‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 15 sur 33 · TROISIEME PARTIE FACHEUSES REPONSES · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE FACHEUSES REPONSES

Je fis le voyage jusqu’à Genève en toute hâte. Sans perdre une minute, j'allai aux renseignements pour trouver la demeure du docteur Ceneri. Mais personne n'avait jamais entendu ce nom. J'allai voir tous les médecins de la ville ; tous, sans exception, me déclarèrent que ce prétendu collègue n'existait pas en Suisse. Ma dernière ressource était donc de me rendre à Turin.

J'étais à la veille de ce départ. Je me promenais, la mort dans l'âme, lorsque j'aperçus un homme qui marchait de l’autre côté de la rue. Son visage et son maintien ne m'étaient pas étrangers ; je traversai la rue pour l’examiner de plus près. Il était vêtu en touriste anglais ; mais, malgré le changement de costume, je le reconnus fort bien en m’approchant. C'était le butor avec qui Kenyon avait échangé des paroles blessantes cn face de San-Giovanni, celui qui avait si mal pris notre admiration pour la beauté de Pauline, celui-là même qui s’en était allé bras dessus bras dessous av: Cener:i.

Quelle heureuse fortune ! J’allais apprendre par cet homme où se cachait le docteur. Je le saluai en lui demandant la faveur de quelques instants d’entretien.

Je m’exprimais en anglais. I] me jeta un regard rapide et pénétrant, puis répondit, dans la même langue, qu’il se mettait bien volontiers à ma disposition.

HE

‘‘ Je cherche l’adresse’ de quelqu’un, repris-je du ton le plus naturel, et j'ai pensé que vous pourriez m'aider.

— Hélas ! monsieur, je suis Anglais comme vous et je ne connais ici que peu de monde.

— 1] s’agit d’un médecin nommé Ceneri.”*

Le tressaillement qu’il eut en entendant ce nom ne m'échappa point. Mais aussitôt il se remit.

‘‘ Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous servir.

— Cependant, dis-je en italien, je vous ai vu en compagnie du docteur.”

L'irritable personnage fronça les sourcils d'un air menaçant :

‘‘ Je ne connais personne de ce nom. Adieu donc ! ”

Il souleva son chapeau et partit à grands pas, mais je me hâtai de le rejoindre.

‘* Très sérieusement, monsieur, je vous prie de me dire où je pourrai le rencontrer. Inutile de nier qu’il soit de vos amis.

— Vous êtes singulièrement imp:rtun, monsieur. Qu'est-ce qui vous fait croire ?.…

— Vous lui donniez ls hra:

— Et où cela, s’il vous plaît ?

— À Turin, av nrinicemns dernier, en face de San Giovanni.”

Il me regarda très attentivement.

‘* Oui, je me souviens maintenant de votre figure. Vous êtes un de ces jeunes uens qui ont insulté une femme.

— Ïl n’y eut, répliquai-je, dans l’incident au quel vous faites allusion pas ombre d'insulte : si même vous disiez vrai, ce nc serait pas le moment de revenir là-dessus.

— Pas d’insulte ! J’ai tué un homme pour une

ER de

impertinence moindre que celle dont votre ami s’est rendu coupable envers moi.

— Îl n’est point question de mon ami ; et pour ma part, je n’ai point ouvert la bouche. D’ailleurs peu importe tout cela. Si je désire voir le docteur, c’est au sujet de sa nièce Pauline.”

Mon interlocuteur manifesta la plus vive surprise.

‘* Qu’avez-vous de commun avec sa nièce ? demanda-t-il brusquement.

— Ceci est mon affaire. Dites-moi où je puis le trouver.

— Quel est votre nom ? interrogea-t-il d’un ton bref.

— Gilbert Vaughan.

— Qui êtes-vous ?

— Un gentleman anglais, rien de plus.”’

Il réfléchit quelques instants.

‘* Je puis vous mener auprès de Ceneri, dit-il, mais d’abord il faut que je sache ce que vous voulez de lui et Pourquoi vous avez parlé de

Pauline. La rue n’est Pas un endroit convenable pour causer.””

