‹ Du droit et du devoirChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Saint Tbomas d'Aquin.

Saint Augustin est un disciple chrétien de Platon.

. ^t Thomas d'Aquin appartient à l'école d'Aris-

'^te ; il connaît tous les secrets de la science du

^tre qui inspire la philosophie catholique au

^oyen-âge, et prête sa langue aux distinctions

'^^^ies de la théologie ; il en pratique la méthode

^* ^'argumentation nette, vigoureuse , tranchante.

^ ^'a pas ies effusions d'âme et les élans toujours

^Us de saint Bonaventure, de saint Anselme et

® ^aint Augustin ; il n'est pas un contemplatif

^^^ enlève l'âme charmée à ces hauteurs où la

^^^^n humaine peut vaciller. Il reste sur U terraiu

solide et pratique de robservation et de Texpérience ; il voit sans cesse devant lui Tadversaire philosophe ou t&éologien dont il écoute attentivement les'objections superficielles et subtiles; il le& répète avec fidélité, s'en empare, les enferme dans un syllogisme rigoureux, les réfute, les détruit et laisse voir dans la simplicité de sa beauté inaltérable la vérité dont il s'est fait le champion.

Nous ne parlerons pas des détails de la philosophie morale de saint Thomas, de ses traités vastes et profonds des actes humains, de la vérité, des passions et des vices, de ses opuscules si riches d'observation et de faits sur la liberté humaine, il nous suffit de dégager le principe de la morale et du droit naturel dans les écrits philosophiques de ce grand Docteur.

Saint Thomas d'Aquin n'est pas un ennemi systématique de la raison, et il ne sera pas l'ancêtre des sceptiques et des traditionalistes qui en méconnaissent Tautorité et la puissance. Il trace, avec une grande précision, les rapports de la raison et de la foi, leur nature, leur différence, leur objet.

SAINT THOMAS D*AQU1N m

Les dons surnaturels perfectionnent les dons naturels et ne les détruisent pas. Ainsi, le don surnaturel de la foi ne fait pas disparaître le don naturel de la raison. Quoiqu'il soit impossible à la raison de connaître par elle-même l'objet de la foi, il est néanmoins certain qu'il n'y a pas opposition entre les vérités, qui sont le terme de la raison, et celles qui nous sont révélées par la foi, car les unes et les autres nous sont enseignées par Dieu, qtd ne peut pas nous tromper. Si la doctrine de certains philosophes est en contradiction avec les eiîseignements de la foi, c'est parce que ces philosophes raisonnent mal^ La vraie philosophie est ^le à la théologie, d'abord pour établir les préiJDiInaires de la foi, puis pour nous aider à comprendre, par des analogies et des ressemblances, '^ vérités révélées, et, enfin, pour nous aider à ^®faier les difficultés et les objections des ennemis ^eiafoi(l).

Il y a donc une science naturelle et légitime, dont ^ prmcipes et Tobjet sont définis par saint Thomas ^*Aquin « une science qui s'appuie sur la raison et ÏUe l'on désigne par le nom de philosophie. »

0) In libr. Boetii, De Trinit,, art. m. — Nous suivons rédition ?^ Parme, en vingt-sept volumes in-folio, la plus complète publiée '*^^'à ce jour.

ilO SAINT THOMAS D*AQU1N

Or, la philosophie nous apprend Texistenee de rame et de ses diverses fecultés. La natore humaine, qui occupe une place intermédiaire entre la nature qui est toute matérielle et celle qui est toute spirituelle, a pour fin un bien plus grand que la nature ccH^reile &ite pour posséder un bien particulier. Elle a reçu des facultés et des pmssances plus variées et plus nombreuses que celles qui appartiennent aux êtres matériels, afin qu'il lut soit facile d'arriver à la possession d'un bira d'un ordre plus élevé. C'est par les actes et leur objet que nous distinguons ces puissances et ces facultés. Végéter, sentir, comprendre, constituent trois actes différents qui ont chacun un objet particulier, un objet distinct. Il y a donc dans Tâme trois sortes de facultés : les premières végétatives, les secondes sensitives, et les dernières intellectuelles (1); ces dernières sont les plus élevées.

