CHAPITRE VII
jnOMPLES DE RIGUEUR SUITIS D^UNE NOUVELLE AMNISTIE.
Essai de fermeté dans la répression du duel. — Plusieurs seigneurs sont privés de leurs charges. — Combat de MontmoreBcy-Bout»* ville avec le marquis de Beuvron sur la Place- Rojale de Paris (en i6S7). — Le parlement condamne à mort Boutevilleet Descha* pelles. — Leur grâce est refusée. — Pourquoi le supplice des grands produit rarement un effet salutaire. — Procès fait à la mémoir* d'un duelliste. — Réquisitoire de Favocat général BignoB.— Nouvelle amnistie à Toccasion de la naissance de Louis xiv*
La fermeté avec laquelle le roi fit d'abord appliquer les peines nouvellement établies produi-» sit un effet salutaire.
Praslin , premier înfracteur de l'édit , fut banni de la cour, où cependant les services de son père Tavaient mis en faveur ; il perdit ses trois char^ ges de lieutenant de roi en Champagne , de bailli de Troyes et de gouverneur de Marans.
L'année suivante , sur le simple soupçon d'un appel prétendu fait par le sieur de Liancourt au nom du duc d'Halluin, le roi leur fit défendre à tous deux de reparaître en sa présence, et disposa de la charge de premier gentilhomme de la cham-* bre dont le sieur de Liancourt était pourvu. Bientôt après, il fut reconnu que le soupçon n'avait été fondé que sur de fausses apparences ; mais , avant de lever la défense faite aux deux seigneurs,
le roi crut devoir consigner dans une déclaration solennelle ^ les motifs de leur retour , afin qu'on ne pût y voir une dérogation à l'édit.
Uexécution des comtes de Montmorency-Boiiteville et Deschapelles vint bientôt sceller d'un noble sang la législation fondée par le cardinal de Richelieu •
Bouteville , déjà condamné deux fois par contumace et réfugié à Bruxelles , avait fait demander au roi, par Tinfante d'Espagne, des lettres d'abolition de peine.
Louis xiii ayant répondu qu'il ne serait pas recherché s'il rentrait en France, mais qu'il se donnât de garde de paraître à Paris ou à la cour, le comte , piqué de cette réponse , se vanta qu'il se battrait à Paris même , en Place-Royale , et il tint parole.
Le 12 mai 1627, veille de l'Ascension, le marquis de Beuvron et lui se donnèrent en eflfet rendez-vous sur la place indiquée , en plein midi.
C'était pour la vingt-deuxième fois que Bouteville se battait en duel. Il avait pris, ce jour-là, pour seconds La Frette et François de Rosmadec ôomte Deschapelles.
Le marquis de Beuvron était assisté de son écuyer Chocquet et de Henri d'Amboise sieur de Bussy.
Ce dernier fut tué dans le combat par Des* chapelles.
* Voir la déclaration du 14 mai 1627.
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La Frette , quoique blessé, s* échappa ainsi que Beuvron et récuyer Chocquet.
Bouteville et Deschapelles furent arrêtés comme ils fuyaient sur la route de Lorraine, et constitués prisonniers à la Bastille.
Le roi enjoignit au parlement d'instruire immédiatement leur procès, et, par arrêt du 2! juin 1627, tous deux furent condamnés, comme criminels de lèse-majesté, à être décapités en place de Grève. L'arrêt prononçait également la confiscation de tous leurs biens*.
Les familles des condamnés faisaient valoir, pour obtenir un acte de clémence , les considérations les plus propres à toucher et à attendrir. Bouteville surtout intéressait par son nom, sa jeunesse, sa fidélité, son bouillant courage. Le cardinal de Richelieu prétend, dans ses Mémoires, qu'il resta lui-même quelque temps indécis ; ce fut pourtant dans cette occasion qu'il prononça ce mot énergiquement célèbre : t II s'agit de cou- » per la gorge aux duels ou aux édits de Votre • Majesté. »
* Richelieu fait remarquer que le parlement s*abstint de condamner la mémoire du sieur de Bussy, tué dans le combat, et qu'il ne prononça contre les héritiers de ce duelliste que la confiscation du tiers des biens, tandis qu'il appliquait la confiscation totale aux autres condamnés, et cela parce que de Bussy était beau-fils du président de Mesmes. Cette indulgente partialité fut d'autant plus remarquée que le parlement avait refusé d'enregistrer réditdei626 comme trop peu sévère.