Je le conduisis à mon hôtel.

‘ Avant tout, je le répète, monsieur Vaughan, dit-il alors, répondez à ma question. En quoi cette affaire concerne-t-elle Pauline March ?

— Pauline est ma femme.”

1 bondit sur ses pieds, un brutal juron italien sortit en sifflant de ses lèvres ; puis il blèmit de colère.

“* Votre femme ! Vous mentez, je dis que vous mentez.”?

Je me levai aussi furieux que lui.

‘Je vous ai dit que je suis un gentleman anclais. Ou vous me ferez des excuses, ou je vous ietterai deh à de pied.”’ letterai dehors à coups e pied.

Er en

Il se maîtrisa non sans peine.

‘* J'ai tort et je m'en excuse, fit-il. Ceneri connaît-il votre mariage ?

— Certainement, il y était présent.”’

Sa fureur fut encore une fois sur le point d’éclater : ‘* Traditore ! Ingannatore ! ”’

Mais les injures maintenant s’adressaient à Ceneri. Ensuite, il se tourna vers moi avec plus de calme.

‘S'il en est ainsi, je n’ai plus qu’à vous féliciter, monsieur. Votre femme est belle et sans doute aimable. Vous devez avoir en elle une compagne à votre goût.”

‘Je vous remercie, lui dis-je, en me contenant ; maintenant, vous aurez peut-être la bonté de me donner l'information désirée.

— Ceneri n'est pas à Genève. Mais j'ai lieu de croire qu'il reviendra dans une semaine.

J'irai auparavant le chercher où il est Veuillez m'indiquer...

— Non, je puis seulement lui faire part de vo-

tre désir.”

IL salua et sortit, me laissant dans une cruelle incertitude.

Toute une semaine j'attendis, Je commençais à craindre que Ceneri n’eñt résolu de ne pas me voir, quand une lettre m'arriva. Elle ne contenait que ces quelques mots :

‘ Vous m'avez demandé. Une voiture ira vous prendre à onze heures. — M. C.”’

À onze heures une voiture de place arriva devant l'hôtel, pour M. Vaughan. J’y montai sans mot dire, et l’on me conduisit à une petite maison hors de‘: ville, Au premier étage, je trouvai le docteur ac:1s devant une table couverte de journaux. T1 &: leva, me serra la main et m’offrit une chaise.

>) ww 79°

‘ J'apprends que vous êtes venu à Genève pour moi, monsieur Vaughan ?

— Oui, je désirais vous adresser plusieurs questions au sujet de ma femme.

— Îll'yen aura probablement quelques-unes auxquelles je ne pourrai répondre, Vous vous rappelez quelles conditions j'ai stipulées en vous la donnant.

— Pourquoi ne m'avoir pas fait connaître son état cérébral ? |

— Vous aviez rencontré Pauline à diverses reprises. Son état était le même, ce qui ne l’a pas empêchée d’exercer sur vous le plus vif attrait, Je regrette votre tardive déception.

-— Si vous m’aviez tout dit, je ne blâmerais personne.

— Mes motifs, les voici. Pauline faisait peser sur moi une grosse responsabilité. Elle était une lourde charge, car je suis pauvre. Après tout, êtes-vous si à plaindre ? Elle est belle, bonne et douce. Elle sera pour vous une épouse affectueuse.

— En réalité, vous vouliez vous débarrasser d’elle.

— Pas tout à fait cela. J'étais bien aise de la marier à un Anglais riche.

— Sans songer à ce que souffrirais le mari ? ””

J'étais indigné : Ceneri n’v prit pas varde.

‘Autre chose, A mon avis, l’état de Pauline n'est pas désespéré. Si sa raison jusqu’à un certain point est absente, le crois ane peu à peu il serait nossihle de la ramener, Peut-être même reviendra-t-elle soudainement. ‘’

À ces paroles, mon cœur bondit.

“Est-ce que ma malheureuse femme n’a pas toujours été telle qu’elle est aujourd’hui ?

