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tons donc dans mon ancien appartement et je mène à peu près la vie d’un ermite.
Je ne me soucie pas de recevoir mes amis.
Quelques-uns de ceux qui ont vu Pauline attribuent ma retraite à la jalousic :; jusqu’à présent, personne ne sait la vérité.
L'incomparable beauté de ma femme m’enchante comme ferait une peinture ou une statue. Je tâche de me figurer, sur ce visage pétrifié, l'intelligence qui dut être autrefois la sienne, et je prie Dieu de permettre qu’un jour son regard revive et réponde au mien.
Ainsi dans notre tranquille demeure, les jours s’'écoulent. Nous voici à la fin de l'hiver ; les faux-ébéniers et les lilas montrent leurs bourgeons dans les petits jardins qui ornent le devant des maisons.
Par bonheur, j'aime les livres. Sans ce goût, ma vie serait, en vérité, affreusement monotone. Je n'ai pas le cœur de laisser Pauline seule et d'aller dans le monde. Je lis, j’'étudie, tandis que ma femme reste assise silencieuse dans la même chambre.
J'ai dû me défendre la musique : elle produit sur les nerfs de Pauline un effet, pénible. Lrs sons qui me charment le plus semblent l’irriter. Aus- S.à moins qu’elle ne soit sortie avec Priscille, mon piano r'est-il jamais ouvert. Ceux-là seulement qui aiment la musique comme je l’aime Penvent comprendre l’étendue de la privation que je m’impose.
Un matin, j'étais seul à !2 maison : on m’annonÇa qu’un monsieur désirait me voir. Il n’avait pas donné son nom, mais il venait de Genôve, Ce devait être Macari. Mon premier mouvement fut de lui faire dire que je ne pouvais pas le recevoir. Maintes et maintes fois, depuis notre
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rencontre, m’étaient revenucs à l’esprit ces paroles par lesquelles il m’avait donné à entendre qu'il y avait dans le passé de Pauline des choses que son oncle tenait à cacher. Chaque fois que j'y pensais, je me disais que c’était là l’insinuation méchante d’un amoureux éconduit qui cherche par dépit à exciter les soupçons de son rival.
Macari était pourtant le seul lien entre Pauline et son passé, Ceneri étant parti pour toujours. Il était le seul qui pût me donner quelques renseignements sur ma femme, le seul dont la présence fût capable en quelque manière de stimuler sa mémoire inerte en lui rappelant des scènes et des événements auxquels il avait dû prendre part. C’est pourquoi je me décidai finalement à le mettre en présence de Pauline. Il serait libre de lui parler du passé, même de son ancien amour pour clle, — de n’importe quoi qui püt aider Pauline à retrouver le fil perdu de ses souvenirs.
Macari entra et j’eus l'instinct, malgré la cordiale poignée de main qu’il me donnait, que su visite n’annonçait rien de bon.
Tandis que je sonnais pour qu'on nous servit du vin et des cigares :
‘© Vous le voyez, j'ai tenu ma pr omeses, dit-il en sourian’.
— Ÿ a-t-il longtemps que vous êtes en Angle.
terre ?
— Deux jours.
— Combien de temps y resterez-vous ?
— Jusqu'à ce qu'on me rappelle à l’étranger.
Les affaires là-bas n’ont pas bien tourné pour moi. Je dois attendre que l’atmosphère s’éclaircisse.””
Comme je jetais sur lui un regard curieux :
‘* Je pensais que ma profession vous était connue, dit-il.
— Vous êtes un conspirateur ? Oh ! je ne me sers pas du mot dans un sens blessant ; mais c’est le seul que je puisse trouver.
— Oui, conspirateur, régénérateur, apôtre de la liberté, comme il vous plaira.
— Votre pays est devenu libre pourtant.
— D’autres pays ne le sont pas. Je travaille pour ceux-là. Notre pauvre ami Ceneri faisait de même, mais il a vu son dernier jour de travail.
— Est-il mort ? demandai-je tout saisi.