Ce long chapitre, où le saint Docteur étudie les facultés de Tâme, est d'une grande profondeur. Saint UTiomas d'Aquin relève, classe et décrit, avec un talent d'analyse, une patience d'observation dont nous avons perdu le secret, les phénomènes si divers et si multipliés qui appartiennent à ces

(i) De pokiU. animcp, cap. i, l. xvu.

trois Tfies de la plante, de ranimai, de l'homme et de la raison.

L'appétit sensitif, concupiscible, a pour objet le bien qui est agréable aux sens; Tappétit irascible écarte ce qui nous empêche de le saisir et de le posséder, il repousse tout ce qui est pour nous Toceasion d*une douleur physique , et la raison ^libère, choisit, entre divers moyens, celui qui P6ut nous conduire à notre fin, à notre destinée. Hais cette âme, ainsi en possession de facultés, de puissances, d'appétits, est encore immortelle et agissante. Elle est immortelle, car elle est spirituelle; cfr, ce qui est spirituel est incorruptible, et ce qui est incorruptible ne périt pas. Elle est agissante et elle poursuit un but, car Dieu, dont toutes les actions portent le caractère de la sagesse, de Tintelligence, de la perfection. Dieu, en créant Tâme humame, a voulu, sans aucun doute, que Tactivité de cette âme eût un objet. Mais quel est cet objet ? n y a trois classes de créatures dans l'univers : la matière, les plantes, l'homme, et au-dessus de toutes les créatures, il y a Dieu, qui est un acte pur, une activité éternelle, et dont l'indépendance est absolue. L'animal est passif, inintelligent et gouverné par la loi inflexible de Tamour, du plaisir et de YaversioD de la douleur. L'homme ^^\» âiowfe

m SAINT TIIJMAS D'AQUIN

de liberté. La différence des facultés entre l'homme et ranimai indique aussi leur différence de nature et de fin ; et si la fin de l'animal est dans la possession du plaisir sensible, il faut que la fin de l'homme soit plus élevée.

L'Etre infiniment parfait est le terme suprême de l'univers. Les créatures qui ont une plus grande ressemblance avec Dieu sont les plus rapprochées de leur fin ; les créatures qui n'ont qu'une trèslointaine et très-faible ressemblance avec Dieu sont subordonnées aux êtres qui leur sont supérieurs. Dans le système général des causes, le premier agent atteint les dernières créatures et produit ses effets les plus éloignés par des causes intermédiaires; et ces dernières créatures, par un procédé inverse et réciproque, retournent à l'Etre premier par les causes intermédiaires. Considérons, en effet, • l'univers : nous verrons la terre nourrir la plante, celle-ci nourrir l'animal, et l'animal est la nourriture de riiomme. Nous savons d'ailleurs que la nature immatérielle est supérieure à la nature matérielle, et l'homme est la fin de tous les êtres matériels (1); et par Thomme, et avec lui, toute la liature a pour fin suprême l'Etre infiniment parfait.

(ij Qaœst. xxu. — De Veritatc, arl. w. — Caçut cxlviii> Ad Fratr. Beginald, — O^per. own., l. xnu

SAINT JHOMAS D'AQUIN 413

Diea est donc la fin de toute chose : 1** parce que les êtres inférieurs sont créés pour les êtres supérieurs, et que Dieu est supérieur à tout : In ordine universi infei'iora conseqtiuntur prœcipuè ulfiwttw finem in gtMntùm ordinantur ad superiara; 2* parce que tout a été créé pour le bien absolu : Omm in divinam bonitatem ordinantur ; 3' parce que le terme et Tobjet de Tamour, de Taction, de l^Tolcmté de Dieu, ne peut être que Dieu lui-même, ^ tout autre fin serait indigne de lui : Dem non ^het alium suce voluntatis finem^ nisi seipsum : 9^ est ipsa esàentia bonitatis. — Il est Tessence ^ême de cette bonté pour laquelle tout a ^^ fait. Les créatures cherchent Dieu, les unes ^r une inclination naturelle inconsciente, les ^^tres par une inclination naturelle consciente ^^rs le bien, et qui fait partie indestructible de ^w nature : Uniaiique inest principium per qmd ' '^mim tendit in bonum ; et Thomme est appelé à ^apaisement, au repos complet de sa nature, de son ^telligence et de sa volonté : Ultima constimmatio ^^ominis in perfecta quietatione vel immobilitate ^msistit, et quantum ad infelledum^ et qtiantùin ad tjciurdatem.

