CHAPITRE V
Ljeibniz et Thomeussin.
Leibniz et Thomassin appartiennent à Técole de Platon. Nous avons lu le témoignage de Thomassin quand nous avons étudié la morale de Platon; voici le témoignage aussi formel de Leibniz : « J'ai toujours été fort content, même dès ma jeunesse, de la morale de Platon, et encore, en quelque façon, de sa métaphysique. Aussi ces deux sciences vontelles de compagnie, comme la mathématique et la physique. Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service au genre humain, et Ton verrait que j'en approche un peu (1). »
(1) Edition Dutens, t. v, p. 20.
LEIBNIZ ET THOMASSIN m
Leibniz est à là fois poète, philosophe, mathématicien, et Tiin des esprits les plus originaux et les plus puissants dont Thistoire ait conservé le souvenir. Toutes les connaissances si diverses qu'il possède se soutiennent, s'éclairent et s'enchaînent avec art. Il est le fondateur de la science comparée. Thomassin, étranger à la plupart des sciences où Leibniz parle en maître, a sur lui l'avantage d'une connaissance approfondie de la tradition tliéologi- ?ue et philosophique. Il expose et commente, avec l'autorité de sa haute raison, dans un langage quelquefois diffus, toujours clair et élégant, les textes ^^5 profanes et des théologiens. Il entre dans le ^^ûîple dont le poète a dit :
Edita doctrina sapicntûm lempla serena ;
^*^ il fait entrer dans ce temple, avec lui, les '^^Osophes les mieux autorisés ; il les écoute, il ^^ibère avec eux, et son avis est toujours forte- ^^ïxt motivé. Leibniz est plus indépendant de la ""^^tion ; son esprit original et prompt manque ""^p souvent de mesure; il n'est pas exact dans la ^^ûnition de l'acte libre; il est paradoxal dans '^Vpothèse de l'harmonie préétablie, et quand il ^ égare en empruntant à la scolastique de la déca-
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dence ses termes obscurs, inintelligibles, il oublie le conseil qu'il donne lui-même, dans une étude sur le style philosophique : « Les termes techni-
ques sont plus à cramdre que le serpent (1). »
Leibniz n'est pas un méditatif à la manière de Malebranche, absorbé par la contemplatioii des Idées ; c'est un polémiste habile, subtil, et dont la controverse ne cesse jamais d'être savante, élevée et serrée. Il oppose sa méthode métaphysique à la méthode expérimentale de Bacon. Son Traté de Vesprit est une réponse à V Essai sur Vent^îdement, de Locke. Il réfute Descartes, en le prenant de haut avec lui. Il combat la théorie mécanique de son adversaire par la théorie dynamique, et l'hypothèse de la matière étendue par l'hypothèse de la monade ou de la matière inétendue. Dans son étude savante sur les vérités nécessaires, il laisse voir que son dessein est moins de justifier la doctrine traditionnelle des plus grands philosophes que de réfuter l'hypothèse des cartésiens.
Mais écartons ces considérations sommaires, et étudions de plus près ces deux savants auteurs.
(i) De stilo philosophico NiziL
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La'matière est an agrégat de monades. L'être organisé se compose de monades secondaires qui B'éoooIeDt perpétuellement comme un fleuve, et d'une monade principale qui ne disparait pas. L'ani- ^ est doué d'attention , de sensation et de mé- ^ife. Ajoutez à ces facultés la raison, c'est-à-dire 1& pimsance de concevoir les vérités éternelles et d'en déduire des conclusions; admettez que toutes ^ acuités se redoublent dans l'aperception de la ^^onscience qui est notre privilège, et vous aurez ^ la connaissance et la définition de l'homme, s^on Leibniz.
