des penseurs de notre temps.

Saint Anselme a bien vu la distinction de nature et de rie de l'âme et du corps. L'âme est immaté-

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rielle» elle tend naturellement à s*élever vers les régions supérieures de la pensée. Le corps, excité au contraire par les appétits charnels, est incliné vers les basses régions; et Tâme est ainsi en présence d'un obstacle moral dont elle doit triompher pour arriver à la contemplation de la vérité.

« Que faut-il entendre, en ejffet, par « l'abîme de misère, » sinon la profondeur de la cupidité mondaine ? et pai € la boue, » sinon Tinfection des voluptés chamelles ? C'est la cupidité et la volupté qui arrêtent Thomme et l'empêchent de goûter la bienheureuse liberté de la contemplation des choses divines. La cupidité mondaine est bien un abîme de misère; elle s'empare de Tesprit humain, le domine, Tenchaîne, par les liens d'innombrables désirs, dans la profondeur des vices, sans lui laisser jamais de repos... Purifie ton cœur de toute souillure des jouissances charnelles, chasse de ton esprit les pensées immondes si tu veux sortir de la boue t (1).

(I) Avec quelle vérité dans l'accent il exprime l'obstacle opposé par les sens à notre Âme qui veut contempler la vérité !

« Qiiid est autem lacus miseris, nisi profunditas cupiditatis mundanss? Et quid lutam fœcis nisi fetor carnalis voliiptatis? lise enim sunt duo retinacula, quibus humanum genus ne ad beatam BQpern» contemplationis tendat libertatem, praspcditur cupiditas scUicet et voluptas. Vere enim lacus miserias est cupiditas mundana, quse mentem qaam dUo dominio subjicit, per iQûwm^t^ ^^^x^^m.

Cette tendance contradictoire et douloureuse existe à la fois dans Tesprit et dans la volonté. Certainement, notre intelligence a le désir naturel, ardent, invincible de connaître et de posséder la vérité ; TEtre absolu l'appelle à lui par un attrait intellectuel, et il appelle encore par un attrait moral ou par Tamour invincible du bien notre continuelle activité. Or, nous pouvons résister à lattrait de la véiité en embrassant Terreur, à Fattrait du bien en adhérant au mal, et nous éloigner ainsi, par un mouvement mauvais, de notre fin naturelle, absolue, de Dieu.

Saint Anselme décrit avec finesse et profondeur cette faculté redoutable qui permet à l'homme de se détourner de sa fin, la liberté. « Nous avons des sens et des membres qui ont chacun un but déterminé et c{ui nous servent d'instruments, mais notre âme aussi a des instruments pour des fonctions déteraiinées. C'est par la raison que l'âme

velul quibos dam vinculis, in profundum vitiorum trahit, ncc cam requiem ullam habbre p^rmittit. Mena namqiie hominiâ cupiditatis oppressa jugo, amore rcrum visibilium extra se spargitur, et per di versas animi passionës raptatur. Dévastant îllam labor in acquirendO; anxietas in maltiplieando, gatidium in possidendo, lîmor amittendi> dolor cùm amiserit^ née in quantis periculis sit oœninô eam videre permittuat... Terge cor tuum ab omni inquinamento çanBÏis àelectationis* cogitationes imûiundas ab animo tuo exclude» s/ btijas Jati aovdss cbpis evadere. » fOper.» l. \, ç. TiS^

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raisonne, c'est par la volonté qu'elle veut. Ni la raison m la volonté ne sont toute Famé, mais elles sonL quelque chose de Tame ; et, puisqu'on peut distinguer dans chaque faculté Texistence. Taptiludeet l'action, observons cette distinction dans la volonté. Nous appellerons affection l'aptitude de la volonté ; nous reconnaîtrons que l'instrument delà volonté est cette force particulière qui sert à noire âme dans Tacte de vouloir comme la raison lui «ert à raisonner. L'affection est la disposition permanente de l'âme à vouloir un objet auquel sans doute elle ne pense pas encore explicitement, ^^s qu'elle voudra formellement lorsque, passant ^6 Tétat à l'acte, elle pensera explicitement à lui. L'usage est cette même puissance en acte, ou réalisée. 0