Voilà le plan divin. La vie descend, par l'acte créateur, de son foyer élernel qui est eu T>\e\i^ ^\»

iU SAINT THOMAS D'AQITIN

elle descend jusqu'à la terre, en passant par rhomme, ranimai et la plante : et la vie remonte vers sa source en s'élevant vers Dieu, à travers ranimai et Thomme. Ce sont les deux grands mouvements de l'univers créé. La vie naturelle, créée par la bonté divine et infiniment distincte de Tessence divine, descend féconde et sans cesse agissante ; elle donne à la terre les hommes qui la travaillent, les animaux qui la peuplent, les fleurs et les fruits qui charment ses yeux. Au nom de la reconnaissance, la flamme de vie reçue par la terre s'élève à Dieu, au foyer où elle se ravive et se purifie.

Saint Thomas d'Aquin démontre, par la méthode métaphysique et par la méthode expérimentale, la proposition qui exprime le principe et le fondement de la morale : Dieu est la fin et l'objet de toutes les créatures. C'est en suivant la méthode métaphysique, et par une argumentation à priori, qu'il nous apprend que Dieu étant le souverain bien ne peut se proposer que sa propre nature et ses perfections pour but de sou ae.\.fe ctfeaX«va\^\»^*^t

SAINT THOMAS D*AQU1N 415

par la méthode expérimentale, en interrogeant l'intelligence et le cœur de Thomme, qu'il confirme encore, d'une manière plus saisissante, la vérité de sa démonstration, n énumère, avec une sévère analyse, les divers objets qui se partagent sur la terre l'aflfoction des hommes; il en démontre, par des aigoments philosophiques, Tévidente insuffisance, ^ il apprend au cœur de Thomme, désenchanté ^ utilités trompeuses qu'il avait poursuivies, que ^ vision béatifique de Tessence divine est une espé- ^nce dans les combats de la vie et une récompense ^e notre victoire. Saint Thomas d'Aquin évite une ^^8 déclamation qui pourrait charmer et tromper "^"Amagination trop sensible, et il présente les con-

usions que je viens d'indiquer sous la forme aus- ^'^re et précise qui convient aux graves enseigne- ^^ents de la philosophie.

Ob donc rhomme trouverait-il le bonheur, écrit ^^aint Thomas ? — Dans les richesses ? Mais les ^^ehesses de la terre, artificielles et naturelles, servent à nous défendre contre la douleur ; elles nous donnent des vêtements, une table opulente, de oriches palais; elles contribuent à soutenir la nature humaine et sont faites pour celle-ci. U est donc évident qu'il serait plus conforme à la vérité de dire que les richesses sont pour rhomme^ ^l cçy'VL

n'est pas exact de dire, au contraire, que Thomme est fait pour les richesses. L'homme est la fin des richesses, et les richesses ne sont pas sa fin.

Dans les honneurs ? — Non, car Thonneur est un hommage que l'on rend à un homme à cause de ses hautes qualités ; or, le bonheur complet étant la plus haute qualité et la dernière perfection de rhomme, est sans doute un titre aux honneurs, il les engendre, mais il ne faut pas confondre la cause et Teffet, la béatitude et les hommages qu^elle reçoit

Dans la gloire ? ^ Non, car il faut bien peu de . chose pour perdre la gloire de ce monde, dont l'instabilité est le principal caractère ; elle est d'ailleurs souvent trompeuse dans le choix de ses dieux, Jrsquenter faUax est, et enfin la vraie gloire qui est inséparable de la béatitude vient de Dieu.

