CHAPITRE VI
QUE LE DUEL MODERNE TIE!rr DES GUERRES PRIVÉES PLtS QCE DU COMBAT
JODICIAIRS.
Le oombat judieiaire était une forme de procédure ouTerte à tons.
— Les guerres privées étaient Fapanage exclusif des seigneurs.
— Gomment le duel moderne a emprunté à ces guerres leur caractère de privilège.
Il est certains abus dont le remède est moins dans une défense législative que dans un changement d'institutions et de mœurs publiques, tant ils découlent naturellement de Tétat social dans lequel ils se produisent.
Telles étaient, il faut le reconnaître, les guerres privées aux treizième et quatorzième siècles de notre histoire. Elles forment une transition naturelle entre les guerres d'agrandissement et de vassalité, et cet état de paix intérieure qui résulte pour un vaste empire de sa consolidation définitive en monarchie.
La puissance royale était déjà trop bien affermie à cette époque pour qu'il y eût beaucoup de seigneurs capables de lever contre elle l'étendard de la révolte ; mais, en se rési gnant à leur nouvelle fortune, les anciens rivaux de la couronne, devenus avec le temps ses sujets, se consolaient de leur commune dépendance en affectant de guerroyer entre eux pour venger individuellement
leurs injures; et, d'autre part, Tautorité des rois était trop récente encore pour qu'il leur fût possible de réprimer énergiquement des entreprises qui d'ailleurs ne leur portaient plus sérieusement ombrage, et qui même quelquefois leur profitaient.
De là le peu d'efficacité des ordonnances que nous venons de rapporter et dont nous amîons pu facilement étendre la nomenclature, car nous retrouvons jusque sous le règne de François f une déclaration , en date de 15&6, portant défense à tous seigneurs et gentilshommes « de faire aucune assemblée et de venir à aucune voie de fait pour des querelles particulières^. •
La source de cet abus ne fut donc entièrement tarie que lorsque les dernières ombres de la féodalité s'évanouirent devant l'éclat toujours croissant du pouvoir royal ; on plutôt la guerre privée a survécu à l'état social qui l'avcût vue naître, et changeant, nouveau Protée, de forme et de figure, elle a pénétré, sous le nom de duel, jusqu'au sein de la civilisation la plus avancée qui fut jamais.
Gonmient , en efiet , ne pas reconnaître dans ces deffiances réciproques, dans ces venjances et cmtrevenjances , dont parlent les ordonnances que nous venons de citer, l'origine des cartels dont le caractère propre, comme celui des guerres privées, est de fuir l'intervention de la justice?
* Voy. le Dictionnaire universel de jurisprudence, au moi tktei.
Si le duel moderne n'était autre chose qu'une transformation du combat judiciaire , pourquoi les cartels n'auraient-ils été pendant longtemps en usage que parmi ceux qui faisaient profession des armes?
Le gage de bataille était une forme de procédure ouverte aux plaideurs de tout rang. Vilains et chevaliers, bourgeois et nobles pouvaient être admis par le juge à se battre en champ clos. Les guerres privées au contraire ont toujours été l'apanage exclusif de la noblesse. « Autre que gen- » tilhomme ne peut guerroyer, » dit Beaumanoir.
C'est un trait de famille qui semble oflfrir aux historiens du duel un indice de sa filiation contestée.
Dans les siècles de grande féodalité les seigneurs se mettaient en campagne à la tête d'une troupe de gens d'armes et d'archiers pour prendre sans justice les biens et les personnes de ceux qui leur avaient fait quelque offense. Lorsqu'ils n'eurent plus de gens d'armes pour exécuter leurs vengeances , il leur fallut se réduire à prendre des seconds , ou même à défier seul à seul leur ennemi ; et, de même qu'au temps des incursions à main armée quelques-uns se montraient peu difQciles sur l'observation des règles de la guerre, il s'en est rencontré depuis qui se contentaient, dans l'enfance des règles du point d'honneur, de faire assommer leur ennemi par devéritables sicaires.