Le parti de la rigueur remporta , et Tarrèt du parlement fut exécuté.
Quelque motivée que fût cette condamnation aux yeux de la loi, plus d'un historien a blâmé Féchafaud dressé pour un Montmorency comme un acte de cette politique inflexible qui tendait par toutes voies à l'abaissement de la noblesse.
Rarement, il faut en convenir, le supplice des grands produit Feifet salutaire qu'en attend une implacable sévérité. On ne s'habitue pas à voir , dans le glaive qui les frappe, l'exécution pure et simple d*un arrêt de cour criminelle. Il faut au peuple une autre explication de ces coups d'État qui atteignent des existences entourées d'illustration et de gloire , lorsqu'on fait rouler à ses pieds des têtes qui lui paraissaient si hautes. L'indignation causée par le crime aussi bien que la terreur du châtiment ont des bornes au delà desquelles se retrouve toujours la pitié, cet instinct de la nature, bien prompt à détruire l'œuvre laborieuse de la justice humaine.
Si , par suite d'un aussi terrible exemple , la fréquence des duels fut restreinte pendant quelques années , la force de l'habitude parvînt bientôt « à reprendre le dessus des lois * » ; et dès l'année 16â/i le roi se vit obligé de rendre une nouvelle déclaration pour remettre en vigueur l'édit de 1626. Le préambule de cette
* Ainsi b'exprime le préambule de la déclaralion de 1634.
TROISIÈMB iIfOQUË. 187
déclaration impute à « la négligence des officiers » de justice , » autant qu'à « la corruption du » siècle, »les nouveaux progrès du mal.
Par un arrêt du 28 octobre de la même année, le parlement condamna la mémoire de Jean-Charles de Pierre-Bufflère, tué en duel , et prononça la confiscation de tous ses biens. La cour appli^ qua, dans cette afifaire, un genre de peine dont il n'y avait peut-être pas encore d'exemple, en déclarant nul et de nul effet un testament fait par ce duelliste longtemps avant le combat où il avait trouvé la mort. L'avocat général Bignon soutint que si cette nullité n'était pas écrite dans la loi, elle était la conséquence de la disposition qui voulait que le procès fût fait aux duellistes après-leur mort ; car, bien qu'on pût dire qu'en réalité ils étaient morts dans l'intégrité de leurs droits, on devait néanmoins les considérer comme évoqués en quelque sorte du tombeau par une fiction de la loi, qui « les soustenoit par manière de » dire quelque espace de temps en la vie. Jusqu'à » ce qu'ils eussent satisfait au public par l'exem^ » pie et par la peine due à leur crime ; » en sorte que la condamnation devenait une seconde mort qui Anéantissait la capacité civile du condamné*
L'année 1635 fut marquée par une nouveUa amnistie générale accordée aux duellistes à Toon casion de la naissance de Louis xiv.
c II étoit bien juste, disoit le roi , que, dans le » bonheur général qu'a ressenti tout le royaume
» en cette circonstance, ceux qui n'épargnent nî
• leur sang ni leur vie pour le maintenir ne fus- » sent pas les seuls qui n'y eussent point de part, »
Louis xin avait espéré que cette faveur serait pour sa noblesse un nouveau lien «qui la retien- » droit à l'avenir dans une observance plus par-
• faite des édits ; »mais il reconnut plus tard qu'il s'était trompé, et que la facilité du pardon pour le passé avait été regardée au contraire comme un gage d'impunité pour l'avenir ^.
Ce fut en vain que le parlement, par ses arrêts des 3 mars 1638, 4 mars 1639 et 7 décembre 1640, fit publier de nouveau l'édit des duels, en déclarant chaque fois qu'il serait exécuté sans rémi^ sipn contre les coupables.
Ces publications fréquentes étaient bonnes sans doute pour empêcher qu'on ne prétextât l'ignorance de la loi ; le parlement suivait en cela le conseil donné à Henri iv par Sully, de faire publier ses édits « au commencement de chaque an- » née, dans les cours du Louvre , de l'Arsenal et » autres lieux publics. » Mais que sert que la loi soit connue, si elle n'est pas exécutée?
L'histoire des duels sous Louis xin restera comme une preuve que la sévérité dépourvue de persévérance n*est guère plus profitable que la faiblesse continue.
* Voir les leitres du roi au parlement sur le duel , en décembre IGIO.