La fin et le bonheur de l'homme seraient-ils enfm dans la puissance, la santé, les plaisirs ? Non ! Le bonheur, c'est la possession complète d'un objet parfait; or, on peut être puissant et n'être pas heureux ; on peut posséder tous les biens du corps et n'être pas heureux, car l'âme est au-dessus du corps, elle a ses besoins et sa destinée ; on peut épuiser les voluptés de la terre et n'être pas .heureuXf car il faudra satisfaire encore la partie de

notre être indépendante de la matière et des sens, rame, la raison. La volonté humaine cherche le bien universel qui doit Tapaiser et la remplir, et elle ne rencontre autour d'elle ici-bas, dans les réalités qui Tenvironnent comme dans les qualités de son âme, que des biens particuliers et imparfaits.

Après cette savante et profonde analyse, saint Thomas d*Âquin conclut ainsi (1) : Il est impossible que rhomme trouve son bonheur dans un objet créé. Ni les richesses, ni les honneurs, ni la puissance, ni les biens du corps, ni les qualités naturelles de l'âme, ni les voluptés et les plaisirs des sens ne nous rendront heureux. La béatitude est le rassasiement de tous nos désirs. Or, la volonté de rhomme appelle le bien universel, et son intelligence cherche le vrai universel. Or, tout ce qui existe id-bas est particulier, et Dieu seul est le vrai et le bien universel ; lui seul est donc la fin de rhomme, et seul aussi il peut, par sa possession' nous rendre éternellement heureux.

(i.) Summ, theol,, prima secunda^ qusest. u, art. i^ viii.

118 SAINT THOUAS D*ÂQDIN

C'est bien la doctrine traditionnelle des plus grands esprits que nous venons d'entendre en apprenant de saint Thomas que Dieu est le terme ou le but de la vie. Je ne pénètre pas dans la . domaine des questions réservées à la théologie et je ne veux pas connaître encore, en suivant les enseignements de saint Thomas, la nature de la vision de l'essence divine et la nécessité d'un secours surnaturel et gratuit pour arriver à cette union qui est au dessus des droits et des forces de la nature humaine. Je sais que Dieu est la fin de ma raison et de ma volonté, que le bien consiste, ainsi que le devoir, à marcher vers cette fin, et que le mal m'en éloigne. Je connais encore certains principes de morale éternelle qui éclairent ma conscience et ma raison. Mais où vois-je ces principes éternels de morale, ces semences de vérité (1) qui

(i) « Similiter etiam dicendum est de scîentiae acquîsitione, quod

prseexistunt in.nobis qusedam scientiarum semina, scilicet prinue

conceptiones intellectus... Ex istis autem principiis universalibns

oanfa principia sequuntur sicut ex quibusdam rationibus semina-

SiUNT THOMAS D^AQUIN 419

m'aident, par leur lumière, à reconnaître ma route et à me rapprocher de ma fin ? Où vois-je cette loi naturelle et étemelle aussi que l'homme ne peut jamais ignorer et qui s'impose à lui à tous les " moinents de sa vie ?

L'enseignement de saint Thomas sur cette ques- ^ fondamentale de la morale est d une fermeté ^t d'une précision qui ne permettent pas le plus %er doute sur sa pensée.

St d'abord, saint Thomas reconnaît que les ^^, les formes exemplaires, les types de toutes *^ créatures existent dans Tintelligence divine, que ^ types s'identifient avec l'essence divine, et que '*-'^eu est réellement l'exemplaire de toute chose. Il ^^^onnait ensuite que Dieu n'est pas seulement un ^^liste qui voit dans sa pensée le plan de l'œuvre ^^'il a l'intention de produire ou de réaliser extô- ^eurement, mais il enseigne aussi que Dieu est un gouverneur , et qu'il voit encore en lui-même ce ^^e doivent faire les créatures soumises au gouvernement de sa volonté. Ainsi, Tintelligence divine ou la raison de la sagesse éternelle est à la fois la cause exemplaire et éternelle des créatures dont

Ubns... Certitudo scientiœ tota oritur ex certitudiue principiorum : tnnc enim conclusiones per certitudînem sciuntur, quandô resolvuntur in principia. » (S^ Th.^ De Veritaie, quœst. xi, avt. v«^

■ ■ Il ■ Il I I ' ■ -^— ^

^ elle possède en elle-même les types; elle est aussi leur loi par l'impulsion initiale et natiurelle qu'elle donne à toute créature vers sa fin (1).