— Mort pour nous. Je ne puis vous donner les détails. Quelques semaines après votre départ de Genève, il fut arrêté à Saint-Pétersbourg et resta en prison plusieurs mois avant qu’on le mît en jugement.
— Eh bien ! que lui est-il arrivé depuis ?
— Ce qui arrive toujours : il est en route pour la Sibérie, condamné à vingt ans de travaux forcés dans les mines.””
Quoique je ne fasse pas bier disposé à l’égard de Ceneri, je tressaillis d'horreur.
“Et vous avez échappé ? m’écriai-je.
— Naturellement, sans cela je ne serais pas ici à fumer vos cigares et à déguster votre excellent bordeaux.”
T'étais froissé de l'indifférence avec laquelle il me parlait du malheur de son ami.
‘Maintenant, monsieur Vaughan, nous allons causer d’affaires. Attendez-vous à une pénible surprise. D’abord ie vous demanderai ce que C'enori a dit de moi ?
— Î m'a appris votre nom
— Î ne vous a pas plus donné mon vrai nom
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qu'il ne vous a livré le sien. Je m’appelle March. Pauline et moi nous sommes frères et sœur.”
Unc telle déclaration était de nature à me causer une extrême stupéfaction. En me rappelant ce que Île docteur m'avait conté de l’ancien amour de cet homme pour Pauline, je n’y ajoutai pas foi un seul instant. Mais, réfléchissant qu'il valait mieux tout écouter jusqu’au bout, je lui répondis simplement :
‘* Ceneri ne m'avait pas dit cela, en effet.
— Alors je vous raconterai mon histoire aussi brièvement que possible. Je suis connu à l’étranger sous bien des noms ; mais, je le répète, mon vrai nom est March. Mon père, le père de Pauline, épousa la sœur du docteur Ceneri. Il mourut jeune et laissa toute sa grande fortune à la disposition de sa femme. Celle-ci mourut quelque temps après et, à son tour. elle remit ses biens entre les mains de son oncle, qui les reçut ainsi en dépôt avec charge de les administrer Pour ma sœur et pour moi, Vous savez ce que cette fortune est devenue.
— Le docteur Ceneri me l’a dit, répondis-je impressionné malgré moi par la façon plausible avec laquelle il exposait les faits.
— Oui, cette fortune a été dépensée pour la cause de l'Italie. Elle a servi à entretenir bien des ‘ chemises rouves.”" et à procurer des armes à beaucoup de vrais Italiens. Toute notre fortune a été emplovée de la sorte par celui qui en avait le dépôt. Je n'ai, du reste, jamais blâmé Ceneri. Quand j'appris l’usawe qu'il avait fait de nos biens, je le lui pardonnai de bon cœur.
— Qu'il ne soit done plus question de ce détail.
Je ne vois pas les choses comme vous. Le Touvermement de Victor-Emmanuel est maintenant bien consolidé, L'Italie est libre, et chaque
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année verra sa richesse s’accroître. Voici donc quelle est mon idée. Je crois que si les faits quo je viens de vous confier étaient portés à la connaissance du roi, on pourrait arriver à un résultat. En un mot, si vous-même, pour ie compte de votre femme, et moi, pour ma part, nous représentions que Cencri s’est approprié notre fortune et l’a fait servir à l’intérêt de la patrie italienne, en nous dépouillant, je pense qu’une grande partie de notre patrimoine, sinon ce patrimoine tout entier, nous serait restituée volontairement par le gouvernement italien. Vous devez avoir des amis en Angleterre qui pourraient vous appuyer auprès du roi Victor. Moi-même, j'ai des amis en Italie, Garibaldi, par exemple. 1l certifiera le montant des sommes que Ceneri lui a versées. ”?
Son récit était vraisemblable et, au demeurant, son projet n’était point celui d’un visionnaire.
Je commençai à croire qu’il pouvait être réellement le frère de ma femme, et que Ceneri m’avait, pour quelque motif, dissimulé sa parenté.
‘* Je suis suffisamment riche, lui dis-je.