Ainsi il existe, selon Leibniz, dans toutes les ^J^tures organisées et vivantes, une monade prin- ^We, qui ^st la condition de leur conservation et dû leur unité. C'est là que retentissent et viennent aboutir tous les mouvenients et toutes les sensations des monades inférieures; c'est de cette Monade principale que part l'impulsion par laquelle ^ corps est mis en mouvement, et c'est elle qui, f^^ sa vertu d'immobilité, constitue l'identité de
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rètre ou de Tagrégat. Leibniz compare à un torr le mouvement rapide et perpétuel de celte mu tude incalculable de monades inférieures ou sec daires qui s'échappent de tous les corps, à tous moments de la vie, pour composer des corps n veaux.
L'âme humaine est la monade principale nous. J'admire avec quelle pénétration Leibni constaté et démontré qae lame est toigours act que la pensée est son essence , que la conscie de cette activité n'est pas permanente, et qu'il utile, indispensable en philosophie de disting avec soin Tétat conscient et Tétat inconscient.
t Frappant un corps, écrit Leibniz, on y ex( ou détermine plutôt une infinité de tourbill comme dans une liqueur ; car, dans ce fond, 1 solide a un degré de liquidité et tout liquide degré de solidité, et il n'y a pas moyen d'arn jamais entièrement ces tourbillons internes. M tenant, on peut croire que si le corps n'est jaD en repos, l'âme qui y répond ne sera jamais
plus sans perception Nous avons toujours
objets qui frappent nos yeux et nos oreilles, et conséquent, Tâme en est touchée aussi, sans nous y prenions garde, parce que notre attention bandée à d'autres objets, jusqu'à ce que To
devienne assez fort pour l'attirer à soi en redoublant son action, ou par quelque autre raison. C'était comme un sommeil particulier à l'égard de œt objet-là, et ce sommeil devient général lorsque notre attention cesse à l'égard de tous les objets ensemble (1). »
L'observation scientifique de ces deux états de I*toe, qui restent inaperçus au vulgaire, est d'une baute importance dans l'étude de la psychologie et ^ la morale ; elle permet d'expliquer la connais- ^ce implicite et universelle de la loi. naturelle et "^8 vérités nécessaires. L'âme pense toujours; elle ^ sans cesse en commerce avec le monde exté- "eur, qui agit constamment sur son corps, et, par ^''Xtennédiaire du corps, sur l'âme, dont il excite ®* entretient l'activité. Les causes qui alimentent ^^ Vie intellectuelle en nous sont innombrables; ^^is l'attention de l'âme ne s'arrête pas à toutes ^^^ pensées qui la traversent sans cesse et qui rappellent, selon la comparaison très-juste de Leibniz, ^^ circulation du sang et les mouvements internes ^^B viscères, dont on ne s'aperçoit pas, ou le bruit ^ Un moulin à eau, dont on ne s'aperçoit plus quand ^ï^ a l'habitude de l'entendre.
0) Nouveiiix essais sur Ventendemmi /itiniain, \\v, w, v» ^^^«
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Thomassin définit rame, comme l'a fsiit Leibniz, une substance simple qui pense toujours, et voulant expliquer pourquoi nos pensées demeurent en nous à Tétat caché, il répète l'exemple que Leibniz avait lui-même emprunté à Plotin, quand il compare cette vie intellectuelle inconsciente à la vie végétative dont les mouvements incalculables échappent encore à notre attention sans cesser d*ètre réels et constants.
Mais Thomassin est bien supérieur à Leibniz quand il décrit le sens divin, quand il explique avec insistance, et dans une langue émue et vivante, cette vérité philosophique oubliée, méconnue , niée par les philosophes inattentifs ou superficiels, Tunion permanente de la raison humaine avec Dieu. Il décrit , avec une précision savante et après une observation psychologique fine et profonde, ce sens divin, ce point le plus élevé de notre âme où celle-ci rencontre Dieu, cette irradiation de la lumière éternelle en nous, et il sait de quelle manière l'Etre infini devient le principe et la force de la raison humaine (1). C'est d'ailleurs le
(i) « In anima est aliquid mente superiùs, nempè unum qnod est mentis apeît, Ipsum bonum appetens, et unum quod est in I>eo sentiens potiùsquàm intelligens. Imô cognitio non tàm intellectûs, quàm tubstantise animœ per contactum incst, et ipsum est esse animœ. » {De Dm, lib. i, cap. u, n. ^),
caractère de la philosophie chrétienne au dixseptième sièele , c'est l'honneur de Thomassin , de Malebranche, de Fénelon et de Bossuet, de mettre en relief la nécessaire et perpétuelle dépendance de rame à r^ard de Dieu.