En

— Non certes. Il y a quelques années, elle éprouva une forte commotion.. Un brusque chagrin eut pour effet de chasser entièrement le rassé de sa mémoire. Après quelques semaines de maladie, elle se releva, mais la mémoire avait tout à fait disparu. Ses amis étaient devenus des étrangers pour elle, son esprit pouvait être comparé à celui d’un enfant. Or, l’esprit de l’enfant s'ouvre et, avec beaucoup de soins, le sien peut se rouvrir aussi.

— Quelle était la cause de sa maladie ? Quelle fut cette commotion ?

— Ceci est une question à laquelle je ne puis répondre.

— Apprenez-moi du moins quelque chose de sa famille, de ses parents.

— Je suis le seul parent qui lui reste.”’

Je continuai à le presser, mais sans obtenir de réponse satisfaisante, J’allais retourner en Angleterre aussi peu avancé qu'auparavant. Il y avait un point cependant sur lequel j’exigeai des explications.

‘ Quels rapports votre ami, cet Italien qui parle si bien l’anglais, a-t-il avec Pauline ? ”’

Ceneri haussa les épaules en souriant.

Macari ? Je suis heureux, monsieur Vaughan, qu’il y ait une question à laquelle je puisse ré pondre sans réserve. Une année ou deux avant que Pauline ne tombât malade, Macari s’imaginait être amoureux d’elle. Aujourd’hui il m’en veut d'avoir consenti à son mariage avec un autre. Il prétend qu’il n’attendait que la guérison de Pauline pour tenter d’ohbtenir sa main.

— Ne pouvait-il servir à vos projets aussi bien que moi ?

Ceneri me regarda longuement.

‘* Est-ce que vous regrettez tout de bon, monsieur Vaughan ?

— Non... s’il reste une seule chance, même la plus petite, de guérison. 11 n’en est pas moins vrai que vous m'avez trompé d’une manière indigne.”

Je me levai avec l'intention de m’en aller.

Alors Ceneri, plus ému qu'il ne l'avait été jusque là :

‘* Ne me jugez pas trop sévèrement, dit-il. Je vous ai fait du mal, mais il y a des choses que vous ne savez pas. Le désir que j'avais de voir Pauline dans une belle situation de fortune me poussait avec une force irrésistible. Je suis son débiteur pour une très forte somme. ‘“Jadis clle possédait une fortune d’environ cirquante mille livres sterling. Toute cette fortune, je l’ai dissipée.

— Et vous osez l’avouer ? ”’ m'écriai-je.

Il fit un mouvement de la main.

” Oui, dit-il avec quelque dignité. J’ai dépensé cette fortune pour la cause de la liberté de l’Italie. J'avais charge de l'administration. J ‘aurais “oié mon propre père, mon propre fils: pourquoi aurais-je hésité à disposer de cet argent pour un pareil but ? Chaque centime en a été dépensé Pour cette noble cause, et ainsi employée avec fruit. J'ai fait à mon Pays le sacrifice de mon honneur, comme je lui aurais fait celui de ma vie.

— 1] ne sert à rien de discuter le fait accompli, dis-je sèchement.

— Sans doute, mais je vous fais cet aveu pour que vous compreniez mon désir d’un bon établissement pour Pauline. De plus, — et ici il baissa la voix, comme s'il s'agissait d'un mystère, — je voulais la laisser en mains sûres avant d’entre-

ES es

prendre un prochain et très long voyage. un voyage dont il m'est impossible de prévoir la fin et dont je ne sais même si je reviendrai, Sans cette circonstance, je ne me serais point décidé probablement à vous recevoir, Selon toute apparence, nous ne nous reverrons jamais.

— Vous voulez dire sans doute que vous êtes ensagé dans quelque conspiration ?

‘Je veux dire ce que j'ai dit, rien de plus, rien de moins. Maintenant, adieu.’’

‘‘'aisré mon irritation contre lui, je ne pus re fisc la main qu'il me tendait.

* A lieu, répéta-t-il, peut-être que dans quel-

années je vous écrirai pour vous demander

nes préyisions concernant la guérison de Pau

line se sont réalisées ; mais ne prenez pas la pei-

ne de vous enquérir de moi, si je garde lo silen ce.”