— Mais, moi, je n’ai pas le sou ! répliqua-t-il, avec un franc éclat de rire. Je crois que vous devriez, dans l'intérêt de votre femme, ne pas dédaigner cette affaire.
-- Je prendrai le temps d’y réfléchir.
— Soit ! en attendant, je vais rassembler mes papiers, et préparer ma pétition. Et maintenant pourrai-je voir ma sœur ?
Elle va rentrer tout à l'heure, si vous voulez attendre...
— Va-t-elle mieux ? ””
Je fis un signe négatif, :
“ Pauvre fille ! alors je crains qu’elle ne me
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reconnaisse pas. Nous avons passé très peu d’années ensemble, sauf celles de notre enfanece. Je suis, vous le voyez, de beaucoup son aîné et, depuis l’âge de dix-huit ans, je ne m'occupe qu’à conspirer et à me battre. Dans de telles conditions, les liens de famille se relâchent.”
J'étais loin d’ajouter foi entière à tout ce qu’il me disait.
‘ Monsieur Macari.….
— Pardon. Mon nom est March.
— Alors, monsieur March, je vous prierai de me donner quelques détails sur la catastrophe qui a privé ma femme de la raison.””
Il prit un air grave.
‘“ Je ne le puis en ce moment. Je vous dirai cela un de ces jours.
— Vous voudrez bien m'expliquer, du moin vos paroles lors de notre séparation à Genève ?
— J’ai à vous en demander pardon, car j’aurai certainement parlé sans réflexion ; mais ayant oublié d’ailleurs ce que j'ai dit, il m'est impossible de vous donner l’explication demandée.
‘* Je sais, continua-t-il, que j'étais furieux en apprenant le mariage de Pauline. Vu son état de santé, Ceneri n’aurait jamais dû y consentir. Et je me berçais de l'illusion qu’elle épouserait un Italien. J'avais rêvé que, si elle guérissait, sa grande beauté la ferait rechercher d’un homme du plus haut rang.”’
L'arrivée de Pauline m’empêcha de répondre.
J'étais curieux de voir l’effct que la vue de son prétendu frère produirait sur elle.
Macari se leva, la main tendue.
‘ Pauline, dit-il, me reconnaissez-vous ? ”?
Elle le regarda d’un œil fixe, puis secoua la tête comme une personne qui s'étonne, qui hési-
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te. Il lui prit la main. Jo remarquai qu’elle reculait instinctivement.
‘* Pauvre fille, dit-il, son état est pire que je ne m'y attendais.. Pauline, il y a longtemy. que nous ne nous sommes vus, mais vous n'avez pas pu m'oublier ! ?”?
— Tâche de te rappeler, Pauline, dis-je doucement.”
Elle passa la main sur son front, et secoua de nouveau la tête : ‘ Non mi ricordo,’ murmurat-elle, et, comme si cet effort mental l’eût épuisée, elle s’affaissa avec un soupir de fatigue sur une Chaise.
J'étais enchanté de l'entendre parler italien. C'était une langue dont elle se servait rarement, à moins d’y être forcée. Le fait qu'elle y revint en ce moment me démontra qu’elle rattachait d'une manière confuse le souvenir du visiteur à celui de l'Italie.
Je remarquai autre chose encore. J’ai déjà dit que Pauline levait rarement les yeux pour regarder quelqu'un en face ; or, tout le temps que Macari fut là, ses yeux ne le quittèrent pas. Il s'assit près d’elle, et continua la conversation avec moi. Ma femme ne cessait pas de l’observer ; plusieurs fois même je crus lire dans son regard une expression de crainte. Que ce fût la crainte, la haine, l’inquiétude ou même l’amour, peu m’'importait, pourvu que cela pâût être un premier réveil de l'intelligence !
Après son départ, Pauline devint visiblement inquiète. Plusieurs fois, je la vis se presser le front de l# main. Elle paraissait ne pas pouvoir rester en place. De temps en temps, elle allait à la fenêtre, regardant de côté et d'autre dans la rue. Doux fois elle me jeta un coup d'œil qui semblait implorer mon secours. J’attendis avec im-
patience la visite que l’Italien avait promis de nous faire le lendemain. Puisqu'il avait besoin de moi, j'étais sûr de le revoir.