Ne croyez pas que Leibniz soit étranger à ce courant de fortes pensées et qu'il reste indifférent à IMuence élevée et pure de ces affirmations égaiement scientifiques et chrétiennes. Leibniz appelle instinct la faculté que Thomassin appelle sens divin, mais ils signalent l'un et l'autre ce fait mystérieux de l'origine et de la genèse des idées sous l'influence de Dieu. « Il faut avouer, écrit Leibniz, que nous sommes poussés quelquefois, par un certam instinct, à quelque chose de grand et de sublime sans que notre raison y ait part; et quand cela va à la lumière, à la vertu, au vrai bien, on a sujet de l'attribuer à Dieu (1). »
Leibniz ne veut pas approfondir cette vérité philosophique. Il confond quelquefois l'ordre naturel et Tordre surnaturel, et il ne distingue pas toujours, avec la sévérité de langage et la précision que réclament ces matières délicates, rinfiuence naturelle et ordinaire de Dieu sur sa créature, de son action
(i) Edition Dutens, t. v, p. 56.
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extraordinaire et surnaturelle , en vue de la gloire éternelle. Avec Tbomassin, nous n'avons pas à redouter ces périls, et si le théologien n'a pas la gloire d'ouvrir des chemins de communication entre les sciences, il protège le philosophe contre le danger des entraînements de système et ne lui permet pas de s'égarer.
Il est vrai, néanmoins, que Leibniz n'ose pas dire, avec l'assurance téméraire de Malebranche, le méditatif de génie, que nous voyons Dieu et que notre intelligence, encore imparfaite et bornée, contemple déjà dans la substance éternelle les immuables principes de la morale et du droit naturel. Si aventureux que soit trop souvent son esprit à la recherche des nouveautés systématiques et dangereuses il ne dira pas que nous voyons Dieu, mais il reconnaîtra, avec ses ancêtres les plus illustres dans Tordre de la pensée, que Dieu nous éclaire de sa lumière inaltérable, qu'il nous parle intérieurement, à tous les moments de la durée, qu'il donne à notre âme, avec le souffle qui la fait vivre, un ensemble de vérités naturelles et immortelles qui l'aideront ensuite à connaître, à apprendre, à comprendre, et que ces vérités innées, qui ne sont pas le résultat d'un effort laborieux de la raison et de robservation extérieure des phénomènes, consti-
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tuent le fond même de notre âme et ne viennent pas de nous.