Cette analyse de la volonté n'est pas complète, - *^ ^'est facile de le reconnaître; il faudrait exposer ^^ rôle des mobiles et des motifs qui, sous l'in- '^^ence de la volonté humaine, engendrent successivement l'acte, l'habitude et l'état. Mais saint ^^elme n'entend pas faire une étude spéciale et e^^illée de la liberté humaine ; il indique la voie, *^ ^Uonce les idées principales, et il laisse au lecteur ^^^ûtif le soin de contrôler sa doctrine et de ^^^rcher M-mème, dans chacune de nos» t'A.ç\3i\i:é.'s»,

les trois moments que son esprit observateur a reconnus : la puissance, le désir secret et habituel, et Faction.

J'emprunte l'analyse que je viens de feire à une étude philosophique de saint Anselme, originale et savante, sur c les rapports de la prescience divine avec la liberté humaine. »

Après avoir décrit la volonté, saint Anselme nous en fait connaître la fin, c'est-à-dire le principe même de la morale ou son objet essentiel. Il n'oublie pas que l'âme, malgré la déchéance originelle qui rend impossible à ses forces naturelles un acte surnaturel, n'est pas cependant anéantie. Il enseigne que l'âme peut encore connaître, aimer, vouloir un bien naturel que la raison nous fait apercevoir au-dessus des ténèbres épaisses des passions coupables et des plaisirs mauvais, et pour réfuter l'école sensualiste et matérialiste, ce hardi métaphysicien expose un argument que Malebranche développera plus tard avec une insistance qui eu dénote la valeur philosophique : je veux parler de la distinction essentielle entre la sensation qui est inséparable du corps ou de la matière vivante et le jugement qui n'appartient qu'à l'esprit.

Le Dialogue sur la vérité^ auquel je prends celte courte citation, est remarquable par la sagacité et

la finesse d'observation qu'il révèle dans saint Anselme, et elle permet d'affirmer que ce saint docteur ne séparait pas la métaphysique de Télude attentive des faits :

« Le Disciple. — Les sens nous trompent souvent. Ainsi, mes yeux me trompent quand ils donnent à un objet la couleur du verre à travers lequel je le vois. Les autres sens me trompent aussi, et souvent.

« Le Maître. — Non , ce n'est pas une erreur du jugement que vous venez de constater. Le sens intérieur se trompe, mais les sens extérieurs ne trompent pas. Il est tantôt facile "fet tantôt difficile de le constater. Ainsi, quand un enfant s'effraie à la vue d un dragon, la gueule ouverte et le regard menaçant, il est clair que les sens ne le trompent pas et lui font voir à lui et aux vieillards le même objet. Mais c'est par une erreur du sens intérieur ou du jugement que Tenfant ne distingue pas un dragon vivant du dragon dont il voit rimage... C'est bien à tort que le sens intérieur attribue son erreur aux sens extérieurs. J en donnerai encore une preuve dans un autre exemple. Lorsque nous voyons un bâton dans Teau, nous le croyons brisé. Cependant, les sens ne nous trompent pas; ils nous transmettent la réalité, eoramft \\^

peuvent le faire ; c'est à nous de reconnaître et de distinguer ce que les sens peuvent et doivent faire. Que cette explication suffise, et n'oublions plus que le jugement est seul responsable de nos erreurs » (1).

C'est en suivant ces indications des faits que saint Anselme arrive à préciser la distinction de rame et du corps. L'âme seule possède le sens intérieur par lequel elle est capable de connaître, de juger, d aimer, de vouloir, et sa destinée est bien différente de celle du corps.

Il n'est pas douteux, dit saint Anselme, que l'âme humaine soit une créature raisonnable et qu'elle ait été créée pour aimer la suprême essence d'un amour éternel. Si, en eflet, cet amour finissait, à qui faudrait-il l'attribuer? à nous ou à Dieu? Mais c'est un sacrilège de penser que la souveraine sagçsse ait dit : L'âme aimera le bien un moment seulement, et la violence d'un Etre supérieur ou la lassitude et l'infidélité de cette âme la détourneront du bien et l'entraîneront bientôt au mépris de Dieu. — Notre âme est donc créée pour aimer sans fin la divine essence, mais pour que son amour ne finisse pas, il faut qu'elle soit immortelle : elle a donc reçu de Dieu Timmorlalilé.