En effet, il revint plusieurs jours de suite. Evidemment, il désirait se concilier nos bonnes gràces, et faisait de son mieux pour se rendre agréable. Sa conversation ne manquait pas d'intérêt. 11 connaissait, dans leurs détails, les conspirations et les événements politiques des dix dernières années. Il connaissait par expérience personnelle l’intérieur des prisons, ct avait échappé plusieurs fois à la mort d’une manière miraculeuse. Je n'avais aucune raison, malgré ma méfiance, de douter de la véracité de ses récits ; mais l'air aimable qu’il prenait, son rire apparemment franc et naturel ne pouvaient me faire oublier l'expression que j'avais saisie sur ce visage, son attitude et ses paroles en d’autres circonstances.
Je pris soin que Pauline fût toujours présente à nos entretiens. Ce fut la première fois que la pauvre enfant accueillit l’un de mes désirs avec une répugnance muette, mais visible.
Macari semblait exercer une fascination sur elle ; mais, quand il entrait dans la chambre, je l’entendais gémir, et quand il partait, elle faisait un geste de soulagement. Elle devenait chaque jour plus inquiète, plus agitée, et je comprenais qu’elle souffrait. Mon cœur saignait en pensant que je lui causais cette peine ; j'étais résolu toutefois à persévérer coûte que coûte dans mon expérience. Je sentais que la crise suprême approchait pour elle.
Un soir, après dîner, Macari et moi nous prenions le café. Pauline se reposait sur le canapé à quelques pas de nous, ses grands yeux craintiis fixés comme d'habitude sur notre hôte. Celui-ci
commença de raconter quelques-unes de ses aventuros militaires. 11 nous dit comment un jour, se trouvant en péril imminent, — son bras droit était cassé et le gauche n’avait pas a:sez de force pour manier la carabine avec sa baïonnette, — il avait enlevé la baïonnette et, la tenant de la main gauche, l’avait plongée dans le cœur de son ennemi. Pour mieux peindre l’action cn accompagnant ses paroles du geste, il saisit un couteau qui se trouvait sur la table et imita le coup qui frappait de haut en bas un Autrichien imaginaire.
J’entendis alors derrière moi un cri sourd et profond et, en me retournant, j’aperçus Pauline, étendue, les yeux fermés, sans connaissance. Je me précipitai vers elle,la portai dans sa chambre et la déposai sur son lit. Il était alors à peu près neuf heures. Priscille était par hasard sortie. Je retournai vivement dans la salle à manger et souhaitai à la hâte le bonsoir à Macari.
‘* J'espère qu’il n’y a rien de sérieux, dit-il.
— Non, c’est simplement un évanouissement.
Votre geste impétueux l’aura effrayée.””
Je retournai au lit de ma femme, et j’eus recours à tous les moyens d'usage, pour la ranimer, mais sans succès. J'étais hors de moi. Je sentais qu’une circonstance venait d'évoquer le passé devant elle et que la violence même de cette secousse l’avait fait s’évanouir. J’osais à peine m’avouer ma folle conviction, mais j'étais persuadé que lorsque Pauline ouvrirait les yeux, ceux-ci brilleraient d’une lumière nouvelle pour moi, -— la lumière d’une intelligence ressuscitée, lucide.
Pour cette raison, je n’envryai pas chercher da médecin, la laissant dans cet, état, sans la troubler, jusqu’à ce qu’elle se réveillât d’elle-même.
Ma joue contre la sienne pour saisir son souffle, j'attendais...
Elle resta immobile une heure au moins, puis je remarquai que les battements de son pouls devenaient, plus forts et plus fréquents, que sa res piration était plus sensible, j’aperçus sur son visage les signes indicateurs d’un retour à la vie.
Enfin Pauline se redressa et tourna vers moi son visage. Ses veux m'apparurent alors tels qua j'espère ne les revoir jamais.