Or, la liaison humaine n'a pas le privilège et la puissance de connaître cette loi en Qlle-même, dans rintelligence divine; cette puissance n'appartient qu'à Dieu et aux bienheureux qui ont la gloire et le bonheur de contempler son essence; et, néanmoins, toutes les créatures douées de raison ont une certaine connaissance naturelle de la loi éternelle, qui est la vérité incommutable, puis* qu'elles ont rintelligence de certaines vérités néces> saires ou tout au moins des principes naturels.

Cette loi, dont Thomme ne pourra jamais ignorer les préceptes essentiels ; cette loi, qui, à la manière des premiers principes spéculatifs, est en nous, dans notre esprit , sans jamais nous manquer, et comme un moyen indispensable pour saisir les préceptes particuliers et les conclusions; — cette loi, nous la connaissons naturellement par la lumière de la raison, qui est une parole de Dieu dans notre âme attentive à sa voix.

(d) « Divins sapientiae ratio, sicui ex eo quod cuncta per eam

creata sint, artis, vel exemplarîs, vel ideœ rationem habet; ità

etiam ex eo quo ad debitum finem cuncta per eam moveantOTy

rationem œternae legis habere diceada est... Lex œteraa nihil aliud

est quàiB ratio di vinœsapieatise, secunddm (\aod est directiva om-

n/uœ actuum et motuum. » (1 ^*, quœal. 'xcwv, wv, \V

SAINT THOMAS D'AtiULS 134

Vous pouvez observer la précision de cet ensei- ^ I gnement de saint Thomas d'Aquin et voir les caractères de sa philosophie qui lui sont communs, soit avec la doctrine d'Arislote, soit avec le système plus élevé de saint Augustin, qui a compris, achevé et corrigé le poème philosophique de Platon. Saint ^Was d'Aquin est le disciple fidèle et plus complet d'Âristote, dans la partie analytique et psycho- %'que de sa philosophie, dans la classification dé- ^ée et minutieuse des passions et des appétits , ^8 ses observations savantes sur Tintellect agent ^ rintellect patient. Mais ce n'est plus Aristote, le Philosophe empirique et le critique judicieux , qu'il ^^iite quand il compare la raison humaine à la rai- ^^B divine et qu'il veut pénétrer dans les secrels ^^ Torigine des vérités nécessaires et des principes ^^ la morale. Son vol rappelle alors celui de Platon ^ t de saint Augustin, dont il commente les paroles ^"^ec une savante originalité. C'est leur doctrine élevée et large qu'il adopte avec réserve et qu'il explique avec autorité. On ne retrouve pas , sans tioute, dans ses théorèmes sur la nature des Idées et des raisons éternelles, l'expression émue des sentiments qui animaient saint Augustin; mais si la pensée n'a pas le charme et la riche parure de la forme oratoire, elle se détache plus vigoureuse dai\â ^^

iii SAINT THOMAS D*AQUIN

contours plus précis. Il s'eJSraie de la prétention téméraire des philosophes qui veulent attribuer au regard de Thomme, si faible encore et si loin de Dieu, la gloire de voir ici-bas Tessence même de la divinité ; il ne dira pas que la raison humaine , en- * core incertaine et vacillante dans ses laborieuses recherches, voit Dieu , et en lui, par une distinction philosophique, les vérités nécessaires, les principes de la morale , les essences ou les exemplaires des choses créées. Selon lui, Dieu est un être infiniment simple , et ces vérités nécessaires , ces principes de la morale, ces types éternels des choses périssables s'identifient avec son essence, que les bienheureux ont seuls le bonheur de contempler. Il distingue en Dieu : l'être, les types de la nature, leur loi; et cherchant ensuite la ressemblance de Thoonne à Dieu, il voit que nous avons en nous aussi Tètre, les idées, la loi, et avec elle les principes de toutes les sciences. Mais toutes ces choses, ces reflets qui nous appartiennent, qui font partie de notre science naturelle, sont infiniment distinctes des réalités éternelles qui sont en Dieu.