Nous nous quittâmes ainsi. La voiture m’at tendait pour me reconduire à l'hôtel. Sur la route, je dépassai celui que Ceneri avait appelé Macari. Il fit signe au cocher d'arrêter et monta près de moi.

‘* Vous avez vu le docteur ?

-— Oui, je viens de le quitter.

— Et vous avez appris tout ce que vous désiriez savoir ?

— On à répondu à quelques-unes de mes ques tions.

— Mais pas à toutes. Ceneri ne pouvait pas répondre à toutes.”

IT se mit à rire d’un rire cynique et moqueur. Je gardai le silence.

“Si vous m'aviez interrogé. continua-t-il, J'aurais pu vous en apprertre beaucoup pius long que Ceneri.

an

Te

— de suis venu dans le but d'obtenir du docteur toutes les informations possibles sur l’état mer‘al de ma femme. Si vous pouvez me procurer x Cet égard quelque renseignement, utile, je vous en serai reconnaissant.

— Vous lui avez demandé la cause de l’état de votre femme ?

— Oui, il m'a dit qu’il provenait d’une violente commotion.

— Et vous lui avez demandé quelle était cette sccousse, Mais il ne vous l’a pas dit, n'est-ce pas !

- Je suppose qu’il avait des raisons pour s’y refuser.

— Oui d’excellentes raisons, des raisons de famille.

Expliquez-vous.

Pas ici, monsieur. Le docteur et moi nous sommes de vieux amis. Vous Pourriez, si je parlais, vous précipiter chez lui, vous porter à des voies de fait, et j'aurais à subir sa colère, Vous retournez dans votre pays, je suppose ?

Je repars immédiatement.

— Donnez-moi votre adresse : peut-être vous écrirais-je, ou, mieux en. : . : ‘ra; vous voir la première fois que je me .:.irai à Londres, et je

présenterai en même temps mes hommages à Mme Vaughan.”’

J'avais un tel désir de pénétrer le secret de ‘oute cette affaire que je lui donnai ma carte. Alors il fit arrêter la voiture et descendit. Il leva son chapeau et, dans son regard qui croisa le mien, je surpris une expression de triomphe et de ruse,

* Adieu, monsieur Vaughan. Peut-être, après ‘ont, doit-on vous féliciter d’avoir épousé une

HENIOYE?

UE

ms dont il est impossible de retrouver le pas-

En me lançant ce dernier trait, — un trait qui pénétra en moi comme la lame d’un poignard, — il s’échappa, très heureusement pour lui, avant que j’eusse eu le temps de le saisir à la gorge.

J'éprouvais la plus vive impatience de revoir ma pauvre femme dont la destinée m’apparaissait sous un jour nouveau. Je repris en toute hâte le chemin de l’Angleterre.

UNE REGENDICATION DE PAGENTE

Oui, elle fut contente de me revoir. Elle me fit bon accueil, tout en gardant son air indécis et triste. Elle me reconnut. Ma pauvre Pauline ! Si je pouvais trouver le moyen de t’aider à ressaisir, ne fût-ce qu’un instant, cette intelligence fugitive !

Les mois se passèrent sans amener d'incident considérable. Les progrès sur lesquels Ceneri avait paru compter ne se réalisaient qu’avec une lenteur désespérante.

Les meiileurs médecins d’Angleterre ont examiné Pauline. Tous disent la même chose : “* Il est possible qu’elle guérisse, pourvu toutefois que l’on connaisse exactement les circonstances qui ont amené le mal.” Et je doute que nous puissions les connaître jamais.

Ceneri ne m’a donné aucun signe de vie et Macari m’a laissé sans nouvelles. Je crains plus que je ne la désire l’arrivée de ce dernier, depuis les paroles mauvaises qu'il a prononcées.

Nous habitons toujours la rue Walpole. J'ai eu l'intention d’acheter une maison. Mais à quoi bon ? Pauline ne serait pas capable de la diriger ; elle n’y prendrait auoun intérêt, Nous res-

mes" 7

Page 1