(t) Dial. De Veritate, cap. vi.

D*ailleurs, Dieu, le créateur tout-puissant, dont la bonté et la sagesse n*ont pas de limites, manquerait en réalité de bonté et de prévoyance s'il retirait la vie à une âme créée pour Taimer, tant que cette âme demeure fidèle à son amour, ou s'il permettait qu'une force étrangère et supérieure obligeât notre âme à ne plus Taimer, lui qui aime rame d*im amour infini. Ainsi, il est évident que rame qui s'applique sans cesse à aimer celui qui est la vie souveraine ne perdra jamais sa vie et son bonheur (1).

L'union éternelle avec Dieu, telle est donc la fin ou la destinée de la volonté humaine. Saint Anselme en donne la preuve expérimentale et la preuve métaphysique familière aux philosophes chrétiens. « Qui donc aime ici-bas la vérité, la justice et la béatitude sans désirer d'en jouir par une possession sans fin ? Que peut donner la bonté sodVeraine à celui qui l'aime, si elle ne se donne elle-même ? Si elle donne autre chose, elle ne récompense pas celui qui l'aime, elle ne remplit ni ne console son amour, elle ne rassasie pas ses désirs ; ou si elle veut qu'on l'aime, qu'on la désire, et si elle donne autre chose qu'elle-même, alors ce n'est plus elle qui doit être animée et désirée,

{/J Monû/og., cap. lxix.

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c'est lobjet différent promis à Famour de la créature. Une telle pensée est un crime (1). »

Voilà la preuve expérimentale fondée sur l'analyse des facultés humaines , sur les tendances invincibles de notre natm*e, désolée de la privation de Finfini et tourmentée du désir de le posséder sans crainte et sans fin. Elle nous laisse voir aussi la preuve métaphysique quand saint Anselme insinue que Dieu ne peut pas, sans crime, permettre à Fhomme de donner la plénitude de son affection à une créature ni de la considérer comme sa fin. Et c'est ainsi que saint Anselme est amené, par la considération des attributs divins et par Fobservation des désirs de notre âme, à formuler la même conclusion.

Cette conclusion est plus nette encore et aussi solidement justifiée dans un traité ingénieux où le saint Docteur (2) établit d'abord solidement la différence entre le bonheur et le plaisir. Nous voulons tous être heureux; mais la volonté ne prend pas toujours, en tous les hommes, la même direction ; tantôt elle est à la poursuite du plaisir opposé à la douleur, tantôt elle cherche la justice opposée à l'injustice. On appelle biens la justice et

(I) Monolog. . cap. lxx.

(S) De casn diaboli, cap. xu-xni.

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le plaisir, et cependant, quelle différence entre ces biens! Toute créature aime* le plaisir et fuit la douleur, mais toutes les créatures n'évitent pas Tinjustice et ne cherchent pas la justice, dont la possession peut seule néanmoins assurer notre béatitude. Celui qui est à la poursuite des plaisirs en leur demandant le bonheur se trompe, hélas! il obéit aux passions; il est semblable à une bête féroce et indomptée dont les chaînes ont été brisées, ou bien il ressemble encore à un vaisseau sans gouvernail , agité par de continuelles tempôtes et sans cesse éloigné du port.

Le saint Docteur continue le développement de sa pensée sous celte forme du dialogue si familière aux disciples de Platon.

a Le Maître. — Réponds-moi encore. Celui qui, sous Fempire d'une loi absolue, cherche le bonheur, ne cherche-t-il pas un bonheur infini ?

t Le Disciple. — S'il ne cherchait pas un bonheur infini , c'est qu'il ne voudrait pas trouver son bonheur, ou s'il cherche un bien fini, c'est qu'il est pcAir lui un moyen d'obtenir un autre bien; mais nous savons, et nous l'avons déjà dit , que l'homme cherche un bien suprême et absolu.