Et maintenant, étudiez Thomme encore , et vous reconnaîtrez en nous l'existence d'une faculté mattresse qui a reçu des noms bien divers : raison, lumière intelligible, intellect agent. Observez cette

SAINT THOMAS D'AQUIN 1i3

feculté et vous pourrez pénétrer, peut-être , dans le secret de l'origine des Idées. La raison ou Tintellect agent est une participation et une ressemblance à la lumière étemelle et incréée qui est Dieu. Elle est une faculté créée de notre âme , et de même que Dons voyons dans la lumière du soleil les objets qui nous environnent, nous voyons à travers la lumière de la raison, de Tintellect agent, à l'occasion de la P^Ie humaine et de l'impression produite par les <*08e8 sensibles, les premières vérités qui soutien- Dent l'ordre scientifique et Tordre moral (1).

. W ^i. La ration. — • Ipsum enim lumen intellectuale, quod est ^ lobis, nihil est aliud quam quœdam participata similitudo lumi-

"'^l'Hîreati in quo continentur rationes œternœ (p. i, quœst. lixxiv, •«•V).

*' BUe ne voit pas la loi morale et les vérités en Dieu, — Di- ^^Qm quod dupUciter aliqaid cognosci potest : uno modo in scipso,

'^ modo ip suo effectUy in quo aliqua similitudo ejus invenitur ; . ^ut aliqaîs> non videns solem in suA substantiâ, cognoscit ipsum ^ ^ irradiatione. Sic igitur dicendum est quod legcm œternam ^08 potest cognosccre secundum quod in ipsA est, nisi solus Deus ^ beati qui Deum per essentiam vident ; scd omnis creatura ratio- ^^is ipsam cognoscit secundum aliquam ejus irradiationem vel *^^jorein, vel minorem. Omnis enim cognitio vcritatis est qutedam ^^dlatio et participatio legis aeternœ quœ est veritas incommuta- Vilis (i» 2», quœst. xci, art. ii).

9. Elle voit la loi naturelle dans un reflet de Dieu , qui remput l'âme. -^ Omnis cognitio veritatis est quœdam irradiatio et participatio legis œternœ quse est veritas incommutabilis. Veritatem autem omnes aliqualiter cognoscunt, ad minus quantum ad principia communia legis naturalis (U ^*^, quœst. xciii, art. u).

Sur l'identité de la raison, de la lumière iiitellectuelle et de l'intellect agents voir l'ouvrage du P. Zigliara : Délia lu:e intelkttwUe, 1. 1, p. 22.

m SAINT THOMAS D AQUIM

Peut-être voudrez-vous pénétrer plus loin dans ce vaste problème et connaître la nature intime de cette faculté première et lumineuse à travers les rayons de laquelle il est permis à Tbomme de connaître et de posséder les principes de Tordre moral. Saint Thomas d'Aquin répond à cette curiosité légitime, eU s'inspirant de la doctrine exposée par sainjt Augustin, dans son traité De Magu^tro^ il affirmera cette pensée, qui devrait rapprocher les écoles rivales sur la question de Torigine des Idées : la raison^ c'est LA PAROLE DE DIEU à uotro âme*, c'est elle qui engendre la certitude de la science.

Cette parole, d'abord confuse , devient plus nette et plus lumineuse au moment où le maître extérieur propose à notre esprit les données de la science ; mais saint Thomas n'oublie pas , comme le feront plus tard les philosophes de Técole sensualiste , le rôle et l'action indispensable du Maître intérieur, dans la connaissance humaine. Il est loin d'identifier la raison divine et la raison humaine à la manière des panthéistes, dont il réfute les difficultés par des arguments sans réplique. Il ne reconnaît pas davantage à l'homme voyageur les joies , les privilèges et les gloires de la vision béatifique ; mais il ne permettra pas que Ton sépare la raison de l'homme de la raison divine , et , sans méconnaître

SÂDTT THOMAS D AQUIN 4i5

la distinction essenlielle de Tune et de l'autre, sans perdre jamais de vue la dépendance de l'homme à regard de Dieu, il affirme qu'il y a dans notre 4nae un élément supérieur, lumière de notre âme , une faculté maîtresse qui nous apprend à connaîlre les vérités générales , les principes immuables de la morale et de la science, ces semences qui renferment en elles-mêmes les conclusions dont les vérins se déroulent et se succèdent devant Tesprit attentif aies méditer, une faculté par laquelle Dieu w fait entendre à Thomme ,. la raison, qui porte la parole même de Dieu (1).