Et si TOUS répondez encore, avec Philalèthe, que ces vérités innées sont des hypothèses inventées par les philosophes pom* résoudre des problèmes insolubles ; si vous ajoutez que Ton ne retrouve Di dans sa propre conscience ni dans la conscience oblitérée de nos semblal)Ie5 ces principes immuables de morale qui sont la base du droit naturel, Leibniz vous dit, avec Théophile : « Je m'étonne que votre habile ami ait confondu obscurcir et effacer comme on confond dans votre parti n'être point et .ne point paraître. Les idées et vérités innées ne sauraient être ei&cées, mais elles sont obscurcies dans tous les hommes, comme ils sont
présentement, par leur penchant vers les besoins du corps et souvent encore plus par les mauvaises coutumes survenues. Ces caractères de lumière interne seraient toujours éclatants dans l'entendement et donneraient de la chaleur dans la volonté si les perceptions confuses dts sens ne s'emparaient de notre attention. C*est le combat dont la sainte Ecriture ne parle pas moins que la philosophie ancienne et moderne. >
Vous venez d'entendre, sous une forme nouvelle et concise, Tindication de l'obstacle à la lumière de
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la vérité que Platon nous a déjà fait connaître. Oui, la nature a déposé dans notre âme, toujours pleine de mystères et de clartés dont le discernement n'est pas toujours facile, quelque connaissance originale; je ne parle pas d'une connaissance antérieure ou d'une poétique réminiscence commie renseignait Platon, vigoureusement réfuté, en ce point, par Leibniz , je parle d'une connaissance naturelle et innée de la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu. Heureux ceux qui ont le cœur pur. car ils verront Dieu, dit la Sagesse éternelle. Et la sagesse humaine et naturelle ne tient pas un autre l^uigage; elle reconnaît à ceux qui ont le cœui pur la facilité de mieux connaître 6i4e vfoir a¥^ plus d'étendue les vérités innées et fondamentales du droit natureL
Mais supprimez celte vague expression de nature qui obscurcit la thèse de Leibniz et dont les panthéistes modernes feront plus tard un usage coupable, substituez le nom de Dieu à celui de naturej et vous exprimerez alors, dans un langage inattaquable, une vérité certaine enseignée par sainl Augustin : Dieu parle et instruit Tâme qu'il a créée !
O^A est le but que doit atteindre cette âme dont "^ venons d'affirmer la spiritualité, Tactivité, ''onton avec Dieu ?
^niz répond, avec la tradition philosophique
** les pressentiments de la conscience humaine :
^^^ le bonheur, et le bonheur de l'homme consiste
** ^Uïir à Dieu. Que nous soyons faits pour être
^«Ux dans le dessein de la Providence ou de
^^ qui nous a créés, c'est un fait incontestable ;
^t encore , ajoute Leibniz, t un principe de pra-
'^^ véritablement inné et qui, selon la destina-
^^ de tout principe de pratique, a une influence
^tînuelle sur toutes nos actions. »
^ ^t ce bonheur que nous poursuivons doit con-
^^ï dans la pleine et perpétuelle possession de
'®U. En effet, Dieu possède seul, sans limites
4*xine manière éminente, toutes les perfections
® ^ctre âme. n y a en nous de Tintelligence, de
^ t^onté, de la grandeur ; mais Dieu est l'intelli-
^^^^, la grandeur, la beauté, l'infini que nous
^^ï^chons et qui peut apaiser nos désirs.
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Leibniz distingue, avec une pénétration patiente qui fait honneur à son esprit, le penchant qui incline notre nature et le précepte qui appartient à une faculté plus haute, à la raison. Que nous soyons appelés et destinés par la volonté divine à un bonheur infini, c'est une vérité incontestable : il est utile et légitime d'en chercher la preuve et la démonstration dans la nature humaine; mais soyez sévère dans votre méthode et ne vous laissez pas tromper par une observation trop superficielle des inclinations diverses qui se révèlent à votre analyse; ne confondez pas les penchants de la nature et les exigences de la raison. Notre penchant va c non pas à la félicité proprement dite, mais à la joie, c'est à-dire au présent. » Nous cherchons, en effet, par un premier mouvement instinctif, rapide, spontané, la jouissance immédiate, le plaisir immédiat qui nous tente et qui sollicite aussitôt notre consentement. Nous ne voyons pas d'une manière vive et nous ne sentons pas de la même manière le châtiment éloigné qui sera la conséquence du consentement facile que nous allons donner. Nous sommes plus sensibles à une piqûre d'épingle immédiate qu'aux tourments éloignés qui nous menacent, et nous sommes, hélas I plus émus d'une jouissance matérielle qui se présente à nous sur la
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terre que d'une félicité éternelle, il est vrai , mais
invisiT)le encore et trop éloignée pour frapper la