« Le Maître. — Il veut donc tout le bonheur qu'il peut posséder ?

« Le Disciple. — Oui , sans doute.

Le Maître. — Il veut donc ressembler à Dieu ? Ergo vult similis esse Deo f

€ Le DisaPLE. — Rien n'est plus évident. NiUU ape7'tins (1). »

Et saint Anselme achève sa démonstration par cette parole émue : « Ouvre donc ton intelligence, élève le regard de Ion âme, et que ta pensée ardente et rapide arrive enfin à Toi, éternelle sagesse, qui plane et règne au-dessus de tout. »

Vous avez suivi le procédé rigoureux de saint Anselme , et la conclusion s'est dégagée des considérations morales et mystiques qui semblaient la voiler. Soit qu'il établisse à priori, et par la seule idée d'être nécessaire, Texistence éternelle de Dieu; soit qu'il essaie de démontrer, par l'étude de l'homme et par l'étude de Dieu, que l'infini est la fin nécessaire de notre activité, saint Anselme .reste fidèle à sa méthode, et les mêmes caractères ne cessent pas de marquer sa pensée. Il étudie le phénomène psychologique ou l'état de son âme ; il s'élève ensuite au-dessus de la sphère expérimentale des phénomènes contingents; il devine, par un pressentiment, par une intuition d'abord confuse,

/i) Loc. cit.

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mais hardie et profonde, ce que doit être la vérité. mystérieuse encore, qui donnera la raison et L'explicalîon des faits. Il pose alors un principe qu*il Claire par d'autres principes incontestés, il en déduit des conséquences qui confirment la vérité de son iDtuition par une forte et lumineuse argumenialion. Mais si familier qu'il soit avec ces vérités ^traites et ces principes de métaphysique, il ne néglige pas l'observation des faits qui soutiennent et justifient les conséquences; il est précis et judicieux quand il décrit la nature et les mouvements de la liberté humaine qu'il veut concilier avec la prescience divine ; il révèle bien ces mêmes qualités d'esprit quand il interroge les désirs naturels et invincibles de notre âme pour en dégager la mérité de notre destinée, de notre vocation à posséder l'infini.

Nous avons entendu saint Anselme répéter la ^^ime fondamentale et platonicienne: «Sois seni- '^l^ble à Dieu, dans la mesure de tes forces. » Cette ^*'^ime a un sens chrétien et lumineux dans saint ^6lme; mais la raison de Platon ne pouvait pas

s'élever sans péril à cette hauteur. Si nous étudions maintenant la théorie des Idées , c'est-à-dire rorigine et la genèse du principe de la morale dans llntelligence humaine, il nous sera facile de reconnaître encore, dans les enseignements de saint Anselme, Tinfluence de la doctrine de Platon, dégagée de toute erreur, ennoblie et fortifiée par les secours de la foi.

Tout être raisonnable, écrit le docteur de Cantorbéry, voit d'abord dans son esprit le type de l'objet qu'il veut réaliser.

Les créatures n'Q:s:istaient donc pas encore, et Dieu les voyait déjà dans leurs types, dans sa peusée : erat in ratîone summœ naturoe, quid, aut qualia, aut quomodo futura essent. Mais ces créatures n'étaient pas en Dieu des réalités matérielles, et il n'y avait pas dans cette suprême intelligence un germe corporel , d'où ces créatures devaient dériver un jour par émanation , car la matière n'est pas éternelle et le monde n'est pas Dieu : nec erat ex quo fièrent. Par cette affirmation, le panthéisme est écarté et réfuté.

Qu'étaient donc ces types? Qu'était cette forme idéale? Elle était un certain langage intérieur analogue à ce type que l'artiste conçoit, d'abord dans son esprit f et avec lequel il s'entretient en lui-

même avant de le produire ou de le réaliser : vduti fikrfacturus aliquod suœ artis opxis, pins illtid intrase dicU mentis conceptione.