A cette hauteiir, le philosophe découvre enfin le point de contact de Thomme à Dieu, sommet mys- ^rieui environné de ténèbres qu'il est bien diffi- ^® de dissiper; c'est là que Dieu, par une commu- '^i^^ion naturelle et permanente, éclaire l'homme ^ ses reflets ; c'est aussi le point de départ et le lieu d'origine des connaissances humaines.

(1) « Quod aliquîd per certudinem sciatur, est ex lumine rationis ^ivioitiis interiùs indito, quo in nobIs loqditdr Deus ; non autem db homine exterius docente^ nisi quatenùs conclusiones in principia f^olYJt> nos docens : ex quo tamen nos certitudinem scientise non aceiperemus, nisi inesset nobis certitudo principiorum, in quse conclusiones resolvuntur... Homo, verus doctor dici potest, et veritatem docens, et inentem quidem illuminans, non quasi lumen rationis infiindens, sed quasi lumen rationis coadjuvans ad scientise perfcctioneia per ea quœ exterius proponit.» {De Ventate, qusest. xi, art. i.

i36 SAINT THOMAS D*AQU1N

Telle est là pensée nette et vigoureuse gui se d6^ tache du cadre si vaste de la philosdphie de saint Thomas d'Aquin. Laissons les questions secondaires qui divisent encore aujourd'hui ses disciples et ses admirateurs. Les grandes vérités, affirmées par les moralistes, dont nous avons recueilli renseignement autorisé, apparaissent avec plus d'éclat et de de précision dans la philosophie de saint Thomas d'Âquin. Il enseigne que la loi morale est d'abord dans Tinteltigence divine, où chaque créature idéale conçue par Dieu a sa fin ; il enseigne que cette loi naturelle est en nous , où elle brille encore bien qu'elle ne soit qu'un reflet de la lumière incréée; il démontre avec évidence, et par la méthode expérimentale d'abord, métaphysique ensuite, que Dieu seul est la fin et la sanction de la loi et du devoir; et interprétant avec la sagesse chrétienne et la science philosophique l'axiome de la morale antique : « efforce- toi de ressembler à Dieu, » il nous invite à ressembler à Dieu en voulant ce qu'il veut, en le voulant parce qu*il le veut.

Je comprends l'admiration des plus nobles esprits à l'égard de ces conceptions savantes, élevées, profondes de saint Thomas d'Aquin. Le dédain et les colères impatientes des Sophistes contemporains et des athées qui essaient de formuler une

SAINT THOMAS D'AQUIN iâT

morale iodépendante et moderne ne nous étonne pas davantage. Les Indépendants veulent séparer la morale et le droit naturel des principes immuables de la raison et de l'existence de Dieu. Or, saint Thomas d'Aquin démontre, en quelques paroles concises, nerveuses, et par une argumentation dont ^ trame est trop serrée pour laisser échapper Ter- ^% que la morale et le droit dépendent des principes immuables de la raison humaine et de Texis- *®ûce de Dieu. Il corrige Platon, il évite l'exagé- ''ation empirique d'Aristote, et laissant à droite ^'^udl du hensualisme, à gauche recueil du nalu- ^^^sme et de la vision divine, il passe d'un pas ^^e et affirme cette vérité d'une importance capi- ^^ en morale et dans la science du droit : Dieu ^le à notre raison. Comment s'étonner qu'une *®^Iq doctrine soit Tobjet des anathèmes des esprits %ajrés qui veulent fonder le droit, en dehors de ^ieu, sur les intérêts temporels et matériels de l'k^omme et de la société?

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