II y a , en eflfet , selon Tobservation profonde de saint Anselme , trois sortes de langage : Tun , sensible, extérieur, c'est récriture ou la parole, qui s'adresse aux sens; le second est un langage mental et insensible qui représente en nous, comme on le voit par la mémoire, ces signes extérieurs; le troisième est mental et sensible aussi, mais il est dégagé de toute écriture, de tout signe convenlionnel extérieur; il consiste à nous représenter intérieurement l'objet lui-même, ou par l'imagination, ou par la raison, selon la diversité des objets. Or, c'est ce troisième langage par la raison que noiis attribuons à Fintelligence suprême. Il y a ^^^auinoins une différence, ajoute saint Anselme, ^ûtre Dieu et l'artiste , car celui-ci ne peut con- ^^oir un objet réel, ou imaginaire que par une ^ïïibinaison de parties ou d'objets vus par les ^^J^s, et dont le souvenir est conservé par la mémoire; mais ce que Dieu conçoit, il le conçoit par ^ ^ertu créatrice, antérieurement à toute existence, ^î^n n'était encore dans le temps; tout était déjà ^^ lui, à l'état de type, d'exemplaire, ou de loi. Platon avait pressenti l'existence de ce mowôi'^

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idéal dans Tintelligence divine, mais Terreur grossière de la matière éternel le a gravement altéré sa théorie si élevée et laissé dans son obscurité le problème de Torigine du monde. Saint Âugustiit rejette Terreur de Téternité de la matière et de la préexistence des âmes dans un monde meilleur et plus pur que celui que nous habitons; mais malgré les éclairs de son génie, malgré Tampleur de sa pensée, il n'a pas analysé, expliqué, fécondé la connaissance de cet idéal éternel dans Tintelligence infinie. Avec saiat Anselme, la théorie des Idées devient plus précise, plus ferme et plus lumineuse; il ouvre la voie à ces philosophes scolastiqùe^ qui auront l'ambition de serrer de plus près encore la vérité philosophique en donnant à ses contours plus de rigueur et de netteté. — Il y a dans toute créature une partie essentielle et une partie accidentelle. Essayez de concevoir un homme sans une âme et un corps, un triangle sans trois côtés, un cercle sans courbure parfaite et sans rayons égaux, un carré sans quatre côtés et quatre angles droits, essayez, vous ne réussirez pas. Vous avez donc Tidée d'un cercle, d'un triangle et d'un carré parfaits. Les figures géométriques failes par la nature ou par les hommes se rapprochent, sans les reproduire avec perfection, des figures dont vous avez Tidée.

SAINT ANSELME ET SAINT BONAVENTIIIE iH)

Or, le cercle idéal qui peut servir de type à des milliers de cercles, c'est le type conçu par la raison. Le cercle réel que vous avez vu ou que vous avoz fait, cercle imparfait encore, et dont vous conservez le souvenir, vous le connaissez par une faculté inférieure à la raison, par Timagination. Or, Dieu connaît de la manière la plus élevée , c'est-à-dire par la raison.

Cette doctrine ferme et abstraite est dans ces simples paroles du grand docteur: t On peut connaître et penser un objet ou par la raison ou par Fimagination : aut per corporis imar/inem, aiit per raiionem intuetur, et Dieu connaît par la raison.

Voici donc un premier point que saint Anselme nous a permis d'élucider : Fidéal ou le type de co monde est en Dieu. C'est là encore, dans cette région étemelle, que nous allons découvrii* lo type du monde moral, la loi du bien.

Le Monologue et le Prologue sont les doux principaux ouvrages du philosophe de Cantorbéry. Il démontre et explique, dans le premier livre, Tcxistence et les attributs métaphysiques de Dieu; les attributs moraux nous semblent être Tobjet principal du second. Ces deux ouvrages et la réponse à Gaunilon forment une théodicée complète et une réfutation décisive des athées. C'est dans e^^ qw-

57^2,VVvVà.

vrages et dans ces opuscules, courts mais substantiels, que nous continuons à chercher la pensée du saint Docteur.

L'homme qui ne croit pas encore à Texistencè d'un Etre unique, supérieur à toutes les créatures, se suffisant pleinement à lui-même, dans sa béatitude éternelle, principe de tout bien, c'est-à-dire à l'existence de Dieu , cet homme peut dissiper son doute et son ignorance par les seules forces de sa raison.

Après ce début, saint Anselme va rattacher l'effet à la cause, Tœuvre à son artiste, le monde moral à son auteur.

t Puisqu'il y a un si grand nombre de biens dont nous connaissons la variété par les sens et par l'intuition de Tesprit, dois-je croire qu'il y ait un être unique, par la vertu duquel les êtres sont bons? Oui, il est évident et très-certain pour tout homme qui réfléchit que tous les objets entre lesquels il existe un rapport d'inégalité ou d'égalité sont tels en vertu d'une propriété qui leur est commune, ou d'une manière égale , ou d'uue manière inégale.

SAINT ANSELME ETT SAINT BONAVENTURE i(H

Ainsi, toates les actfons que nous appelons justes sont telles par une {participation de ressemblance avec un Etre qui est la justice souveraine, Etre éternellement et pleinement bon, que nous appelons Dieu(l)..

Saint Anselme présente encore cet argument , mais sous une forme nouvelle, au second chapitre do même ouvrage : « Quand nous disons qu'une créature a des degrés de bonté, de justice ou de perfection, nous déclarons simplement qu'elle a une œrtaine ressemblance avec un Etre dont nous avons l'idée, et qui possède lui-même, sans limite ou sans imperfection, la justice, la sagesse et la bonté. Cet Etre, qui est Dieu lui-même, est donc le type ou l'idéal auquel nous comparons les créatures pour fi^rmer un jugement équitable et certain. »

Et déduisant une dernière conclusion de ces deux arguments, dont la vérité nous semble incontestable, saint Anselme affirme l'existence d'un Etre suprême qui n'a reçu la vie d'aucune autre créature, car il ne peut pas exister plusieurs Etres suprêmes d'un Etre enfin qui est lui -môme le principe de toute bonté et de toute grandeur : per quem est quidquid vere aut bonwriy aiit magnum, aut àliquid est

(1) Jfo?io/off., cap, I.

iOi SALXT ANSELME ET SALYT BONAVENTURE

L*intelligence humaine est donc éclairée de la lumière divine, et Dieu est présent d'une manière mystérieuse, sans doute, mais très-réelle à notre âme , à notre raison, car, selon Tobservation de saint Anselme , dans une réponse à Gaunilon , si vous dites que vous ne pensez pas , que vous ne concevez pas , que vous n'avez pas présent à votre intelligence et à votre pensée le plus grand et le plus parfait de tous les êtres , il faut affirmer encore , ou bien que Dieu n'est pas le plus grand de tous les êtres, ou bien que pieu n'est pas présent à votre esprit, ce qui est manifestement faux (1).

C'est donc aux clartés de cette lumière que nous distinguons le juste de Tinjuste, le vrai du faux, le ])ien du mal , le meilleur du moins bon ; et le devoir de la vie consiste à ressembler à Dieu , à mesurer notre amour aux degrés de perfection que la raison nous fait connaître dans les créatures qui sollicitent notre affection , et à aimer sans mesure Celui qui est la justice infinie. — Nous entendrons plus tard Rosmini s'emparer de cette affirmation, qui n'est pas seulement un principe de mysticisme, mais qui est encore une vérité philosophique de la plus haute importance, et en faire le fondement inébranlable de Tordre moral.

(I) Bcffpons, Saint Ansclm., cap. \.

Relisez cette page où le grand Docteur résume sa doctrine. Etonné , ému , ravi , il parle en ces termes à son âme désolée et à Dieu, la lumière de son entendement , qui semble disparaître dans les profondeurs inaccessibles et mystérieuses de son essence :

« As5-tu trouvé , ô mon âme , ce que tu cherdiâis? Tu cherchais Dieu ; tu as trouvé qu'il est FEtre suprême, et le plus grand , le plus parfsdt de tous les Etres; tu as trouvé qu'il est la vie , la lumière , la sagesse , la bonté , la béatitude étemelle et l'éternité bienheureuse ; qu'il est partout, quïl est toujours. Car, si tu n'as pas trouvé ton Dieu, comment ton âme croit-elle avec une foi si profonde, une certitude si absolue, qu'il est Celiii que tu cherchais ? Et si c'est Lui, comment ne sens-tu pas ce que tu as trouvé ? Pourquoi , Seigneur Dieu, mon âme ne vous sent-elle pas si elle ^ons a trouvé? N'a-t-elle donc pas trouvé Celui Wle reconnaît être la lumière et la vérité ? Pouvait-elle connaître quoi que ce soit de votre nature ^wlrement que par votre lumière et votre A'ériléV Si donc elle a vu la lumière et la vérité, elle vous ^ vu, elle vous a entrevu, sans vous contempler 'ace à face dans toute votre vérité.

« Seigneur, mon Dieu, mon créateur et mou ré-

i04 SAINT ANSELME ET SAINT BONAVENTUBE

parâteur, révélez à mon âme brûlant de désir ce qu'elle ne connaît pas encore de vos perfeçtionsu Elle s'eiïorce de voir encore, mais elle ne voit plus au-delà qu obscuiités impénétrables. Elle ne voit pas , sans doute , des ténèbres qui ne peuvent pas être en vous, mais elle comprend que sa propre impuissance arrête son regard, qui voudrait péné* trer plus loin... Resserré en des bornes étroites , son regard est vaincu par votre grandeur (1). »

Vous ne venez pas de lire une page sèche et froide de la philosophie séparée. C'est avec toute son âme , avec son cœur, sa raison et sa foi que saint Anselme, et près de lui saint Bonaventure, appellent la vérité et sollicitent d elle une communication plus abondante et plus lumineuse de ses rayons.

J ai nommé saint Bonaventure. Quelle ressemblance entre son génie et Tâme de saint Anselme. On retrouve dans ces deux philosophes la même méthode, les mêmes élans, la même affirmation. Lorsque saint Bonaventure veut connaître le principe de la morale et la loi de la vie , il interroge notre conscience , il en scrute les désirs invincibles , il étudie un par nn les mouvements de la volonté,

(i) Monohg., cap. xcn.

SAINT Ar<SELM£ ET SAINT BONAVENTURE iOo

il observe les lois de la peasée et les rapports de rintelligenoe avec ridée pure, il réunit eu faisceau les conclusions de ses recherches savantes , et affirme , après avoir réfuté le sensualisme intellectoelet le sensualisme moral, que l'Etre infini est l'objet mystérieux encore que nous cherchons par les inquiétudes universelles de la pensée, de la conscience et par les élans sourds et constants de noire volonté.

Mais la vérité qu'il dégage avec plus d'insistance ^core c'est la dépendance de la raison humaine à l'^dde Dieu; c'est la présence habituelle de la lumière divine dans notre âme ; c'est l'action constante et naturelle de Dieu sur la pensée , action niyslérieuse en vertu de laquelle nous connaissons 1^ principes immuables de la science et de la mo- ^6) du vrai, du beau , du bien.

Eu résumant ainsi la philosophie de saint Bona- ^enture, ne croyons-nous pas entendre encore saint Anselme , et ne voyons-nous pas, dans cet accord Universel des penseurs de premier ordre , la conurnaation de la vérité de cette parole de saint Bo- ^venlure, qu'il faut dégager des exagérations erronées de Malebranche , et (jue l'on devrait écrire ®^ tête de toute philosophie digne de ce nom :

* La raison de ïhoinme ne peut rien comprendre

im SAINT ANSELME ET SAINT BON AVENTURE

si elle n est éclairée par une action illuminatrice de Dieu, qui est le principe de notre existence , la lumière et la raison de toute connaissance et le régulaleur ou la loi de nos actions (1). »

(I) " Ilcm, sicut Dcus est causa essendi^ ita est ratio intelUgeDdi, et ordo vivendi ; sed Deus sic est causa essendi, quod nihil potest ab aliquà causA cdici, quin ipse scipso et suâ seternâ virtute moveat operantem ; crgo nihil potest intelligi quin ipsc suà virtute immédiate illustrcl intclligcniem. » (Saint Bonav. De raliotie cognoscciidi, n. 2i).) /

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